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How did this scene come to be?
Barry Jenkins: The scene is interesting to me because itâs like a turning point. These characters are essentially strangers to each other. And this scene is just after theyâve reconnected. Tarell Alvin McCraneyâs original piece, âIn Moonlight Black Boys Look Blue,â was kind of the starting point of this. Tarell wrote it as an undergrad at DePaul and passed it to me like a baton in a relay race.
He had this scene where Juan (Mahershala Ali) teaches Little (Alex Hibbert) some self-sustainability. Miami is surrounded by water. Itâs always present. And I felt like there needed to be a moment of spiritual transference between these two characters. This idea of a swimming lesson seemed like the right place to do it.
Moonlight, Barry Jenkins
Keaton
Les producteurs (1968), Mel Brooks
Plan symbolique, Ă©nigmatique, esthĂ©tique, politique⊠Aujourdâhui rendons-nous Ă la 24á” minutes et 20á” seconde de la 1Ăšre comĂ©die de Mel Brooks, Les producteurs.
Mais dâabord rembinons.
Max Bialystock (Zero Mostel) est un escroc. Producteur sur le dĂ©clin, il survit grĂące aux chĂ©quiers des vieilles dames quâil sĂ©duit. Un jour, lui et lâune de ses « conquĂȘtes » sont surpris dans leurs Ă©bats par Leo Bloom (Gene Wilder), un comptable venu vĂ©rifier les comptes du producteur. IntimidĂ© par Max et ayant des crises de panique hystĂ©rique lorsquâil se sent en insĂ©curitĂ© (il garde toujours dans sa poche un morceau de tissus bleu, un vestige de son enfance qui le rassure), Leo accepte Ă contrecĆur dâarranger ses comptes et, par la mĂȘme occasion, lui explique quâen allant plus loin dans lâescroquerie, il pourrait gagner plus : produire une piĂšce qui serait un Ă©chec lui permettrait de toucher le jackpot, mais tout en risquant la prison. Max est vivement enthousiasmĂ© par cette idĂ©e et cherche Ă entraĂźner Leo dans le projet. Sâensuit une sĂ©quence de sĂ©duction, oĂč Max essaie de convaincre Leo de quitter sa vie rĂ©glĂ©e de comptable en lui faisant miroiter les richesses matĂ©rielles qui pourraient sâoffrir Ă lui. Une phase de sĂ©duction qui se termine en apothĂ©ose.
Voici le début de leur dernier échange, non retranscrit en intégralité dans la vidéo :
Max : Je ne veux pas vous influencer maisâŠÂ
Leo : Mais nous risquons la prison.Â
Max : Et vous nây ĂȘtes pas, en prison ? Dans votre petite chambre grise ? Avec votre petit emploi gris ? Et votre petite vie grise ?Â
Leo : Câest vrai. Je ne suis rien du tout. Jâai passĂ© ma vie Ă compter lâargent des autres. Alors que je suis plus malin quâeux⊠Et meilleur quâeux ! OĂč est ma part ? La part de Leo Bloom ?
Leo : Je veux⊠Je veux⊠Je veux tout ce que jâai vu au cinĂ©ma !Â
Max : Leo, dis que tu te joins Ă moi !Â
Leo : JE LE FERAI ! JE LE FERAI !Â
Max : IL VA LE FAIRE ! IL VA LE FAIRE !Â
Leo : Je suis Leo Bloom ! Je suis moi ! Je peux faire tout ce que je veux ! Ăa nâa pas dâimportance !
VoilĂ un plan qui est trĂšs construit et qui le montre : gĂ©omĂ©trisation de lâespace, sur-cadrage. Câest un plan dâensemble qui permet de valoriser lâespace oĂč Ă©voluent les personnages. Il y a une gradation : les actions des protagonistes, le lieu (la fontaine en particulier) et la musique sâallient pour aller du calme Ă lâexaltation. Les deux protagonistes sont dâabord assis et discutent tranquillement des avantages dâune telle entreprise pour la vie de Leo. La musique, de mĂȘme, est douce et le lieu Ă©trangement calme. Petit Ă petit, Leo prend conscience de ce dont il a rĂ©ellement envie et se lĂšve. Son intonation et sa voix vont de plus en plus vers lâexaltation. Au mĂȘme moment, la fontaine jaillit et la musique sâemporte.
Cette mise en scĂšne grandiloquente tĂ©moigne de la mĂ©galomanie des deux personnages qui, appĂątĂ©s par le gain, vont tout mettre en Ćuvre pour produire un spectacle qui sera un Ă©chec. Sans spoiler, un spectacle Ă la gloire dâHitler, Springtime for Hitler, Ă©crit par un ancien nazi et jouĂ© par un hippie (Lorenzo Saint Dubois, mais ses copains lâappellent LSD). Leur mensonge est Ă©galement reprĂ©sentĂ© par le fait que ce plan semble se passer sur une scĂšne de théùtre : point de vue frontal, dĂ©cors grandiose, lumiĂšre travaillĂ©e, sur-cadrage et gĂ©omĂ©trisation de lâespace. Câest un spectacle dans un spectacle.
Une mise en scĂšne de lâexcĂšs qui relĂšve du burlesque, un sous-genre de la comĂ©die caractĂ©risĂ© en premier lieu par lâexcĂšs :Â
« Il nây aura jamais dâalternative entre, par exemple, agir et ne pas agir, mais entre hyper-agir et hyper-ne-pas-agir. [âŠ] Le burlesque, câest ce prĂ©fixe qui se colle au rĂ©el et parasite les actions, les excĂšde par le haut ou par le bas, le mieux ou le pire, le plus ou le moins â et qui persĂ©vĂšre dans cet excĂšs ». [citation de Jea-Philippe TessĂ©, Le burlesque, Ă©dition Cahiers du cinĂ©ma, Les petits cahiers, SCEREN-CNDP, 2007, p. 57]
Dans cette mise en scĂšne burlesque, le simple fait que Leo Bloom accepte de se joindre Ă Max ne suffit pas : il nous faut son hystĂ©rie et son exaltation, son corps et sa voix qui deviennent incontrĂŽlables et occupent tout lâespace ; il nous faut une fontaine qui jaillit, mĂ©taphore de la jouissance ; il nous faut une partition musicale tout aussi exaltĂ©e.
Je suis burlesque, je suis vivant
Au contact de Max, Leo accepte dâentrer dans la vie criminelle. Une perspective vue comme libĂ©ratrice de sa vie quotidienne aliĂ©nante. Leo Bloom, câest lâhomme bien, le comptable qui vit une vie cadrĂ©e et sĂ©curitaire. Lâhomme qui vit littĂ©ralement pour le compte des autres et que Max cherche Ă recentrer sur lui-mĂȘme. Pendant leur discussion, Max et Leo sont au centre du plan. NĂ©anmoins, ils sont tout petits par rapport Ă ce dĂ©cor bien dĂ©limitĂ© et gĂ©omĂ©trique : un espace trĂšs cadrĂ© qui les oppresse. Un espace qui peut reprĂ©senter la vie conventionnelle de Leo, une vie qui lâaliĂšne et le prive de libertĂ© de mouvements. Ainsi, son hystĂ©rie, le dĂ©bordement de sa voix et de son corps, dĂ©passent le cadre et cassent la gĂ©omĂ©trie parfaite du plan : il se met Ă courir, sort du cadre et la camĂ©ra est obligĂ©e de se rapprocher de lui pour le suivre.
Par ailleurs, ce dĂ©bordement, ces Ă©motions que Leo laisse Ă©clater, cette hystĂ©rie quâil ne peut contrĂŽler, cassent lâimage dâune masculinitĂ© traditionnelle caractĂ©risĂ©e par la maĂźtrise de soi et de lâordre.
Les dĂ©buts dâun acteur
Cette scĂšne met en avant le personnage de Leo Bloom et sa jouissance dâentrĂ©e dans la vie criminelle, une jouissance communicative, partagĂ©e grĂące Ă la mise en scĂšne burlesque. Son interprĂšte, Gene Wilder, plus connu aujourdâhui pour ses rĂŽles de Willy Wonka dans Charlie et la Chocolaterie ou encore pour son interprĂ©tation dans Frankenstein Junior, endosse ici lâun de ses premiers rĂŽles au cinĂ©ma. Le film et cette scĂšne posent les bases de sa persona : son jeu hystĂ©rique ; sa prĂ©fĂ©rence pour les duos et les buddy movies ; les personnages naĂŻfs, de victimes, dâhommes-enfants souvent attachants par leur naĂŻvetĂ©, mais aussi, de crĂ©ateurs exaltĂ©s, de fous, vivant dans le rĂȘve de leur crĂ©ation plutĂŽt que dans la rĂ©alitĂ©. En cela, Leo Bloom annonce Willy Wonka, Frankenstein et les autres.
Comment ne pas voir, enfin, derriĂšre lâivresse de Leo Bloom celle de Gene Wilder qui commence sa carriĂšre dâacteur au cinĂ©ma ?
Une entrĂ©e parrainĂ©e par Zero Mostel qui interprĂšte Max, et rĂ©compensĂ©e par une nomination aux Oscars (rare pour un film de comĂ©die !).  Lâimage de cette sĂ©quence fut choisie pour clore le film : la faute Ă lâhyper-alchimie des deux acteurs, communiquant leur exaltation, invitant sans doute les spectateur-ice-s Ă se dĂ©passer et Ă entrer eux/elles-mĂȘmes dans le burlesque.
Carol (2016), Todd Haynes
Plan symbolique, Ă©nigmatique, esthĂ©tique, politique⊠Aujourdâhui rendons-nous Ă la 32á” minute et 52á” seconde du film de Todd Haynes, Carol.
Mais dâabord rembobinons.
1952, New York. Dans un restaurant deux femmes, Therese (Rooney Mara) et Carol (Cate Blanchett), finissent de discuter et sâapprĂȘtent Ă se quitter, interrompues dans leur entrevue par lâarrivĂ©e dâun ami de Therese. Les regards et attitudes des deux femmes trahissent une relation profonde, de nature encore inconnue pour les spectateurs-ices. Dans une voiture qui la conduit Ă une fĂȘte entre amis, Therese se souvient de Carol : leur premiĂšre rencontre, leur premier rendez-vous, et une certaine ballade en voiture.
 Il y a un trÚs gros plan du visage de Carol, flou puis net ; une lumiÚre verte qui inonde toute la séquence ; de la musique diégétique en écho (musique que les personnages peuvent entendre) sur laquelle se superpose une musique extra-diégétique aérienne. Enfin, un fondu enchaßné inscrit en surimpression le visage de Therese sur celui de Carol.
Insistons avant tout sur son caractĂšre invraisemblable. Alors quâelles sont dans une voiture en marche (les lumiĂšres du tunnel continuent de dĂ©filer), Carol est tournĂ©e vers Therese et a visiblement lĂąchĂ© le volant. Peu avant dans la mĂȘme sĂ©quence, le montage insert une image de Therese dans le prĂ©sent, nous rappelant que nous sommes dans ses pensĂ©es. Son invraisemblance peut venir de sa dimension subjective. Son Ă©trangetĂ© provient de ce que souvenir et fantasme sâentremĂȘlent. Nous ne sommes plus vraiment dans le passĂ©, ni plus vraiment dans le prĂ©sent ; cette vision de Carol sâinscrit dans un hors temps. La force du dĂ©sir de Therese pour Carol reste inchangĂ©e, inaltĂ©rable. La mise en scĂšne est ici au service du discours amoureux.
Le flou et le net marquent la rĂ©surgence des souvenirs, dâun amour perdu. Ils illustrent Ă©galement le doute puis la certitude qui agitent Therese : dans le temps prĂ©sent, face au retour de Carol ; dans le temps passĂ©, face Ă un sentiment nouveau. Le regard de Carol sur Therese, ainsi que la surimpression des deux visages, peut signifier la rĂ©ciprocitĂ© de leurs sentiments. Un sentiment qui inscrit les personnages dans un hors temps et les arrache Ă leur rĂ©alitĂ© : les sons du rĂ©el sont inexistants, la musique diĂ©gĂ©tique nâest plus quâun Ă©cho.
La lumiĂšre verte, omniprĂ©sente, symbolise souvent dans le cinĂ©ma hollywoodien la mort, la fin dâune relation ; nĂ©anmoins, elle peut aussi faire Ă©cho au livre dont Carol est lâadaptation : dans le passage concernĂ©, il est Ă©crit que Therese voudrait que leurs deux corps soient retrouvĂ©s unis dans la mort. Therese tĂ©moigne dâun dĂ©sir dâĂ©ternitĂ©. Enfin, la couleur verte est Ă©galement synonyme dâespoir.
Cet amour sublimĂ© Ă lâĂ©cran est doublement transgressif pour un long-mĂ©trage hollywoodien : quâune femme Ă©prouve du dĂ©sir pour une autre, elle-mĂȘme montrĂ©e comme dĂ©sirable. En dâautres termes, montrer une histoire dâamour lesbienne et ĂȘtre en empathie avec elle. Le fait que cette scĂšne se passe sous un tunnel nâest pas anodin, et tĂ©moigne de lâabsence de ces histoires au cinĂ©ma. Enfin, attirons lâattention sur le fait que les deux personnages sont campĂ©s par Cate Blanchett et Rooney Mara, deux actrices habituĂ©es aux personnages qui bouleversent les normes et les codes de la sociĂ©tĂ©.
Rien Ă redire, tout un symbole.

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Paris, Texas (1984) dir Wim Wenders
Cleaven Little, Gene Wilder "Blazing Saddles", Mel Brooks
The X-Files + Polaroids
Quand ça fait trop longtemps que je n'ai pas vu un petit épisode.
Prochainement dans Photogramma !
20th Century Women
directed by Mike Mills, 2016
Vu ce soir au cinĂ©ma. TrĂšs chouette film, belle performance des actrices et des acteurs, justesse de la mise en scĂšne dâune Ă©poque en pleine mutation. Bref, courrez-y !

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Le Kid (1921), Charlie Chaplin
Plan symbolique, Ă©nigmatique, esthĂ©tique, politique⊠Aujourdâhui rendons-nous Ă la 21Ăšme minutes et 53á” seconde du Kid de Charlie Chaplin.
Mais dâabord remettons les choses en contexte. Une mĂšre dĂ©sĆuvrĂ©e (Edna Purviance) est contrainte dâabandonner son enfant (Jackie Coogan). AprĂšs un concours de circonstances des plus burlesques, notre Charlot bien-aimĂ© adopte le nourrisson et le nomme John, acceptant dâabandonner une vie sans attache. Cinq ans plus tard, la mĂšre, devenue une artiste fortunĂ©e, arpente les quartiers dĂ©favorisĂ©s pour donner la charitĂ© aux enfants croisant sa route. Un jour, elle visite par hasard la rue oĂč Charlot et le gamin vivent. Câest Ă ce moment-lĂ quâelle rencontre John sans le reconnaĂźtre.Â
Les Ă©lĂ©ments de composition de ce plan sont les suivants : un angle plat (filmant les personnages de front) et un plan moyen qui permettent de cadrer les personnages tout en les intĂ©grant dans un espace dĂ©fini â ici, la chaussĂ©e devant le domicile insalubre de Charlot et du gamin.
 Assise sur la chaussĂ©e, Ă droite du plan, un enfant dans les bras, la mĂšre est tournĂ©e vers le spectateur, le regard dans le vide. Au bord droit du cadre, il y a la mĂšre du bĂ©bĂ© en amorce. Ă gauche du plan, le gamin est tournĂ© vers le spectateur et regarde en direction du nourrisson.Â
Les regards des personnages illustrent leur dĂ©sir. Quand elle prend lâenfant dans ses bras, elle ferme les yeux, les ouvre puis les perd dans le vide. Au mĂȘme moment, John sort et sâassoit sur les marches. Lâenfant qui apparaĂźt semble ĂȘtre une vision, un rĂȘve de la mĂšre. La simultanĂ©itĂ© des actions crĂ©e une dimension magique, presque onirique.
Lâamorce de la mĂšre au bord du cadre est une prĂ©sence fantomatique, elle reprĂ©sente ce que le personnage dâEdna Purviance nâest plus et aspire Ă ĂȘtre de nouveau. Si la mĂšre contemple ses souvenirs, et rĂȘve de retrouver son enfant perdu, le gamin orphelin, lui, regarde en direction du bĂ©bĂ©. On devine quâil voudrait ĂȘtre Ă sa place. Souvenirs et dĂ©sirs, passĂ© et futur sâentremĂȘlent : câest un plan qui peut aussi ĂȘtre prophĂ©tique pour la suite.
Les jouets (en bas Ă droite) vont crĂ©er un lien entre eux. Les gestes des acteurs, donner/recevoir annulent la distance entre eux, une infime distance prĂ©sente Ă lâimage. De plus, on peut les considĂ©rer comme un implant dans lâintrigue qui trouvera son paiement dans la suite : ils vont ĂȘtre la cause dâune discorde entre les enfants et crĂ©er une bagarre dans le quartier.Â
Ce sont Ă©galement des jouets que la mĂšre donne Ă tous les enfants. Câest grĂące Ă eux quâon sait quâelle ne lâa pas reconnu. Un geste gĂ©nĂ©reux, mais rĂ©pĂ©titif pour elle, illustrant une absence de distinction entre John et les autres enfants.Â
Ces Ă©lĂ©ments soulignent Ă©galement lâinstant prĂ©sent. La mise en scĂšne joue sur les connaissances du spectateur et celles des personnages : on en sait plus quâeux et sommes terriblement impuissants face Ă cette situation.Â
Lâespace les sĂ©pare. Une porte fermĂ©e se trouve derriĂšre lui, il est entravĂ© dans la pauvretĂ©. En revanche, il y a une ouverture derriĂšre elle, qui est un indice de sa libertĂ©. Ces Ă©lĂ©ments indiquent leur appartenance sociale et en montre les consĂ©quences dans leur vie. Ainsi, Chaplin nous dit ici que câest cette distinction sociale qui les sĂ©pare et empĂȘche leur rencontre.
On retrouve dans cette scĂšne deux Ă©lĂ©ments clĂ©s du cinĂ©ma chaplinien, habituellement utilisĂ©s au service de la comĂ©die. Si Charlie Chaplin a dĂ©cidĂ© la plupart du temps de nous faire rire, il sait aussi nous faire pleurer.Â
On retrouve lâidĂ©e du dĂ©calage. Un dĂ©calage entre leur deux situations sociales, un dĂ©calage dans lâattention que la mĂšre donne Ă lâenfant.Â
Ensemble mais sĂ©parĂ©s ; cette situation peut sâapparenter Ă un acte manquĂ©. Je nâai pas vocation ici Ă rentrer dans des considĂ©rations psychologiques, nĂ©anmoins, lâacte manquĂ© est souvent utilisĂ© par Chaplin, par exemple lorsque Charlot frappe par inadvertance un policier. Lâacte manquĂ© est souvent un moyen de rĂ©vĂ©ler les pensĂ©es profondes de son personnage, de punir lâinjustice et de crĂ©er un effet comique. Il convient de rappeler quâaprĂšs avoir abandonnĂ© son enfant, la mĂšre regrette et revient sur sa dĂ©cision. Mais il est trop tard, et le nourrisson a dĂ©jĂ disparu. Une erreur qui ouvre le film, et peut expliquer cet acte manquĂ©. CulpabilisĂ©e par son choix, elle pense ne jamais revoir lâenfant et vit dans le passĂ©. Une culpabilitĂ© qui la pousse Ă donner la charitĂ©. Ces deux plans rapprochĂ©s rĂ©vĂšlent la profondeur psychologique de lâintrigue et montrent toute lâempathie du rĂ©alisateur pour le personnage de la mĂšre. Un personnage important dans lâintrigue, trĂšs sĂ»rement inspirĂ© de la propre mĂšre de Charlie Chaplin, et interprĂ©tĂ© avec une grande sensibilitĂ© par Edna Purviance.Â
Il nây a pas besoin de mobiliser des centaines dâartifices pour crĂ©er de l'Ă©motion, parfois un seul plan suffit.
Plan symbolique, Ă©nigmatique, esthĂ©tique, politique⊠Saurez-vous tous les retrouver ? Beaucoup sont au programme des prochains Photogramma !Â
Le nouveau monde (2006), Terrence Malick
Plan symbolique, Ă©nigmatique, esthĂ©tique, politique⊠Aujourdâhui, analysons le dernier plan du Nouveau Monde (2006) de Terrence Malick.
Le Nouveau Monde relate lâhistoire de celle que nous connaissons comme Pocahontas. Prenant des libertĂ©s avec la rĂ©alitĂ©, le scĂ©nario est concentrĂ© sur lâarrivĂ©e des colons anglais en Virginie au XVIIá” siĂšcle, lâhistoire dâamour qui lie Pocahontas avec John Smith puis leur sĂ©paration, le bannissement de la jeune femme de sa tribu, son arrivĂ©e dans la colonie, sa rencontre et son mariage avec John Rolfe. La derniĂšre partie du film est situĂ©e en Angleterre, oĂč Pocahontas, dĂ©sormais baptisĂ©e Rebecca, parade devant la cour royale et rencontre une derniĂšre fois John Smith, quâelle croyait mort. Affaiblie par le voyage, elle dĂ©cĂšde lors dâune escale, sur le chemin du retour vers sa terre natale. Une derniĂšre sĂ©quence rythmĂ©e par Wagner, oĂč sâalternent des plans de Rebecca courant dans la forĂȘt, du bateau qui les conduit en AmĂ©rique, de leur maison en Virginie et des plans de nature. Lâun dâeux clĂŽt le film.
La camĂ©ra est tournĂ©e vers le ciel et montre un arbre au centre du plan. Plus imposant que les autres, filmĂ© en plan large, coupĂ© par le cadre et dĂ©pourvu de racines, ses branches se dĂ©ploient jusquâau ciel. Un plan plus long, dans lequel il nây a aucune action, aucune musique Ă part des sons dâambiance, un plan qui en dĂ©finitive peut paraĂźtre anecdotique.
Mais lâarbre au cinĂ©ma, et en particulier chez Terrence Malick, est chargĂ© de significations. Plus tĂŽt dans lâintrigue, la gouvernante de Rebecca sâadresse en ces termes Ă la jeune femme :
« Une nature comme la vĂŽtre peut transformer un mal en bien. Tout ce chagrin vous donnera la force de vous Ă©lever Ă une autre vie. Songez Ă lâarbre qui pousse au-dessus de ses racines. Si une branche casse, il nâarrĂȘte pas de pousser, il continue Ă sâĂ©lever vers la lumiĂšre. »
Lâarbre reprĂ©sente ainsi la vie du personnage. Un plan long, statique, comme un arrĂȘt sur image, forçant Ă la contemplation. PlacĂ© Ă la fin du mĂ©trage lors de la mort du personnage, il peut illustrer un retour en arriĂšre sur la vie de Rebecca, afin de montrer le chemin parcouru. Une Ă©tape souvent prĂ©sente dans les rĂ©cits de vie.
Bien quâil soit au centre du cadre, il nâest pas seul dans le champ. Dâautres arbres lâentourent. Câest un schĂ©ma que lâon retrouve souvent dans les rĂ©cits historiques : la trajectoire individuelle dâun personnage est souvent lâoccasion dâaborder un rĂ©cit collectif. Ici, câest le rĂ©cit de la conquĂȘte de lâAmĂ©rique. Rebecca a connu une destinĂ©e exceptionnelle, mais son rĂ©cit est aussi celui des AmĂ©rindiens et des colons anglais ; il prend place dans un cadre historique et gĂ©ographique dĂ©limitĂ©. On peut aussi compter distinctement quatre arbres qui entourent celui du milieu, quatre destinĂ©es liĂ©es Ă celle de Rebecca, quatre personnages plus ou moins dĂ©veloppĂ©s dans lâintrigue : son pĂšre Powhatan, John Smith, John Rolfe et Thomas, son fils.
CoupĂ© par le cadre, câest un arbre sans racines. Elles reprĂ©sentent bien souvent la famille, les liens du sang, la mĂšre patrie. Sâil en est dĂ©pourvu, câest parce que Pocahontas/Rebecca, une fois exclue de son clan, a dĂ» se construire une nouvelle identitĂ© au sein de la colonie. Une nouvelle vie acquise au sacrifice de sa culture natale. HĂ©roĂŻne historique, elle est aussi contemporaine, abordant les thĂšmes dâimmigration et dâintĂ©gration
GrĂące Ă la contre-plongĂ©e, câest un arbre qui sâĂ©lĂšve. On retrouve la mĂ©taphore citĂ©e au dĂ©but. Ainsi, ce plan situĂ© Ă la fin du film peut signifier que Rebecca a rĂ©ussi Ă continuer sa vie, grĂące Ă sa nouvelle identitĂ©, Ă sa capacitĂ© Ă s'intĂ©grer dans la colonie. Un chemin long, mais oĂč elle a trouvĂ© une forme dâĂ©panouissement. Aussi, toute la derniĂšre sĂ©quence cĂ©lĂšbre la mort comme un retour Ă la nature, au paradis perdu. Le plan clĂŽt de maniĂšre positive le film.
Une derniĂšre hypothĂšse
Néanmoins cette fin positive est à nuancer.
La contre-plongĂ©e vertigineuse rend encore plus grand cet arbre. Elle donne lâimpression quâil touche le ciel. Un ciel lumineux, dans lequel les branches des arbres se dĂ©ploient. Il y a ici un indice de la posture du rĂ©alisateur vis-Ă -vis du personnage. Cette contre-plongĂ©e qui grandit peut marquer lâidĂ©alisation. Câest un portrait idĂ©alisĂ© de Rebecca, qui loue son courage, son abnĂ©gation. PlacĂ©e au centre, elle est montrĂ©e comme exceptionnelle, exemplaire. Cette idĂ©alisation du personnage lâinscrit hors de la rĂ©alitĂ©. MalgrĂ© la dimension historique du film, et la prĂ©sence de personnages ayant existĂ©, malgrĂ© le style « naturel » qui veut donner un aspect plus authentique Ă lâhistoire racontĂ©e, nous sommes dans une reprĂ©sentation qui se base sur un fantasme. Le scĂ©nario nâa pas respectĂ© les dĂ©tails historiques, mais perpĂ©tue une histoire bien connue par le public occidental : un mythe de la colonisation. Nâest-ce pas pour cette raison que lâhistoire de Pocahontas, celle dâune intĂ©gration douloureuse mais rĂ©ussie, soit lâune des seules histoires amĂ©rindiennes que la mĂ©moire collective ait retenue ?