Nous entamons aujourdâhui ( Mardi 31 mars 2020) le 15e jour de confinement.
Deux semaines, dĂ©jĂ , cependant, Ă vrai dire, je nâai plus rĂ©ellement la notion du temps.
Tous les jours sont des dimanches, ou des jeudis, de toute façon, leur nom nâa plus dâimportance.
Ce matin, comme tous les autres depuis un certain temps, pas de classe, personne dans les rues, tout Ă©tait fermé⊠Alors jâai pensĂ© Ă te rendre visite sur ta tombe. Ne crains rien, je nâai aucun risque dâĂȘtre verbalisĂ©e, plusieurs siĂšcles me sĂ©parent nous sĂ©parent. Puis-je mâasseoir dans lâherbe et tâextirper de tes pensĂ©es ? Jâai bien rĂ©flĂ©chi, et je fais le pari de te dĂ©ranger, car tu me semble bien bavard, Ă la diffĂ©rence de RenĂ© qui mĂ©dite en silence et bien plus agrĂ©able quâEmmanuel, qui critique tout sans arrĂȘt. Peut-ĂȘtre daigneras tu te divertir un peu, pour changer.
Autrefois, il yâa fort longtemps, je me levais Ă 6h le jeudi matin puis jâallais Ă pied au lycĂ©e. Je retrouvais tous mes camarades au CDI puis nous avions deux heures de philosophie. Le samedi matin, jâallais Ă la salle de sport puis je mangeais chez mes grands-parents et le dimanche, jâavais lâhabitude de partir en randonnĂ©e avec mes parents ou dâaller au cinĂ©ma en cas de mauvais temps.
A prĂ©sent, je me lĂšve tous les jours Ă la mĂȘme heure, et jâalterne entre le travail, la lecture, les films, le sport, les jeux de cartes et autres divertissements. Evidemment, Pascal, que je cherche Ă Ă©chapper Ă ma condition de mortelle en mâadonnant Ă tous ces loisirs. Tant que je ne suis pas malade, je ne compte vraiment pas rester au repos dans une chambre vois-tu ?
Tu vas probablement penser que jâagis comme une idiote en refusant de cesser mes « agitations », mais vois-tu, ou plutĂŽt comprends-tu, parce que je suppose que tu ne vois pas grand-chose sous le marbre, jâai rĂ©flĂ©chi au sens de mon existence il yâa quinze jours et il mâest arrivĂ© quelque chose de trĂšs Ă©trangeâŠ.
Jadis, je considĂ©rais lâĂ©cole comme une serrurerie gigantesque. Des kilomĂštres de portes fermĂ©es Ă double tour, renfermant des secrets, des parcours de vie qui ne demandaient quâĂ ĂȘtre explorĂ©s. Je fabriquais donc avec application toutes les petites clĂ©s qui, jâen Ă©tait sĂ»re, allaient me permettre dâouvrir les portes de mon avenir professionnel. Plus les annĂ©es passaient et plus les portes opaques devenaient transparentes, si bien quâun jour, les rayons de soleil de ces beaux lendemains ont lĂ©chĂ© mon visage gelĂ© comme un cornetto. Quel plaisir⊠Depuis, loin dâavoir peur de fondre, je ne pense quâĂ ouvrir en grand les baies vitrĂ©es de cette vie dâaprĂšs.
AprĂšs ? AprĂšs mon anniversaire, aprĂšs les examens oraux de Sciences po, aprĂšs le bac, aprĂšs lâĂ©tĂ©, aprĂšs, aprĂšs⊠Pas si loin, toujours un peu plus proche.
Tous ces projets Ă©taient une promesse dâĂ©vasion de cette impression de dĂ©jĂ vĂ©cu, quelques mots aux crayon inscrits sur une feuille vierge comme neige, pas encore imprimĂ©e.
Tu comprends Pascal, jâavais pariĂ© que lâune de mes clĂ©s finissent par ouvrir cette porte. Pas dâeffraction, une vraie sortie Ă la papillon, projetĂ©e dans les nuages direction le soleil, pour retrouver ce cher Jean-Paul dans lâespace, dans cette espĂšce de libertĂ©. Jây Ă©tais presque, je lâentendais au loin chanter «viser la lune, avoir des projets, mĂȘme Ă lâusure, lâexistence prĂ©cĂšde lâessence. Reste dans lâaction, tu es condamnĂ©, toujours le point levĂ©, lutter pour la liberté ! ».
Mais, il yâa quinze jours, sans crier gare, quelquâun a tuĂ© le chien de garde qui protĂ©geait mes rĂȘves et les a tous cambriolĂ©s. Il Ă©tait rusĂ©, oui, il nâa pas dit un mot, invisible, comme lâair, il sâest propagĂ© sur la terre entiĂšre, mais pas par les cheminĂ©es. Ce nâĂ©tait pas le pĂšre noĂ«l Blaise, je tâassure, jâai bien vĂ©rifiĂ© sous le sapin, il nây avait vraiment rien. Il nây avait rien dâĂȘtre que le nĂ©ant.
Puis jâai levĂ© la tĂȘte, et si tu avais pu voir ça, tu aurais eu tellement de peine que tu serais retournĂ© illico six pieds sous terre. Cette personne a tout ravagĂ©, tout brulĂ©, si bien quâil ne reste quâune fine poussiĂšre, quelques Ă©lĂ©ments inoxydables, et beaucoup de fumĂ©e. Un beau tour de prestidigitation oui, le tour parfait. Ce quelquâun ne sâest pas contentĂ© de dĂ©truire ma serrurerie, il a rĂ©ussi Ă sâintroduire Ă lâintĂ©rieur de chaque loquet de chaque petit recoin de ce monde. Il a kidnappĂ© nos photos de famille, a volĂ© notre santĂ©, notre libertĂ© de sortir, de communiquer. Quelquâun a dĂ©robĂ© nos espoirs, nos certitudes, notre lĂ©gĂšretĂ© et nous voilĂ nus dans le brouillard. Quelle aventure, quel cauchemar.
Jâai eu peur, dans cet piĂšce vide, froide, saccagĂ©e. Jâai pleurĂ© sous les Ă©tagĂšres pleines de cendre, enroulĂ©e dans la couette carbonisĂ©e du lit de la chambre dâamis qui nâaccueillera plus personne, devant mon cartable brĂ»lĂ© qui ne servira plus Ă rien, assise sur une pile de serviettes de plage dĂ©pliĂ©es, qui ont rĂ©sistĂ© Ă la chaleur, croyant quâelles allaient un jour pouvoir se coucher Ă nouveau devant lâocĂ©an.
Je me suis vidĂ©e de toutes les larmes salĂ©es de lâavenir que lâon mâa sucrĂ©, puis je me suis laissĂ© voguer dans la mer acide, longtemps, quelques secondes, une Ă©ternitĂ©.
Et puis, je me suis allongĂ©e pour rĂ©flĂ©chir, et puiser un peu de force au grĂ© des vagues. Je me suis endormie et jâai rĂȘvĂ© dâun autre monde celui du comme le roi Martin. Dâun monde marin, dans lequel jâai rencontrĂ© une carpe, diamantĂ©e qui mâa chuchotĂ© son secretâŠ.
A mon rĂ©veil, Ă lâissu de cet OdyssĂ©e statique, rien nâavait changĂ©, toujours enfermĂ©e, confinĂ©e, et pourtant, jâai lâimpression dâavoir trouvĂ© la force de tout changer, de vivre autrement, de tout repenser. VoilĂ le Phoenix qui renaĂźt des braises Blaise, et si tu ne sais pas ce que renaĂźtre veut dire, va demander Ă ton ami RenĂ©, il mĂ©dite dans la tombe juste Ă cĂŽtĂ©.
Cette carpe mâa dit « Diem », de vivre au jour le jour oui, puisquâil nây a que ça Ă faire. Et pas grand-chose, câest dĂ©jĂ beaucoup. DĂ©sormais, pour une pĂ©riode indĂ©finie, je, nous, tous le monde doit sâadapter et accepter lâincertitude de notre condition.
Non je ne suis pas ivre je tâassure, aprĂšs mâĂȘtre soulĂ©e de la peur de voir mon petit monde sâarrĂȘter de tourner, jâai compris quâil fallait rester sobre pour sâĂ©loigner des pensĂ©es sombre. Jâai compris que la force dâexister ne se trouve pas seulement dans lâespoir des lendemains roses, mais dans la capacitĂ© Ă vivre heureux mĂȘme dans le gris brouillard. Quâil ne fallait pas avoir le blues dans ces nuages bas, et quâil fallait Ă©viter les pessimistes qui se prĂ©cipitent, et ceux qui lancent des Ă©clairs, les trouillards.
Jusquâici, jâĂ©tais rĂ©ticente Ă lâidĂ©e de laisser filer mon destin entre les mains de quelquâun dâautre. Pourtant, le Corona nous a tous piĂ©gĂ©s dans son Labyrinthe du confinement et il ne reste quâun fil que nous suivons patiemment en espĂ©rant rejoindre Ariane Ă la sortie.
Câest une nouvelle quĂȘte qui nous anime dĂ©sormais, un rĂ©el dĂ©fi, qui met Ă distance des personnes que nous aimons, des loisirs que nous apprĂ©cions, de nos rĂȘves. Comment se projeter Ă lâaveugle dans cette nuĂ©e, en prenant le risque infini dâatterrir quelque part, et de sây perdre Ă jamais.
Alors vois-tu je me suis excusĂ©e auprĂšs de Jean-Paul, je lui ai confiĂ© que je ne le rejoindrai pas tout de suite mais quâil ne devait pas dĂ©sespĂ©rer. Il mâa rĂ©pondu, quâil nâa quâune seule philosophie, quâil ne fallait pas avoir peur de viser la lune et quâil restait optimiste quant Ă mes chances de rĂ©aliser mes projets un peu plus tard. Je suis repartie soulagĂ©e, bien quâun peu surprises par ses goĂ»ts musicaux ( Amel Bent dans un cimetiĂšre, vraiment ? ). Â
DĂ©sormais, il ne sâagit plus de moi, il ne sâagit pas de choisir, ni mĂȘme de subir ou de se soumettre, il sâagit dâĂȘtre solidaire et de tenter de sâunir, dâuser sâobliger Ă rester calme et de patienter le temps quâil faudra. Combien de temps ? Personne ne le sait vraiment, cela ne dĂ©pend pas de lâEtat ou des mĂ©decins, alea jacta est, bienvenue dans le casino royal. Pourtant, au lieu de vivre ces jours, ces semaines dans la peur, la frustration, la colĂšre ou la tristesse, jâai choisi lâoptimisme, dâĂ©couter une autre chanson, celle de ce bon vieux Baloo, qui chante depuis quelques annĂ©es dĂ©jà « il en faut peu pour ĂȘtre heureux ». Alors certes, nos libertĂ©s sont rĂ©duites, mais ceci est temporaire et partiel : nous avons toujours le droit de nous exprimer, de sortir un peu, de vaquer Ă nos occupations, et nous avons mĂȘme plus de temps pour le faire.
Ainsi, je perçois cette pĂ©riode comme une parenthĂšse, ou plutĂŽt un point-virgule sur lequel nous glissons inlassablement depuis deux semaines. Câest peut- ĂȘtre la fin de notre organisation sociale actuelle ? Peut-ĂȘtre que tout changera demain, dans une semaine, dans deux ans ou pas du tout. Ce nâest pas pour autant que la vie nâa pas de sens et que nous nâavons plus de place dans ce nouveau quotidien.
En ce sens, jâai pris le parti du Carpe Diem, jâai fait le pari de vivre chaque jour aprĂšs lâautre, consciente de notre chance sâexister et de notre pouvoir dâagir, avec nos petits moyens, au sein de cette vie qui tente de survivre Ă lâincendie. Câest un exercice assez difficile mais nĂ©cessaire.
Jâose seulement espĂ©rer que nous tirerons les leçons de cet Ă©pisode, en nous respectant mutuellement, en observant lâabsurditĂ© du racisme, de lâhomophobie et de toutes ces frontiĂšres ridicules et fictives qui sĂ©parent les hommes. Que nous serons plus respectueux de lâenvironnement et enclins Ă partager Ă©quitablement les ressources dont nous disposons.
Je crois en cette utopie, que jâenvisage de bĂątir, dĂšs aujourdâhui, Ă lâaube de ce grand Lundi ou nous marcherons tous tranquillement dans les rues, main dans la main. Je viendrai dĂ©poser des fleurs sur ta tombe Pascal, et un petit aquarium avec une carpe argentĂ©, pour que tu te souviennes, mĂȘme six pieds sous terre, que la force de vivre et lâenvie de rĂȘver se puisent en nous. Que Sartre Ă raison de nous pousser Ă lâaction, que tu as raison en nous invitant Ă nous reposer, et que malgrĂ© tout, je prĂ©fĂšre Ă©couter vos bons conseils Ă tous les deux, et poursuivre cette vie sans radicalitĂ©s, pas tout Ă fait optimiste ni littĂ©ralement pessimiste. Je continue Ă marcher, ma lanterne Ă la main en scrutant lâhorizon, en semant derriĂšre moi quelques tournesols qui me guideront dĂšs lâapparition des premiers rayons, qui nous guiderons tous, aprĂšs la toux, tous ces gens qui nâaspirent quâĂ respirer en paix.
BientĂŽt, je te lâassure, nous respirerons en paix, et ce ne sera pas au paradis.