« L’Affissu »  Genèse d’une chanson
Paul Antoine Luciani et Antoine Poletti
Il est toujours utile de pouvoir situer le contexte (ou le prétexte) de la naissance d’une chanson ; surtout quand elle a rencontré son public, et que les générations nouvelles la reprennent à leur compte, car elle s’est inscrite durablement dans le paysage culturel mouvant de la société.
Cette connaissance des origines est d’autant plus nécessaire que, chacun appréciant les chansons avec son imaginaire propre, toutes les interprétations sont possibles, et, avec elles, quelquefois, des erreurs souvent inévitables, voire des falsifications dommageables.
Pour avoir été acteurs et décideurs politiques durant la période où L’AFFISSU a été écrite et composée, nous avons constaté des erreurs manifestes dans ce que l’on appelle aujourd’hui « le narratif » d’une œuvre qui continue de nous parler et de nous faire vibrer. Nous avons donc décidé de témoigner pour rendre compte des conditions exactes, historiques et culturelles, de sa genèse. Notre proximité familiale et amicale avec son créateur nous a naturellement facilité la tâche.
Deux raisons étroitement liées motivent notre démarche : d’abord, il était de notre devoir de rectifier des erreurs factuelles qui pourraient nuire à une bonne intelligence du message que Jean Paul Poletti nous a adressé il y a plus de quatre décennies. Ensuite, et surtout, une bonne connaissance de sa genèse ne peut qu’augmenter le plaisir d’écouter (et de reprendre) une chanson à l’histoire singulière qui appartient désormais au patrimoine commun des Corses.
L’AFFISSU, avant de devenir une chanson, était une simple affiche, éditée en Corse par la Direction départementale-2A du Parti communiste français, pour soutenir la campagne de Georges Marchais à l’occasion des élections présidentielles de 1981. Au tout début de cette année-là , en préparant cette campagne, nous avons considéré que les appels à voter, plutôt classiques, que nous nous apprêtions à lancer, avaient besoin de renouvellement.
Un renouvellement que nous souhaitions « identitaire », puisant à la fois dans la mémoire collective du mouvement ouvrier et dans la culture corse. C’est ainsi qu’a surgi dans nos débats, ce « Vutate Rossu » qui rappelait, in lingua nustrale, le drapeau international du combat ouvrier. Le rouge étant aussi, dans une certaine tradition électorale corse, la couleur du ruban que les républicains accrochaient naguère à leur veston, par opposition au ruban violet des bonapartistes, nous avons estimé qu’appeler à « Vutà Rossu » devrait porter un peu plus loin que le seul vote communiste...
Forts de cette conviction, nous avons recherché une expression graphique cohérente avec la visée de ce nouveau mot d’ordre. Nous avons, alors, sollicité Toni Casalonga, qui nous avait déjà offert, en 1978, un dessin magnifique célébrant le 9 septembre 1943. Intéressé par les objectifs de notre projet, l’artiste nous a proposé, en deux jours, un dessin simple et percutant : une main tenant un bulletin rouge encadrée par un « Corsi Vutate Rossu », une testa mora incrustée dans le O de Corsi (1). Tout y était, nous étions comblés ! Nous avons collé six-mille affiches sur les murs !
C’est au cours d’un de ces collages, que Jean Paul aperçoit deux militants en train d’apposer, au petit matin, l’affiche, véritablement magnétique, de Toni Casalonga : elle enflamme aussitôt son imagination. Il nous reconnaît, son frère et son ami, Antoine (Nanou) et Paul Antoine. La scène s’imprime dans son esprit et, comme c’est souvent le cas pour plusieurs de ses chansons inspirées par des personnages réels, elle suscite en lui une pulsion créatrice impérieuse : il va donner une expression poétique et musicale à ce qu’il vient de voir et d’éprouver. Dans les mois qui suivent, L’AFFISSU est écrite, mise en musique, enregistrée aux studios Ricordu, et diffusée en disque l’année suivante.
On y retrouve, sous forme métaphorique, toutes les thématiques concrètes de nos combats. L’interpellation initiale « Guarda fratellu », au moment où elle est énoncée, fait référence à son frère ; et au voyage vers cette « terra cusi bella » en réalité sans doute le monde nouveau que cet « horizonte accesu » (le rouge de l’affiche ?) laisse imaginer. Mais on perçoit également que cette invitation vers un futur où palpite déjà la vie, cette invitation s’adresse, en réalité, à tous ses frères humains. Ses frères, ce sont ces paysans accablés de tâches mais rassemblés dans l’effort pour le bien commun ; ce sont ces ouvriers qui s’enflamment « per un cantu d’amore Da rompe centu fune ». Ce chant d’amour capable de briser toutes les chaînes n’est autre que L’Internationale, selon Jean-Paul Poletti lui-même...
« Guarda fratellu», on voit déjà , dans le regard d’un enfant posé sur son cahier d’écolier le destin fabuleux qui t’attend ! L’élément « générateur » de cette image, c’est Jean Thomas, fils de Nanou et donc neveu de Jean Paul - six ans en 1982, il était au cours préparatoire.
« Guarda fratellu », l’affiche, encore humide, que tu placardes au mur, écrite à l’encre rouge, elle est capable de détruire cet abîme d’un temps bien trop dur. Oui, elle est belle cette terre où je m’en vais demain. C’est un voyage qui en vaut la peine !
Ce que nous voulons retenir de cette création, c’est cette disposition d’esprit, ce génie poétique, qui permet à Jean Paul Poletti, de conférer à un fait concret, une scène ou un personnage, une dimension nouvelle et une portée universelle. Du réel particulier, il fait un chant pour tous. On pense ici, sur un registre un peu différent, à la création par Aragon de « Strophes pour se souvenir » (2). Le poète met en vers alexandrins, tout en lui conservant toute sa vérité historique, la lettre poignante que Michel Manouchian écrit à sa femme Méline au moment où il va être fusillé par les nazis. Aragon raconte « poétiquement » cette histoire tragique et glorieuse. Leo Ferré met l’ensemble en musique, c’est « L’Affiche rouge » ! Et voici une nouvelle chanson qui donne une force mémorielle puissante à l’événement historique et à la personnalité de ses acteurs ; elle leur restitue la dimension populaire, morale et patrimoniale qui leur est due.
Ce lien entre la réalité concrète et la création artistique ne se constate pas simplement dans les œuvres du passé. Il reste fort et actif dans les mouvements musicaux et culturels contemporains. En témoignent, par exemple, les propos d’un groupe, très engagé, de rappeurs irlandais à propos des luttes contemporaines et de leur écho dans leur musique : « Les chansons et la poésie nous apprennent l’histoire réelle des peuples. » (4)
N’est-ce pas, au fond, ce que nous disent également, avec leurs personnalités singulières et leurs expressions propres,Jean-Paul Poletti et Toni Casalonga, les créateurs de L’AFFISSU ?
Deux auteurs et un grand témoin.
Albert Camus : le rôle de l’écrivain
A la lecture de notre texte, Jean-Paul Poletti et Toni Casalonga ont réagi. Leurs commentaires ne se limitent pas à confirmer les circonstances de la création de L’Affissu.
Le premier résume la visée et la signification de sa chanson, tout en rappelant le souvenir de son grand-père communiste.
Le second évoque le moment où «le grand et nécessaire changement (qui) se préparait dans l’union» ; il assimile la présence de son affiche sur les murs à une exposition dans une galerie d’art populaire, et salue la destinée musicale d’une simple image.
 Troisième personnalité, grand témoin sollicité par nos soins, Jean-Marie Arrighi, professeur agrégé, linguiste et historien, a commenté ces deux interventions en élargissant son analyse au contexte de la naissance d’une œuvre artistique ou littéraire, et à son interprétation selon le moment historique où elle est reçue par le public.
Voici, ci-dessous, le texte intégral des messages de Jean-Paul Poletti et Toni Casalonga, ainsi que l’introduction et la conclusion de la contribution bilingue de Jean-Marie Arrighi (voir note n°4, et document complet en annexe n°4).
Enfin, nous avons rajouté à ces témoignages et à cette analyse, un extrait du discours de réception du Prix Nobel de littérature (5) prononcé par Albert Camus à Stockholm, le 10 décembre 1957. La thématique de ce discours célèbre où Camus expose l’idée qu’il se fait « de son art et du rôle de l’écrivain », s’est imposée tout naturellement comme une référence universelle à la genèse de L’Affissu. Camus élargit notre horizon.
« Une simple affiche pour une grande histoire et un sourire pour écrire le lendemain »
« J’ai toujours l’image de cette aube naissante et de ces visages souriants qui n’avaient que leurs bras et leurs cœurs pour coller l’avenir aux murs de la ville endormie. Une simple affiche pour une grande histoire et un sourire pour écrire le lendemain. Alors m’est venue le visage de ce grand-père adoré et je l’aurai volontiers imaginé regardant cette affiche lui pour qui le mot justice avait un sens et une route. Celle de lafraternité. »
Jean- Paul Poletti03 mai 2026
 « Que peut rêver de mieux une image que de se transformer en chanson ? »
« J’avais répondu à la demande amicale de Paul Antoine et d’Antoine, dans la fièvre du grand et nécessaire changement qui se préparait dans l’union, par une image née en moi spontanément. Jamais je n’oublierai mon émotion, quelques jours plus tard, en découvrant que la ville entière en était tapissée et que des milliers de personnes passaient joyeusement devant. Nombreuses sont celles pensais-je, qui ne seraient jamais entrées dans une galerie d’art parce qu’on ne leur en avait pas donné les clés d’usage. La plus belle exposition, parce que la plus populaire, c’est la rue. Et que peut rêver de mieux une image que de se transformer en chanson ? »
Toni Casalonga05 mai 2026
« Enracinées dans un temps et un lieu bien précis, l’affiche comme le poème restent porteurs d’une puissance et d’un désir de lutte dont notre époque tourmentée ressent plus que jamais le besoin. »
« C’est à une large réflexion qu’invitent les textes d’analyse et de souvenirs ici rassemblés. D’abord en ce qui concerne la création d’une œuvre, son interprétation par le public et le rôle du contexte qui lui a donné naissance. Bien sûr, une fois qu’une œuvre artistique ou littéraire est diffusée, chacun est libre de la comprendre comme il lui plaît et même d’y ajouter des significations nouvelles que les auteurs n’auraient jamais envisagées. Cependant la connaissance du contexte historique a une grande importance … Nati da l’arradichera in un locu è un tempu pricisu, portanu sempri l’affissu è u puema una forza umana è una brama di luttà chì a nostra épica scunvolta ni risenti più cà mai u bisognu. »
Jean-Marie Arrighi28 05 2026
L’art et l’artiste selon Albert Camus
 « L’art oblige l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle… L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. » (5)
- Voir l’affiche « Vutate Rossu » en annexe n°1, ainsi que l’article du mensuel Terre Corse de janvier-février 1984, en annexe n° 2. Cette affiche, compte tenu de la validité permanente de son message, est encore utilisée, à l’occasion, par les communistes pour leurs campagnes électorales (voir, en annexe n° 3, le journal de la candidate communiste aux élections législatives de 2017).
(2)- Aragon, Le Roman inachevé, Œuvres poétiques complètes (Bibliothèque de La Pléiade, 2007), T. II, p. 248 et 249, pour le texte complet du poème ; note p. 1462 et 1463, pour la lettre de Manouchian à sa femme Méline. Tous les deux sont désormais au Panthéon...
(3) - Interview du groupe de rap irlandais, Kneecap, au journal L’Humanité, vendredi 24 avril 2026, à l’occasion de la sortie de son nouvel album, Fenian
(4) –Analyse bilingue (complète) de notre publication par Jean-Marie Arrighi (voir annexe n°4)
(5)-Albert Camus, Réception du Prix Nobel de littérature - Stockholm, le 10 décembre 1957.
Annexe 4Â : Â Â Jean-Marie Arrighi
« C’est à une large réflexion qu’invitent les textes d’analyse et de souvenirs rassemblés dans cette publication. D’abord en ce qui concerne la création d’une œuvre, son interprétation par le public et le rôle du contexte qui lui a donné naissance. Bien sûr, une fois qu’une œuvre artistique ou littéraire est diffusée, chacun est libre de la comprendre comme il lui plaît et même d’y ajouter des significations nouvelles que les auteurs n’auraient jamais envisagées. Cependant la connaissance du contexte historique a une grande importance, surtout si l’on se fixe un objectif pédagogique. Ici nous avons l’avantage de disposer de l’aide de témoins directs, les dirigeants communistes qui ont commandé une affiche et, mieux encore, le peintre qui l’a dessinée et le poète qui y a trouvé son inspiration. Il est rare de pouvoir retrouver sur la genèse d’une œuvre des détails aussi précis. Nous apprenons ainsi que Toni Casalonga a réalisé l’affiche pour la campagne de Marchais aux présidentielles de 1981, et que la chanson est venue d’une rencontre à l’aube entre l’auteur et des militants qui collaient cette affiche sur les murs.
Si l’on évoque un contexte plus large, Scalanu de Petru Rocca et L’Affissu ont été choisis comme poésies en langue corse pour un manuel, mais leur rapprochement ne va pas plus loin (cf. annexe n°2). Ils sont en effet issus d’époques différentes, et chacun a sa logique propre. Petru Rocca décrit un moment essentiel de l’Histoire corse, le débarquement des troupes du roi de France et la résistance nationale face à cette invasion. Ghuvan Paulu Poletti en appelle à des valeurs universelles de justice et de liberté, et à la lutte nécessaire pour les faire triompher. Les mêmes thèmes pourraient être exprimés en n’importe quelle langue dans le monde entier. Les deux démarches ne sont pas contradictoires, mais elles ne sont certes pas Identiques.
Il convient d’évoquer aussi l’atmosphère des années quatre-vingt en Corse, avec l’affaire de Bastelica et la lutte commune contre la répression, avec l’élection de Mitterrand et toutes les attentes qu’elle suscitait. On pouvait rêver alors à une unité croissante entre un nationalisme plus ouvert aux idées de progrès et une gauche qui aurait choisi de promouvoir davantage l’identité corse. C’est ce qu’exprimaient bien les couleurs de l’affiche, rouge du bulletin de vote, noir et blanc du drapeau corse. Si cet espoir a été déçu, il aide à expliquer en partie l’esprit de cette période.
Enracinées dans un temps et un lieu bien précis, l’affiche comme le poème restent porteurs d’une puissance humaine et d’un désir de lutte dont notre époque tourmentée ressent plus que jamais le besoin. »
Appicciu n° 4 : Ghjuvan-Maria Arrighi
           « Danu assai da rifletta i testi d’analisi è di ricordi aduniti quì. Prima par ciò chì tocca à a criazioni, à a sò intarpritazioni da u publicu è à u pesu di u cuntestu chì l’hà inghjinnata. Di sicuru, sciuta ch’ella hè una opara artistica o literaria, hè libaru ognunu di capiscia la cum’ella li pari è piaci, è ancu d’aghjungna li significati novi chì à l’autori, ùn li saria vinuti mancu à l’idea. Ma da una antra banda, hè di primura assai u so cuntestu storicu da cunnoscia la, è ancu di più s’omu hà un fini pidagogicu. È quì semu furtunati, truvemu l’aiutu di i testimoni diretti, i capi cumunisti chì anu dumandatu l’affissu è, ancu megliu, u pittori chì l’hà disignatu è u pueta chì ci hà trovu l’ispirazione. Hè rara di ritruvà particulari cusì pricisi nantu a nascita d’una opara. Cusì s’ampara chì Toni Casalonga l’affissu l’hà fattu pà a campagna di Marchais à i prisidinziali di l’81, è chì a canzona hè vinuta da un iscontru à l’alba tra u pueta è i militanti chì quillu affissu l’impiciavanu à i muri.
Parlendu di cuntestu più ginirali, Scalanu di Petru Rocca è L’Affissu  sò stati scelti cum’è puisii in corsu pà un manuali, ma a so vicinanza ùn và più luntanu (cf. appicciu n°2). Nati sò da epichi sfarenti è anu ugnunu a so logica sputica. Petru Rocca discrivi un mumentu maiò di a storia corsa, u sbarcu di i truppi di u rè di Francia è a risistenza naziunali di pettu à sta invasioni, Ghjuvan Paulu Poletti ni chjama à i valori univirsali di ghjustizia è di libertà , è à a lotta chì ci voli par ch’elli vincinu. Listessi temi si pudariani sprima in qualsiasi lingua è in la tarra sana. Pudariani andà di paru issi dui andaturi, ma listessi po ùn sò.
           Ci voli à pinsà dinò à l’embiu di l’uttanta in Corsica, cù l’affari di Bastelica è u ricusu cumunu di a riprissioni, cù l’alizzioni di Mitterrand è ciò chì si n’aspittava. Si pudia sunnià tandu ch’ella avessi da crescia pianu pianu l’unità trà un naziunalismu apartu di più à l’idei di prugressu è una manca ch’avaria sceltu di prumova di più l’identità corsa. A dicinu bè i culori di l’affissu, u rossu di u bigliettu di votu è u biancu è neru di a bandera. Puru s’ella hè stata dilusa issa spirenza, aiuta par spiicà in parti u spiritu di quilli tempi.
           Nati da l’arradichera in un locu è un tempu pricisu, portanu sempri l’affissu è u puema una forza umana è una brama di luttà chì a nostra epica scunvolta ni risenti più cà mai u bisognu. ».