Ăa ne sert Ă rien dâerrer dans la ville. Tu le savais, ça ? Notre-Dame, la maison des Colombes, le Palais de Justice, le Pont Neuf, le mĂ©tro, les Buttes-Chaumont⊠Toutes ces lumiĂšres, câest comme leurs yeux â il ne faut pas trop les voir. Je me reprends souvent Ă vouloir tester leur sensibilitĂ©, mais ce nâest bien sĂ»r quâun besoin dâattirer les regards. Jây peux rien moi, si câest aussi inutile quâĂ la campagne.
  Il sâagissait peut-ĂȘtre dâentrer Ă lâintĂ©rieur dâun bar au hasard et dâattendre quâil se passe quelque chose. Les monuments, la Seine, les rats qui grignotent les emballages de ketchup dans les poubelles des quais, le spot rotatif de la tour Eiffel, tout le rayonnement national et mondial de la ville prendrait peut-ĂȘtre pour moi son sens si jâarrivais Ă choper le verbe dans une taverne. Jây ai pensĂ©, au dĂ©but, dans les ruelles derriĂšre le centre Pompidou, et je me suis subitement rappelĂ© quâadolescent, câĂ©tait le derniĂšre chose que jâaurais osĂ© faire, avant peut-ĂȘtre le fait de convoiter une fille. Je ne comprenais mĂȘme pas comment câĂ©tait possible ; et finalement, ça ne lâest peut-ĂȘtre pas. On appelle ça la phobie sociale, mais je ne sais pas si elle supplante lâimpossibilitĂ© dâaller vers des inconnus. Les terrasses sont remplies de groupes dâamis et parfois de molĂ©cules familiales. Mais quand mĂȘme, je me suis vu dans le passĂ© avoir carrĂ©ment peur des gens, lĂ oĂč ils ne suscitent ce soir que de la curiositĂ© fragile.
  Je pense donc quâon peut dire que câest le partage qui rĂšgne. Façon carte postale â discussion le long de lâeau et sur les ponts, silence commun aux façades des monuments, coups dâĆil vers la tour Eiffel, repli sur soi dans les rames du mĂ©tro, photos au parc. Et, comme Ă lâopĂ©ra, comme sur internet, comme pendant le sexe ou au restaurant, sâautocongratuler, sâauto-applaudir dâĂȘtre lĂ ensemble. Parce que la dĂ©couverte de la vue sur le SacrĂ©-CĆur depuis les Buttes-Chaumont, de lâambiance urbex aux rails dĂ©saffectĂ©s de la Petite Ceinture, initialement, Ă quoi ça sert ? Quâest-ce que je fais lĂ en fait ? Pourquoi on braque des projecteurs sur les monuments et le parc obscur a dĂ©jĂ fermĂ© ses portails il y a une heure ? Et pourquoi fait-on la gueule aux rats quâon ignore aussi bien que les SDF quand ils se groupent autour de dĂ©chets au pied de Notre-Dame ? Ă la campagne, au moins, câest carrĂ©. La nuit, il nây aurait quâun ou deux meuglements de vache pour nous faire oublier que le jour va se lever.
  Le plus important, ce sont les groupes qui rentrent des bars, les familles qui rentrent de soirĂ©e, les employĂ©s qui rentrent du bureau avec des airpods dans les oreilles, la fille un peu assommĂ©e dans le mĂ©tro qui douille de ses rĂšgles en attendant de rentrer chez elle, les groupes dâĂ©trangers dans les parcs, les locaux qui y font leur footing ou y promĂšnent leur chien, les gens isolĂ©s au tĂ©lĂ©phone, tout cela sous la clartĂ© rĂ©verbĂ©rĂ©e de la nuit dont la fluorescence contraste avec la ville comme dans un tableau romantique. Câest une barriĂšre entre la ville et moi, la ville travailleuse, productrice, riche, qui nâa pas le temps, occidentale. Ăa nâapporte rien quâune piqĂ»re de rappel dây vivre, sauf si câest sous la contrainte professionnelle. Jâai mĂȘme pas osĂ© proposer au jeune homme qui sâentraĂźnait Ă la pĂ©tanque tout seul, entre le parc et les immeubles passĂ© onze heures, de jouer avec lui.
   Le premier ennemi, câest la tendance Ă la fixation. Cette pratique que jâai apprise dĂšs le plus jeune Ăąge via le mimĂ©tisme â qui est toujours restĂ© collĂ© Ă moi par sa complĂ©mentaritĂ© avec la dĂ©pendance parentale â consiste Ă placer au-dessus du reste, et particuliĂšrement des autres, tout ce qui a captĂ© une partie seulement de lâattention. Câest incompatible avec lâinconnu.
  Au musĂ©e, chacun voit dans les objets dâart un reflet dĂ©formĂ© de soi-mĂȘme, et personne ne sait quâil est la vĂ©ritable Ćuvre dâart. Une partie de la frustration de lâimpossibilitĂ© dâaccĂ©der Ă autrui termine ici, sur ces prĂ©sentoirs et dans ces cages. Autrui ne peut pas non plus accĂ©der Ă soi, et lâon contemple donc les dĂ©tours qui nous sĂ©parent.
   AurĂ©lie zieute rĂ©guliĂšrement son portable. Elle nâa pas grand-chose dâautre Ă faire : il est vingt-et-une heure et les visiteurs de lâexpo se font rares. De plus, tous nâont pas de questions Ă poser sur les objets exposĂ©s ; certains ont lâair de nâavoir quâune lĂ©gĂšre curiositĂ© Ă rassasier, Ă dâautres suffisent les paragraphes rĂ©guliers quâils peuvent, entre deux cages, lire sur les murs. Ils savent cependant quâelle fait partie des Ă©tudiants en art qui peuvent les renseigner de multiples façons. De temps Ă autre, quelquâun lui dit bonjour, et elle se retrouve Ă accompagner le regard dâune ou plusieurs personnes sur des pots, vases ou Ćuvres abstraites, tous en cĂ©ramique, et une courte discussion sâensuit la plupart du temps. Ainsi, elle ne se sent aucunement seule ici, et elle parle rĂ©guliĂšrement avec dâautres Ă©tudiants. Mais sortir Ă 22h est un peu difficile Ă encaisser. Elle ne sâen plaindrait pas, car aprĂšs tout câest une aubaine, ce stage. Satisfaire la curiositĂ© des visiteurs et avoir toujours un point de dĂ©part et de rĂ©volution â lâexposition â dans le contact avec eux est tout ce quâon peut imaginer dâagrĂ©able, câest mĂȘme reposant. Mais ça ne peut pas aller plus loin, et aprĂšs tout câest pas dĂ©connant de dire quâelle a, elle aussi, une part de curiositĂ© Ă satisfaire, mĂȘme avec des inconnus avec lesquels elle nâa quâun contact formel, quasi professionnel. Au bout de la journĂ©e, ça a mĂȘme quelque chose de fatigant qui se fait sentir â ces dizaines de visages, de voix et de corps qui dĂ©filent.