Toutes les nuits, j'enfourche mon insomnie. Je n'ai plus peur du noir depuis longtemps, la lune veille. La femme, l'amante, la mère, l'amie, la fille que je suis, inspirent mon vol de nuit. Les couleurs se fondent sous les nues, impudente nudité, imprudente vérité. La nuit, je ne mens pas, je compose, en Shéhérazade de ma propre vie, mes désirs, mes fantasmes et mes souvenirs. Les silences me parlent. C'est beau l'obscurité, plein de promesses. Je peins mes lèvres de rouge baiser, serre contre mon coeur mes disparus, leur dis que je les aime, et qu'ils existent encore ici. Je caresse mes absents, leur murmure à l'oreille ce que je leur confierai quand je les verrai, je sais qu'ils restent derrière mes paupières quand sonnent les matines. La nuit, je voyage, je noircis les pages à l'infini. Je saisis les lumières à pleines mains et j'en balise leurs chemins, pour mieux les retrouver, pour mieux me retrouver, demain...demain. La nuit, j'écris, ce que je ne dis pas, j'écris à ce fils par delà l'océan qu'il me manque, au petit dernier qu'il a trop grandi, à ma fille que j'ai peur pour elle. La nuit, j'écris sur ta peau les mots que tu ne veux pas entendre. La nuit, je cours avec les loups pour empêcher que le jour ne me dévore. Je dresse des pierres au clair de lune pour chaque homme blessé, pour ce qui aurait dû être et qui n'a pas été. Chaque nuit, je prends mon vol de nuit, comme un dernier soupir, un dernier cri. Et chaque fois que j'y vais, c'est comme si une part de vous y était. Attendez-moi, j'arrive, j'arrive.