Lâhypersexualisation: scĂšnes de danse et de vie quotidienne
- Visionnage: Mignonnes de Maïmouna Doucouré
Sexualisation: Action de sexualiser; fait dâĂȘtre sexualisĂ©.
Sexualiser: Marquer de sexualité.
Sexualité: Ensemble des phénomÚnes sexuels ou liés au sexe, que l'on peut observer dans le monde vivant.
Hypersexualisation: Dans la société, fait d'accorder une place de plus en plus importante à la sexualité, en multipliant les références à celle-ci dans l'espace public (médias, publicité). En particulier. Représentation sexualisée des adolescents et des enfants (filles, particuliÚrement) à travers l'habillement, le maquillage, la gestuelle, qui exagÚre les stéréotypes de la féminité ou de la masculinité. (Elle constitue un phénomÚne social jugé préoccupant.)
Lâhypersexualisation des petites filles et des jeunes adolescentes est un phĂ©nomĂšne croissant et inquiĂ©tant. InquiĂ©tant parce que normaliser une reprĂ©sentation sexualisĂ©e des jeunes filles conduit Ă lĂ©gitimer la pĂ©dophilie: elles se comportent comme des femmes dâĂąge mĂ»r, avec des tenues rĂ©vĂ©latrices, une façon dâĂȘtre et une gestuelle sexualisĂ©e et provocatrice, des comportements copiĂ©s sur leurs aĂźnĂ©es, câest donc quâelles le veulent. Par le jâentends se faire sexualiser, agresser et violer, quâelles sont consentantes. Parce que si ces jeunes filles rĂ©pĂštent les comportements sexualisĂ©s fĂ©minins quâelles ont vu dans les mĂ©dia, oĂč sâarrĂȘtent-elles? Comment peuvent-elles rĂ©aliser quâelles passent dâun comportement, certes dangereux mais comprĂ©hensible et excusable (un short trĂšs court â il fait 40°C Ă lâombre, câest pour pouvoir respirer; maquillĂ©e Ă outrance â elle sâentraĂźne pour plus tard), Ă dâautres qui les laisseront sans aucun doute traumatisĂ©es (discuter avec des hommes majeurs sur internet, leur envoyer des photos personnels, accepter des comportements pĂ©dophiles sans les questionner).
La pĂ©dophilie, tout le monde est censĂ© savoir que câest mal, nâempĂȘche quâelle nâest dĂ©criĂ©e que du bout des lĂšvres en France. Il a fallu attendre des dizaines dâannĂ©es pour que Matzneff soit publiquement dĂ©criĂ©. Personne ne parle de lâhypersexualisation des jeunes filles et des adolescentes, si ce nâest peut-ĂȘtre la droite catholique, entre deux articles homophobes ou contre lâavortement ou anti-migrants. Pas dâarticles sur le sujet dans les mĂ©dia, pas de documentaires Ă la tĂ©lĂ©vision, les livres sur le sujet ont trĂšs peu de visibilitĂ©. RĂ©sultat, les filles sont livrĂ©es Ă elles-mĂȘmes; pas Ă©tonnant quâelles suivent le troupeau.
Le premier Ă©lĂ©ment dâhypersexualisation prĂ©sent dans la totalitĂ© du film concerne lâhabillement des Mignonnes. A lâexception dâAminata au dĂ©but du film, les jeunes filles du groupe portent toutes des vĂȘtements trĂšs courts et/ou moulants, sont souvent affublĂ©es de talons et de maquillage outrancier. Alors quâelles nâont que onze ans, elles trouvent facilement dans les magasins des tenues de ce type Ă leur taille. Un passage dans les boutiques dâhabillement pour les jeunes adolescentes confirme aisĂ©ment ce constat: abondance de shorts et de jupes trĂšs cours, de crops tops, de dĂ©colletĂ©s plongeants, de vĂȘtements moulants, de tenues de mauvaise qualitĂ© au tissu trĂšs transparent, et ce Ă destination de petites filles. Lâexistence de cette marchandise, trĂšs abordable en termes de prix, est en soit un problĂšme. Pas Ă©tonnant que ce soit des tenues que ces jeunes filles plĂ©biscitent, puisquâelles rappellent celles des femmes quâelles voient tous les jours Ă la tĂ©lĂ©vision, dans la publicitĂ© dans la rues, et sur les rĂ©seaux sociaux. Pourquoi ce type de vĂȘtement est-il autorisĂ© et commercialisĂ©? Pourquoi sâest-il gĂ©nĂ©ralisĂ©? Pourquoi nây a-t-il que si peu de critiques formulĂ©es sur ce problĂšme, qui encourage les jeunes adolescentes sur une pente de sexualisation?
Alors que les Mignonnes rĂ©pĂštent sur le terrain vague dâune voie ferrĂ©e abandonnĂ©e, Aminata montre Ă ses copines le clip musical aux danses extrĂȘmes lascives et sexuelles, avec un comportement trĂšs soumis aux hommes des femmes reprĂ©sentĂ©es, quâelle avait auparavant regardĂ© en secret au groupe de priĂšre. Amy leur fait une dĂ©monstration de ce type de danse et tente de leur apprendre Ă ârouler du culâ. La scĂšne contient de nombreux gros plans sur leurs fesses en mouvement, contrastĂ©s par les crises de fous rires des Mignonnes qui ne parviennent pas Ă rester sĂ©rieuses et se trouvent ridicules.
Cette scĂšne montre un mĂ©canisme dâapprentissage courant: on apprend pas lâimitation, la rĂ©pĂ©tition. Le cĂŽtĂ© complĂštement saugrenu et dĂ©placĂ© pour de trĂšs jeunes adolescentes de sâadonner Ă de tels mouvements sexualisĂ©s aurait pu ĂȘtre parfaitement portĂ© par leur dĂ©sinvolture, leurs rires, le peu de sĂ©rieux quâelles donnent Ă la chose, sur le cĂŽtĂ© ânon câest pas comme ça, attends je vais te montrerâ du processus oĂč aucune dâelles nâarrive Ă avoir lâair dâautre chose quâune gamine qui se trĂ©mousse. Le caractĂšre enfantin, encore teintĂ© dâinnocence quand aux choses de la sexualitĂ©, est lĂ et bien reprĂ©sentĂ©, ce qui fait saisir au spectateur que ces adolescentes ne comprennent pas les enjeux de leur comportement. Le simple cĂŽtĂ© âexpĂ©rimentation entre fillesâ dans un endroit Ă lâabris des regards masculins, avec des plans larges sur le groupe, en aurait fait une critique intĂ©ressante, en soulignant le cĂŽtĂ© totalement saugrenu de lâaffaire. Mais le message est complĂštement brouillĂ© par les plans serrĂ©s sur les fesses des Mignonnes. La critique bien construit devient un prĂ©texte Ă la sexualisation des corps de jeunes adolescentes.
Lors du casting du concours, auquel Aminata arrive en retard et nâassiste donc quâĂ travers la petite vitre de la porte qui donne sur la salle de casting, les trois Mignonnes restantes (Yasmine a Ă©tĂ© ostracisĂ©e pour une broutille) sont en train de finir leur chorĂ©graphie, modifiĂ©e par les ajouts suggĂ©rĂ©s par Amy. Les trois jeunes filles sont Ă quatre pattes par terre, les fesses tournĂ©es vers le jury (une jeune femme, un jeune homme). Bien que lâon entende pas ce qui se dit Ă la fin puisque le spectateur assiste Ă la scĂšne de derriĂšre la porte, avec Amy, le jury semblent fĂ©liciter les trois adolescentes et ne semble pas du tout perplexe ou choquĂ© par leur gestuelle suggestive.
Cette scĂšne de sexualisation ne prĂ©sente aucun Ă©lĂ©ment dâopposition pour souligner le caractĂšre dĂ©placĂ© de tels comportements chez de trĂšs jeunes adolescentes. Il nây a aucune critique apparente dans le moment, juste une constatation de la banalitĂ© dâune telle scĂšne, par le manque de rĂ©action adverse du jury.
AprĂšs le casting, les Mignonnes confrontent Aminata sur son absence. Pour se rĂ©concilier, les filles finissent par se rendre dans une arcade de laser game, en entrant par la porte de derriĂšre. Quand elles sont sommĂ©es de quitter les lieux par le vigile qui les dĂ©couvre, et qui menace dâappeler la police et leurs parents, les Mignonnes le supplie de ne pas le faire, parce quâelles font de la danse et quâelles vont sĂ»rement ĂȘtre sĂ©lectionnĂ©es pour un concours. Amy commence Ă danser devant lui, faisant courir ses mains le long de son propre corps et adoptant une gestuelle lascive. Quand un deuxiĂšme agent de sĂ©curitĂ© arrive et demande des explications, les Mignonnes accusent le premier vigile de les avoir touchĂ©s indĂ©cemment et le traitent de pervers. Les vigiles leur disent de vite filer, le second vigile demandant Ă son collĂšgue ce quâil fabriquait.
La rapiditĂ© avec laquelle Aminata dĂ©cide de danser de façon suggestive devant le vigile implique directement quâelle a Ă©tĂ© exposĂ©, et ce de façon rĂ©pĂ©tĂ©e, Ă des reprĂ©sentations oĂč les femmes obtiennent ce quâelles veulent grĂące Ă leurs apparences, en jouant de leur corps et par des faveurs sexuelles. Son rĂ©flexe est de penser que son corps et lâattrait sexuel quâil peut avoir pour les hommes est son seul moyen dâaction. Cette conception de la femme comme seul object sexuel pour lâhomme et non comme personne Ă part entiĂšre est tristement commune dans les mĂ©dia actuels. Avec des consĂ©quences dĂ©sastreuses pour les jeunes adolescentes, mais aussi pour les femmes de tout Ăąge. En outre, le vigile, tant quâil est le seul homme dans la piĂšce, se contente de profiter du spectacle. Cet Ă©tat de fait dâobjectivation sexuelle des femmes ne dĂ©plait pas aux hommes, qui en profitent joyeusement. Tous les hommes sont des pervers, dâautant plus sâils ne risquent pas dâĂȘtre attrapĂ©s. La rappel Ă la loi quand son collĂšgue intervientâla pĂ©dophilie est un crimeâne suffit pas Ă rendre le moment Ă©difiant. Il est rebutant au spectateur qui a une conscience, et la façon dont la danse dâAminata est filmĂ©e est encore une fois trop du cĂŽtĂ© de la sexualisation et pas assez du cĂŽtĂ© de la critique, comme on pourrait lâattendre dâun film qui se veut dĂ©nonçant lâhypersexualisation des jeunes adolescentes.
Cette scĂšne est Ă mettre en parallĂšle avec une qui survient aprĂšs lâagression sexuelle dont est victime Aminata. De retour chez elle, elle est confrontĂ©e par le neveu de son pĂšre, qui se rend compte quâAmy lui a volĂ© son portable et exige quâelle le lui rende. LĂ encore, le premier rĂ©flexe dâAminata pour obtenir ce quâelle veut (conserver le tĂ©lĂ©phone portable) est de se faire objet sexuel. Elle retire lentement son gilet, dĂ©voilant un top Ă fines bretelles, et commence Ă dĂ©faire le bouton de son pantalon. Le neveu de son pĂšre lâarrĂȘte tout de suite, lui demandant si elle est folle, et tentant de lui arracher le tĂ©lĂ©phone. Le spectateur est censĂ© se satisfaire du fait que lâhomme adulte dans cette situation ne profite pas de lâenfant et est mĂȘme horrifiĂ© par son comportement. Reste quâAminata ne rĂ©alise pas forcĂ©ment pourquoi sa tentative de sĂ©duction est rejetĂ©e: elle pense que câest parce quâelle fait trop enfantine ou quâelle nâest pas encore assez douĂ©e pour ça, sans rĂ©aliser que câest lâacte mĂȘme de sĂ©duction conduit par une fille de son Ăąge qui est dĂ©gradant et intolĂ©rable. Â
Lorsque les Mignonnes sont informĂ©es quâelles ont Ă©tĂ© retenues pour le concours de danse, elles sont ravies et dĂ©cident de tourner une vidĂ©o de promotion de leur groupe, Ă destination des rĂ©seaux sociaux. Elles maquillent et sâaffublent de vĂȘtements trĂšs courts et moulants pour danser sur un escalier dans un passage public. La scĂšne prĂ©sentent de nombreux gros plans sur leurs fesses et leurs entre-jambes alors quâelles se dĂ©hanchent; quelques plans fixes sur leurs visages, au regard vide, alors quâelles dansent, ont beaucoup plus dâimpact.
De nombreux commentaires sur Internet prĂ©sentent la scĂšne de danse au concours (nous allons y venir) comme la plus dĂ©rangeante des scĂšnes hypersexualisĂ©es de ce film, mais je ne suis pas dâaccord. Cette scĂšne-ci lâest bien plus, puisquâelle ne bĂ©nĂ©ficie dâaucun Ă©lĂ©ment de critique, contrairement aux autres scĂšnes de sexualisation (mise en parallĂšle avec les rires et lâincomprĂ©hension enfantine, rappel du caractĂšre dĂ©placĂ© des regards pervers du vigile, rĂ©action choquĂ©e du public et mal Ă lâaise du jury lors du concours). Câest une scĂšne de sexualisation gratuite dans la maniĂšre dont elle est filmĂ©e. Le potentiel Ă©tait pourtant lĂ , puisque les plans sur les visages des Mignonnes lorsquâelles dansent, avec leurs regard vides et le contenu de leurs mouvement suggĂ©rĂ©s par la façon dont leurs tĂȘtes oscillent, Ă©taient suffisant pour traduire le caractĂšre sexualisĂ© de leurs danse sans le montrer directement Ă lâĂ©cran. Mais mĂȘme ces plans sont en lâĂ©tat poussĂ©s Ă lâextrĂȘme, avec les Mignonnes caressant suggestivement leurs lĂšvres dans certains dâentre eux.
La scĂšne du concours voit les Mignonnes en tenues trĂšs courtes (celles qui ont fait scandale sur le premier poster Netflix), prĂ©senter au public et au jury leur chorĂ©graphie clairement sexualisĂ©es. Les plans choisis dans le film sont vraiment dignes de clips sexuels, et ce malgrĂ© le fait quâils sont entrecoupĂ©s de plans du public. Ce dernier est au dĂ©but encourageant pour les Mignonnes, mais ensuite se succĂšdent des plans de femmes adultes faisant non de la tĂȘte et qui sont (de façon comprĂ©hensible) outrĂ©es et scandalisĂ©es, ainsi que le plan dâune mĂšre qui essaye de cacher les yeux de sa petite fille, puis un plan sur le jury Ă lâair mal Ă lâaise et qui discutent dâun air concernĂ© de la scĂšne qui est en train de se dĂ©rouler. LâexpĂ©rience  tourne court quand Aminata Ă©clate en sanglot au milieu de la chorĂ©graphie et sâenfuit.
Ici, la sexualisation est moins gratuite que dans la scĂšne dĂ©crite prĂ©cĂ©demment, mais elle reste poussĂ©e Ă lâextrĂȘme pour un film censĂ© la dĂ©noncer. Le regard portĂ© par la camĂ©ra nâest pas dans la constatation, clinique et neutre, mais complĂštement dans lâaccentuation du phĂ©nomĂšne de sexualisation dĂ©jĂ bien entamĂ© par le choix des mouvements dans la chorĂ©graphie.
Mes conclusions sur le sujet ici.