Laurent Dubois ferma le dossier du Meurtre de la CathĂ©drale dâun geste prĂ©cis. Les chemises cartonnĂ©es sâempilaient dĂ©jĂ sur le coin de son bureau, comme des pierres dressĂ©es Ă la mĂ©moire des affaires closes. Le silence du bureau sâĂ©paississait, seulement troublĂ© par le tic-tac de lâhorloge murale et le souffle rĂ©gulier de la lampe posĂ©e Ă sa droite.
Il resta immobile un instant, le regard fixĂ© sur la couverture bleue du dossier, comme sâil attendait quâune ultime piĂšce manquante surgisse dâelle-mĂȘme. Rien ne vint. Lâaffaire Ă©tait close, incontestablement. Mais un nom persistait, comme une rĂ©manence : Alex Li.
Le procureur se leva, fit quelques pas devant la bibliothĂšque, puis revint vers son fauteuil. Son esprit classait et reclassait les faits : aucune infraction, aucun Ă©lĂ©ment susceptible dâouvrir une instruction. Pourtant, lâimpression dâun risque demeurait. Non pas un danger immĂ©diat, mais une forme dâinfluence diffuse, souterraine, logĂ©e dans ce collectif quâon appelait Le Fugitif.
Dubois connaissait la mĂ©canique des institutions. Il savait quâun procureur ne pouvait agir sans base lĂ©gale solide, et que sâacharner sur une figure intellectuelle et artistique reviendrait Ă donner raison aux accusations de censure. Le risque dâun effet Streisand planait sur toute vellĂ©itĂ© dâaction directe.
Alors, il choisit une autre voie. LâUPRAD venait dâĂȘtre instituĂ©e pour ces zones grises, lĂ oĂč la prĂ©vention devait supplĂ©er lâimpuissance du droit pĂ©nal. Laisser Ă cette unitĂ© le soin de surveiller discrĂštement Alex Li, câĂ©tait dĂ©lĂ©guer la vigilance sans dĂ©clencher la controverse.
Il tira une feuille Ă en-tĂȘte du MinistĂšre public, ajusta la plume de son stylo, et commença Ă Ă©crire. Les mots venaient avec une fluiditĂ© froide : « Bien quâaucune infraction pĂ©nale nâait Ă©tĂ© constatĂ©e Ă ce stade⊠». Tout Ă©tait dit. Lâabsence de faute, lâinquiĂ©tude diffuse, la nĂ©cessitĂ© dâune veille.
Le texte prit forme, Ă la fois banal et lourd de sous-entendus. CâĂ©tait une lettre comme tant dâautres, mais elle avait la particularitĂ© de maintenir un nom dans la lumiĂšre institutionnelle, de lâempĂȘcher de retomber dans lâombre. Alex Li devenait un dossier latent, ni poursuivi ni abandonnĂ©.
Dubois relut, apposa sa signature, et plaça la note dans la chemise confidentielle destinĂ©e Ă lâUPRAD. Le geste Ă©tait mesurĂ©, administratif, presque routinier. Mais derriĂšre la neutralitĂ© du style, il savait avoir inscrit une dĂ©cision : celle de ne pas oublier.
Ă suivreâŠ











