26/ Dialogue avec son ombre
(votre ombre prend forme et voix. Elle a deux-trois choses à voir avec vous)
Deux trop choses que j’ai à voir avec toi, mon grand.
Je sais que tu ne veux pas trop m’écouter mais puisqu’on me donne l’occasion de te parler et que j’ai toute ton attention, je voudrais quand même te dire quelques petites choses.
Ca m’afflige vraiment cette attitude stupide que tu prends pour faire le beau, le malin, le kéké. Ca m’afflige d’autant plus que si tu faisais un peu plus attention à moi, tu verrais que je ne reprends rien de tout ça. Tu as beau dépenser des trésors d’ingéniosité pour te faire remarquer, moi, ton ombre, je ne veux rien afficher de ces efforts-là qui consistent à te dévaluer, te déprécier et te cacher à toi-même. J’ai beaucoup trop de considération pour toi.
Evidemment, difficile de cacher les biceps saillants que tu exposes. A force d’exercices dans les salles de sport, tu les as gonflés à bloc comme s’ils allaient exploser. Peut-être ça épate les filles - ou les garçons ? – mais là encore, si tu veux me regarder un instant, tu vas voir comme c’est ridicule quand on regarde ta masse informe faite de grosses boules comme d’énormes verrues qui t’auraient poussé sur les bras. Ce n’est pas toi, non franchement, ce n’est pas toi. Enfin pas moi. Bref, ça ne devrait pas être moi, c’est très violent ce que tu m’infliges. Et que tu aies rasé tes aisselles n’y change rien, ça ne change rien sur moi. D’ailleurs tu connais très bien ma position sur la masse velue : tant que ça ne vient pas perturber mes formes, je m’en fiche un peu.
Du coup (ah oui, pardon, il paraît qu’il ne faut pas employer cette expression, elle est pourtant bien pratique pour se parler), bref, du coup, ton torse lisse parce que rasé, ça n’a aucun impact non plus sur moi. Probablement que ça doit faire joli, rappeler l’état d’enfance ou je ne sais quoi, mais je ne vois pas trop l’intérêt. De toute façon tu vas vieillir comme tout le monde et tes formes seront ce qu’elles seront. Heureusement que ta dignité d’être humain, ou de mâle bourré de testostérone, ne sont pas liées à ça. Tout au plus, tes abs et tes pecs bien dessinés permettent de projeter de toi une image bien lisse d’homme fort. Ou, plutôt sur l’ombre que je suis, d’homme solide. Restera à savoir si c’est bien vrai.
Par contre, j’avoue être partagée par la ligne en « V » dessinée depuis ton torse vers ton abdomen et ton pelvis. Je suis partagée parce que j’avoue que je me plais bien avec cette forme svelte qui permet de bien distinguer les parties hautes du tronc et cette descente vers le petit bassin qui s’élargit à nouveau pour abriter tes parties intimes. Alors c’est joli, oui, mais moi je n’ai pas trop envie qu’à me voir sur le sol on me prenne pour une fille plutôt que pour un garçon. Et ce « V » vers le bassin qui s’élargit prête à confusion, enfin, tu sais bien que je ne porterai jamais d’enfant ! Quant à ton pubis rasé, si ça te fait plaisir, c’est très bien pour toi, moi ça m’indiffère complètement, du moment qu’il est un minimum entretenu pour que ça ne fasse pas gribouillis quand tu me montres de profil.
A propos de me montrer, je ne sais pas si tu as bien compris que quand tu te présentais face à moi, la lumière dans le dos, je ne peux ni voir ni refléter tes petites fesses bien rebondies et fermes. Et si tu te tournes dans l’autre sens, au fond ça ne change pas grand-chose pour moi vu combien tu es svelte, au point qu’on pourrait même se demander si on me voit de face ou de dos. Mais toi en tout cas, tu n’y vois que du feu !
Bon, je ne vais pas t’accabler. Je sais que tu fais de ton mieux. Pour plaire aux autres, pour te plaire à toi-même. Pour me plaire à moi aussi qui reste pourtant dans l’ombre. Tu sais bien que, quoi que tu fasses, je serai là et te serai fidèle.
Je voulais te dire aussi. Quand tu n’arrives pas à te supporter et que parfois tu pleures dans le noir, ne crois pas que je ne le sache pas. Je suis l’ombre, je copine avec la nuit et tous les endroits sombres, y compris ceux qui sont à l’intérieur de toi. Et quand tu pleures dans le noir – ou pas, je suis là avec toi.











