Je le dĂ©teste ! Je le dĂ©teste ! Je le dĂ©teste ! Il doit bien se moquer de moi, le salaud. Jâai tout essayĂ© : les petites robes Ă©chancrĂ©es en soie, le parfum de VĂ©nĂ©tie, les Ă©pices du Levant dans son potage et son rĂŽti⊠Rien Ă faire, il prĂ©fĂšre chevaucher cette grosse blondasse dâĂlfgifu pendant que je gĂšle, seule dans mon lit. Ah ! Je pensais bien avoir trouvĂ© comment le rendre jaloux cette fois. Il Ă©tait en grande conversation avec lâintendant, quant au produit insuffisant de lâimpĂŽt. Lâintendant le conseillait :
â Sire Comte, vos gens ne peuvent donner plus quâils nâont. Quand bien mĂȘme donneraient-ils tout ce quâils ont, comment passeraient-ils lâhiver ? Nous ne saurions sagement prĂ©lever davantage que le restant de leur labeur, aprĂšs quâils ont ensemencĂ© leurs champs, nourrit leurs enfants, leurs bĂȘtes et eux-mĂȘmes. Voyez, mon seigneur, que trop dâimpĂŽt tue lâimpĂŽt.
Ăvidemment, mon Ă©poux nâen avait cure (il sâappelle LĂ©ofric, pas JĂ©sus). Câest Ă ce moment que jâintervins :
â Sire, mon cĆur de chrĂ©tienne saigne Ă la pensĂ©e des peines que nous causons Ă nos pauvres sujets. Songez au profond chagrin que lâimpĂŽt nous causerait si, comme aux roturiers, le Roy exigeait de la noblesse quâelle lui versa son Ă©cot ?
â Que me chantes-tu lĂ , radasse chĂ©tive ? Il ferait beau voir que nous autres soyons assujettis Ă lâimpĂŽt comme le vulgaire. Ils produisent, nous consommons. Câest lâordre naturel des choses qui leur convient assez bien, sans quoi ils abandonneraient sur le champ leur travail et nous laisseraient le ventre creux.
â Mais nâest-il pas injuste que nous vivions dans lâopulence et lâoisivetĂ©, par la sueur et la peine des humbles ?
â Oh⊠Lâopulence est toute relative au XIe siĂšcle. On nâa point encore inventĂ© le chauffage central, ni la bouilloire Ă©lectrique, et le thĂ© est encore inconnu au Royaume dâAngleterre. Heureusement quâon sait dĂ©jĂ faire la biĂšre ! Quant Ă lâoisivetĂ©, parlez pour vous, brunĂątre Ă©cervelĂ©e. Pendant que vous restez au chĂąteau, devant la cheminĂ©e, Ă bavasser avec vos servantes et Ă broder des licornes, nous devons aller guerroyer des mois sous le crachin, camper dans la gadoue, bouffer sur le pouce, crouler de fatigue, et risquer dâĂȘtre tailladĂ©, poinçonnĂ© ou Ă©tranglĂ© Ă chaque escarmouche. Seigneur Dieu, jâen ai plein le cul ! Ă la seule idĂ©e de remonter sur un cheval, le fondement me cuit.
â Je vous supplie Ă genoux dâĂ©pargner Ă nos gens le garrot fiscal ! Jâirai me dĂ©nuder devant toute la ville pour obtenir votre merci.
â Je ne vous demande rien de tel.
â Moi, Dame Godiva, jâirai Ă cheval exhiber mon enveloppe charnelle vertueuse et dĂ©laissĂ©e par les rues de Coventry, afin que mon Ă©poux, Ă©mu, prenne en pitiĂ© les habitants taxables de son comtĂ© !
â Mais je mâen fous ! Allez-vous cailler le cul dehors tant quâil vous plaĂźt !
â Vous ne mâen croyez pas capable.
â LĂ , oui, je ne vous en crois pas capable.
â Pfff⊠Contre quoi ? Votre dĂ©part au couvent ?
â Une nuit de folie dans mon lit. Je serai brĂ»lante dâamour et toute Ă vous !
â Comme si lâon pouvait mâoffrir la chemise que je porte dĂ©jĂ âŠ
â Topez dans ma main ! Vous vous dĂ©gonflez ?
â Ah ! Le dĂ©mon du jeu me perdra ! Plus il est sot, moins je puis rĂ©sister Ă un pari. Topez lĂ .
Je le tenais. Nul homme ne voit son Ă©pouse dĂ©sirĂ©e par autrui sans en Ă©prouver quelque jalousie. Moi, Godiva, nue sous les regards lascif de tous les hommes de Coventry : voilĂ qui piquerait sa virilitĂ© comme un Ă©peron ! Le soir mĂȘme je recevrais les rudes hommages de sa flamme ranimĂ©e. Enfin⊠Câest ce que je croyais en sortant du chĂąteau. Et là ⊠Personne. Pas un serf, pas un marchand, pas un pĂšlerin dans les rues. DĂ©sertes. MĂȘme pas un ivrogne pour me reluquer. Tous les volets clos, personne nâosant jeter un regard Ă mes appĂąts. Vils pleutres ! Verges amollies ! Loqueteux impotents ! CâĂ©tait bien la peine que je passe la matinĂ©e Ă me faire brosser les cheveux et Ă©piler le lapin. Atchaaa ! VoilĂ que jâai pris froid. Je nâai plus quâĂ rentrer et grelotter dans mon lit. Je les dĂ©teste ! Je les dĂ©teste ! Je les dĂ©teste !
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