T01E⠹ : Un pansement, pour réparer un barrage
âSometimes, I'm feeling like I'm chasing after stupid goals Parfois, jâai lâimpression que je cours aprĂšs des buts stupides This time I'm feeling like I'm ready to give up and fall Cette fois, jâai lâimpression d'ĂȘtre prĂȘt Ă abandonner et Ă tomberÂ
~ Stupid Goal in She was a Boy, Yael Naim
(Note : la numĂ©rotation romaine indique les Ă©pisodes Ă lâINSPĂ. Chouette.)
Ce mardi, nous avons eu une journĂ©e complĂšte avec M. Viscache. Avant mĂȘme que de lâavoir rencontrĂ©, mes collĂšgues stagiaires me lâavaient dĂ©crit comme un formateur plutĂŽt compĂ©tent, trĂšs politisĂ©, et surtout fort prompt Ă la digression.. Avec lui, nous sommes censĂ©s explorer les conceptions et reprĂ©sentations des Ă©lĂšves, câest-Ă -dire ce que les Ă©lĂšves imaginent, souvent faussement, et quâil faut reprendre en utilisant le modĂšle scientifique. Nous sommes aussi censĂ©s parler des situations de conflit pouvant advenir, avec les Ă©lĂšves comme avec les collĂšgues. Et puisque Monsieur Viscache aime Ă sâĂ©parpiller, en pratique, il sâagit bien moins dâun cours sur ces sujets que du partage de nos expĂ©riences respectives. Et quelles expĂ©riences..!
Je nâai pas connu les Ă©tablissements privĂ©s ou les tuteurs particuliers, mes parents nâĂ©taient pas mĂ©decins ou avocats : ils nâavaient pas le bac, et je nâai frĂ©quentĂ© que des Ă©tablissements publics. Mais jâai quand mĂȘme dĂ» avoir une chance inouĂŻe : en tant quâĂ©lĂšve je nâai jamais connu ni su, directement ou indirectement dans les Ă©tablissements que jâai frĂ©quentĂ©s, de problĂšme ou de conflit majeur avec lâun ou lâautre de mes enseignants. Si certaines choses me paraissaient extrĂȘmement importantes sur le moment, Ă de nouvelles lumiĂšres, ce nâĂ©tait finalement pas grandâchose. Ă fur et mesure de ma progression universitaire, jâai entendu de plus en plus dâanecdotes, toujours plus invraisemblables Ă mes yeux innocents. Je pensais ĂȘtre prĂȘt : clairement, je ne le suis pas.Â
Jâavais dĂ©jĂ entendu certaines choses. Du trafic de drogues dans le lycĂ©e. Des relations sexuelles dans les toilettes avec des Ă©lĂšves ou des personnels. Des voitures aux pneus crevĂ©s, des rĂ©troviseurs cassĂ©s. Des professeurs intimidĂ©s Ă la sortie. En dâautres termes : un quotidien parfois grisĂątre et dĂ©plorable ; mais nonobstant vivable, quoiquâĂ©ventuellement Ă reculons.
Jâavais aussi entendu dâautres choses, moins anodines. Des couteaux en classe. Une collĂšgue qui, se baladant un soir, avait Ă©chappĂ© Ă une agression ou un viol probable en indiquant quâelle âĂ©tait une amie de X***â, comme le lui avait conseillĂ© un de ses Ă©lĂšves, frĂšre dudit X**, ce dernier lui-mĂȘme caĂŻd local. Des Ă©lĂšves se poursuivant dans la cour, briquet Ă la main, pour sâenflammer les cheveux. Des menaces de mort plus ou moins Ă la lĂ©gĂšre. La peur au ventre Ă lâidĂ©e dâaller faire ses courses, parce que le centre commercial se trouve sur le territoire des cousins de lâĂ©lĂšve quâon a collĂ© la semaine dâavant. Des choses plus graves ; mais que lâon tait Ă soi-mĂȘme : on se dit toujours que ce nâest que lâexception, Ă plus forte raison quand, comme moi, lâon nâa jamais vĂ©cu ce genre de choses directement.Â
Puis, en rentrant dans le mĂ©tier, on apprend plus, on comprend mieux ; on ne peut plus longtemps faire semblant de rien voir. Madame Zibeline qui parle de ses annĂ©es en collĂšge, Monsieur Viscache qui parle de ses souvenirs dans des lycĂ©es peu favorisĂ©s. Des collĂšgues stagiaires ou dâautres formateurs qui, chacun leur tour, partagent leurs expĂ©riences.
Avez-vous dĂ©jĂ entendu parler de ces autocollants, ceux que les dĂ©lĂ©guĂ©s de 3Ăšme donnent aux enseignants pour que leur voiture ne soit pas volĂ©e ou dĂ©sossĂ©e ? Avez-vous dĂ©jĂ entendu parler de ce conseil aux nĂ©otitulaires, dans certains collĂšges, de ne pas se retourner en Ă©crivant au tableau, âparce quâil vaut mieux voir les compas arriverâ la pointe la premiĂšre ? Avez-vous dĂ©jĂ entendu parler de ces collĂšgues qui sont contents lorsquâils enchaĂźnent deux jours sans avoir vu de couteau sorti dans leurs cours ou dans les couloirs ? Avez-vous dĂ©jĂ entendu ce silence pesant, entendu parler de ce que tout le monde voit, de ce que tout le monde sait ; de ce que tout le monde tait ?
Je tombe des nues. Ce nâest pas mon quotidien cette annĂ©e, ça pourrait lâĂȘtre lâan prochain. Je nâavais pas signĂ© mon engagement dĂ©cennal pour ça. Quelque part, une petite voix, ma vocation sans doute, me dit que lĂ -bas aussi il y a des choses Ă faire, des Ă©lĂšves Ă aider, des enfants Ă guider, des passions Ă vivifier. Et Ă bien y penser, câest vrai. JâapprĂ©hende, Ă©videmment ; mais ce nâest finalement pas la violence ou le danger de ces situations qui me font frĂ©mir. Câest le calme et le dĂ©tachement avec lequel les collĂšgues en parlent. Câest acceptĂ©. Câest usuel. Câest normal. Ce nâest toutefois pas la norme â les vaticinateurs diront âpas encoreâ â mais ce nâest tout bien pesĂ© pas lâexception non plus.Â
Je passe les dĂ©tails sur le reste du cours ; peut-ĂȘtre y reviendrai-je une prochaine fois. Je me suis rendu compte que Monsieur Viscache et moi-mĂȘme avions travaillĂ© dans le mĂȘme Ă©tablissement par le passĂ©. Comme cela mâĂ©tait dĂ©jĂ arrivĂ© avec Monsieur Octodon, au formateur je prĂ©fĂšre le collĂšgue. Mais lâon ne me laisse pas vraiment le choix. Passons.
Cette semaine, le jeudi, pour la premiĂšre fois, nous avons eu des cours communs, câest-Ă -dire avec des stagiaires dâautres matiĂšres â et dâautres concours. AgrĂ©gĂ©s, certifiĂ©s, certifiĂ©s PLP ; lettres, maths-physique, BGB, EPS. Câest Ă la foi trĂšs intĂ©ressant que dâĂȘtre avec des collĂšgues dâautres disciplines et dâautres horizons, mais comme vous lâallez pouvoir constater, certaines activitĂ©s sonnent faux. Je doute que les collĂšgues dâhistoire-gĂ©ographie sâarrachent les cheveux avec les difficultĂ©s de lââanticipation de coĂŻncidenceâ et que les collĂšgues dâEPS doivent conjuguer avec les diffĂ©rentes versions de Regressi sur les postes fixes et les tablettes.Â
Oh, pardon : lââanticipation de coĂŻncidenceâ, câest la jolie expression pour âfrapper dans le ballon au bon moment, câest-Ă -dire quand il arrive, et au bon endroit, câest-Ă -dire effectivement dans le ballon et pas Ă cĂŽtĂ©â. Jâavoue que malgrĂ© des membres de ma famille et des amis dans lâenseignement, jâavais toujours espĂ©rĂ© que ces histoires de ârĂ©fĂ©rentiel bondissantâ et autres ne soient que des lĂ©gendes. Mais quand jâai entendu ça, jâadmets que mon fou rire mâa trahi. Enfin bref.
Sur toute la journĂ©e, nous avons rĂ©flĂ©chi, mis en commun, travaillĂ© sur les âdysâ. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce terme, câest la dĂ©signation sous laquelle sont regroupĂ©s tous les Ă©lĂšves prĂ©sentant divers troubles : dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, dysorthographie, et dâautres encore. Ă mon humble avis, il est hautement nĂ©cessaire de se poser des questions sur lâaccueil fait Ă cette catĂ©gorie dâĂ©lĂšves : lâidĂ©e est pleine de mĂ©rite. HĂ©las, comme tant dâautres modules Ă lâINSPĂ, on se retrouve encore dans une thĂ©orie complĂštement hors-sol.
Un exemple : nous a Ă©tĂ© indiquĂ© que pour les Ă©lĂšves dyslexiques, il Ă©tait apprĂ©ciable de concevoir nos documents en couleur, avec une couleur par phonĂšme. Intention louable sâil en est, mais je nâai pu mâempĂȘcher de faire remarquer Ă notre formateur que les photocopieuses de mon Ă©tablissement imprimaient en nuance de gris. Sa rĂ©ponse ? âAllons donc, il faut ĂȘtre optimiste !â Câest bien connu, lâoptimisme permet de changer la couleur du toner.Â
Un autre exemple : un collĂšgue dâEPS a proposĂ©, pour les Ă©lĂšves dyspraxiques, dâutiliser des objets, comme une rĂšgle avec des poignĂ©es, pour faciliter la prĂ©hension. Au-delĂ du fait que dans sa matiĂšre, jâai hĂąte de voir rebondir un ballon de basket avec des poignĂ©es, jâai tout autant hĂąte, dans la mienne, de voir arriver un fil Ă©lectrique ou une fiole jaugĂ©e avec une poignĂ©e. Mes compliments au maĂźtre-verrier.Â
Que ce soit avec Monsieur Viscache, ou avec nos enseignants de cours commun, tous ont fini par admettre que si nous sommes effectivement des professionnels de lâenseignement de notre matiĂšre, nous ne sommes ni mĂ©decins, ni Ă©ducateurs spĂ©cialisĂ©s, ni accompagnateurs. Sauf quâen pratique, ces corps de mĂ©tiers ne sont pas prĂ©sents, ou Ă tout le moins pas assez, dans les Ă©tablissements. Ainsi donc, câest Ă nous, enseignants, de pallier cette absence, et dâaccompagner nos Ă©lĂšves.
Bien sĂ»r, ma position ne change pas Ă ce propos, et câest aussi celle de la majoritĂ© de mes collĂšgues â ou en tout cas je le crois. Sâil faut aider les Ă©lĂšves, nous rĂ©pondons âprĂ©sentâ. Mais ce nâest quâune bĂ©quille, lors mĂȘme quâune opĂ©ration chirurgicale serait nĂ©cessaire. Je ne peux pas vraiment dire de mal de cet aspect de la formation de lâINSPĂ. Autant, les modules sur la conception dâune Ă©valuation ou lâĂ©criture dâun cours nâarrivent pas assez tĂŽt ; autant il nâest jamais trop tard pour aider les Ă©lĂšves en difficultĂ©. Mais en dĂ©pit de la bonne idĂ©e quâil peut y avoir derriĂšre ces cours, je ne peux mâempĂȘcher de prendre du recul. Dans lâenseignement, lâessence mĂȘme du mĂ©tier est sous-tendue par la volontĂ© dâaider les Ă©lĂšves et de les accompagner, mais certaines choses sont au-delĂ de nos compĂ©tences. Et si lâon nous fournit des outils, ceux-ci ne constituent quâune demi-solution.Â
Ă lâinverse de certains Ă©lĂšves qui utilisent un thĂ©orĂšme complexe pour rĂ©soudre un problĂšme simple, les outils que lâon nous propose â et qui, de toute façon, sont les seuls Ă notre portĂ©e â ne pourront jamais suffire Ă rĂ©gler tous les problĂšmes. Jâaime Ă dire Ă ces Ă©lĂšves quâils utilisent un tractopelle pour dĂ©terrer une salade ; nous devons quant Ă nous utiliser un pansement pour rĂ©parer un barrage. Je ne peux quâespĂ©rer que nos efforts ne soient pas vains, bien sĂ»r. Mais lâineptie est systĂ©mique.Â
Ă vouloir tout faire passer sur le dos de la vocation, câest lâensemble de la profession qui craque, chancelle et tombe. Mais Ă y bien penser, mĂȘme en pleine chute, ce ne sont pas les enseignants qui sont Ă plaindre.Â
Si (quand ?) le barrage cĂšde, ce seront nos Ă©lĂšves qui recevront cette vague, et de plein fouet.Â

















