Sapide
Je crois que jâai toujours aimĂ© lĂ©cher. Jâai laissĂ© ma langue dĂ©couvrir le monde. Mes parents ont souvent poussĂ© des hurlements devant les choses sur lesquelles je laissais traĂźner ma langue : fleurs, herbes, arbres, limaces, parents proches ou goudron. Je ne pouvais mâen empĂȘcher, il fallait que je goĂ»te. Au fond, jâavais de lâambition : je ne me contentais pas de sentir, de voir, de toucher ou dâentendre. Je voulais donner un goĂ»t au monde, Ă chaque Ă©lĂ©ment le composant. LâĂ©ducation aidant, je me sociabilisais. Ce qui, dans mon cas, signifia : lĂ©cher sans se faire prendre. En effet, je compris rapidement, face aux regards effarĂ©s des adultes qui mâentouraient, que je ne pourrais continuer de laper le monde matĂ©riel sans risquer des problĂšmes. Ma langue me donna prĂ©cocement la luciditĂ©, voire la duplicitĂ©, indispensable Ă mon Ă©panouissement. Je dĂ©cidais de lĂ©cher Ă lâhypocrite, de lĂ©cher quand mĂȘme, de lĂ©cher toujours et encore. Et surtout, mon prochain. Si les choses avaient toujours la mĂȘme saveur, mes semblables avaient lâĂ©tonnante capacitĂ© de nâavoir jamais le mĂȘme goĂ»t. Ainsi lors des jeux dans la cour de rĂ©crĂ©ation, dans le terrain vague servant aux enfants du quartier dâaire de jeux, je mâarrangeais toujours pour coller un petit coup de langue sur la peau de mes petits camarades. Je me mis Ă dĂ©tester lâhiver car il gĂȘnait mes ambitions de lĂ©cheur. Enfin quand je dis âmes petits camaradesâ⊠Je me suis rapidement rendu compte que rien nâavait un goĂ»t aussi Ă©mouvant, aussi bon que la peau des filles. MĂȘme la texture Ă©tait diffĂ©rente. Je ne savais nommer, ni apprĂ©hender autrement cette sensation Ă©trange mais si Ă©vidente. Au dĂ©but du CM1, durant une de mes balades dans les dictionnaires croisant mon chemin, je tombais par hasard â acte manquĂ© Ă lâautrichienne ? â sur cette dĂ©finition :
SAPIDITĂ, adj. Qui a du goĂ»t, de la saveur. Ăthy. : Empr. au lat. sapidus « qui a du goĂ»t, de la saveur »
Ce fut une rĂ©vĂ©lation. Je pouvais enfin mettre un mot sur ce goĂ»t singulier et fascinant quâa la peau fĂ©minine. Je pouvais nommer, dire. âLa peau des femmes est sapide.â Cela prenait une rĂ©alitĂ© nouvelle. Je me rĂ©pĂ©tais de nombreuses fois le mot, lâĂ©tirant, le malaxant, en suçant tout le suc : âSapide, s-a-p-i-d-e, saaapideee, ssssapide, âŠâ VoilĂ le mot que je cherchais depuis si longtemps ! âSapideâ. MĂȘme la prononciation des syllabes lâĂ©tait. Sur ma langue, ces phonĂšmes avaient du goĂ»t. Je le rĂ©pĂ©tais encore et encore comme un mantra. Je prolongeais mĂȘme le plaisir par le substantif, plus long en bouche, trouvĂ© quelques lignes plus loin : âsapiditĂ©â. Sa finale salĂ©e me piqua la langue. Jâavais pris, sous une autre forme, du plaisir par la bouche. JâĂ©tais aux anges.
Et puis, je grandis. La sapiditĂ© de lâĂ©piderme de mes petites camarades ou cousines commença Ă Ă©veiller en moi des choses plus obscures que la satisfaction gustative. Je sentais que lâĂ©moi devenait plus profond, plus intime. Pour faire simple : je me mis Ă bander. Je dĂ©couvris ma premiĂšre vĂ©ritable Ă©rection en passant ma langue sur le poignet dâune de mes camarades de classe, en CM2. Je lui courais aprĂšs â nous jouions Ă je ne sais plus quel jeu â et jâavais saisi sa main. Je me figeais, je ne pouvais continuer Ă la pourchasser JâĂ©tais Ă la fois sidĂ©rĂ© et gĂȘnĂ©. SidĂ©rĂ© de la duretĂ© de mon sexe, jâavais dĂ©jĂ Ă©prouvĂ© des choses mais la rigiditĂ© que je ressentis Ă ce moment me cloua sur place. Je me mis aussi Ă penser que tous allaient me voir, la tige brandie au milieu de la cour de rĂ©crĂ©. La panique sâamplifia lorsque je vis dans le regard de Katia, elle sâappelait Katia ma petite lĂ©chĂ©e, quâelle devinait que quelque chose nâallait pas. Elle sâĂ©tait arrĂȘtĂ© de courir et revenait vers moi. JâapprĂ©hendais la question quâelle allait inĂ©vitablement me poser. Quâallais-je lui rĂ©pondre moi qui ne comprenais pas exactement ce qui venait de se passer ? Heureusement pour moi, la sonnerie Ă©mit le son strident et dĂ©sagrĂ©able quâavaient toutes sonneries de cette Ă©poque. Elle eut, Ă mon grand soulagement, sur ma bite lâeffet dâune porte de four ouverte prĂ©cocement sur un soufflet. Je passais lâaprĂšs-midi Ă ne pas suivre les cours et Ă essayer de comprendre pourquoi un tel effet de ma langue sur moi, sur cette partie de mon corps. Ă la fin de la journĂ©e, jâĂ©tais pressĂ© de recommencer lâexpĂ©rience. Le plus rapidement possible. Malheureusement câest Ă cette Ă©poque que jâentamais ma traversĂ©e du dĂ©sert. Jâavais bien remarquĂ© que mes coups de langue commençaient Ă ĂȘtre de moins en moins admis par les filles, certaines commençaient mĂȘme Ă me regarder salement de travers. Je dĂ©cidais, prudemment, dâarrĂȘter. Jâavais en outre remarquĂ© que le goĂ»t de la peau de celles qui me criaient dessus des : âArrĂȘte ! Câest dĂ©gueulasse !â Ă©tait Ăącre. Aucune sapiditĂ©. Juste un goĂ»t de cendres, de cendres de bois dur comme le chĂȘne pour ĂȘtre prĂ©cis. Jâen avais dĂ©jĂ tĂątĂ©e de la langue vers mes sept ans chez un oncle qui possĂ©dait une cheminĂ©e. Intuitivement, je compris que le consentement deviendrait dĂ©sormais nĂ©cessaire chez mes âgoĂ»tĂ©esâ, lâinnocence de lâenfance nâĂ©tait plus lĂ pour donner Ă mes habitudes un peu hors-norme le caractĂšre dâun jeu sans arriĂšre-pensĂ©es. La sapiditĂ© mâĂ©chapperait sans lâaccord de la peau qui me laisserait la parcourir des papilles. Le collĂšge fut un Enfer, jâĂ©tais timide, trop, et je ne flirtais avec aucune adolescente. Je voyais tous ses corps quitter lâenfance, jâen Ă©tais profondĂ©ment bouleversĂ©. Ce qui, en langage plus terre Ă terre, se traduisit par une masturbation intensive. Je passais des heures Ă me demander si la sapiditĂ© de toutes ses peaux en pleine transformation Ă©tait diffĂ©rente de celles que jâavais en mĂ©moire. Un vĂ©ritable supplice. Je me mĂ©prisais pour ma timiditĂ©. Puis vint, le lycĂ©e et â enfin ! â jâembrassais pour la premiĂšre fois. Elle Ă©tait blonde et jâai oubliĂ© son nom. Totalement. Le couplet Ă la guimauve sur lâinoubliable premier baiser est peut-ĂȘtre vrai⊠mais, dans mon cas, lâimmortalitĂ© ne se contenta que du baiser en lui-mĂȘme. Ce fut un saisissement, dâune intensitĂ© digne de celle de la cour de rĂ©crĂ©ation de lâĂ©cole primaire. Une bouche, jâĂ©tais dans une bouche. Le baiser Ă©tait dâune maladresse confondante mais, putain, jây Ă©tais ! Ma langue mâenvoya des flots dâinformation, elle me dit âveloursâ, âchaudâ, âdouceurâ, elle me dit aussi ânervositĂ©â et âapprĂ©hensionâ. Jâavais lâimpression dâavoir un contact bien plus intime quâun simple baiser. Je la percevais, je la goĂ»tais. Je me perdais en elle. Ă tel point quâelle dut sâarracher Ă ma bouche, elle Ă©tait Ă©carlate, jâavais failli lâĂ©touffer. Je bredouillais une vague excuse. Elle me sourit un peu amusĂ©e, un peu inquiĂšte. Elle me largua une semaine plus tard, au prĂ©texte que jâĂ©tais trop collant. Je ne pouvais lui en vouloir. JâĂ©tais affamĂ©. Je la dĂ©vorais. Trop. Je voulais toujours lâembrasser, en profiter pour lui lĂ©cher la peau du cou douce et savoureuse, un vrai buffet de desserts pour mes papilles, particuliĂšrement cette zone entre le cou et la nuque. Le goĂ»t de la peau adolescente Ă©tait plus affirmĂ© ; câĂ©tait aussi plus complexe : quelque chose mĂȘlant, entre autres, la figue sĂšche, les venaisons et la vanille. Et puis arriva le dessillement, le vrai. Un aprĂšs-midi. Dans le coton sale dâune lumiĂšre dâhiver, C. mâoffrit son corps. On Ă©tait ensemble depuis un mois. Nous Ă©tions chez elle, dans sa chambre. Nous nous embrassions. Et doucement, nos mains sâĂ©chappĂšrent. Elles se mirent Ă dĂ©shabiller des corps qui ne lâavaient plus Ă©tĂ© par un autre depuis lâenfance. Brouillon mais dĂ©cidĂ©. Le soutien-gorge une fois dĂ©crochĂ©, elle se retrouva le torse nu. Sa poitrine Ă©tait trĂšs gĂ©nĂ©reuse, formidablement gĂ©nĂ©reuse. Je me mis Ă embrasser/lĂ©cher ses seins. Un vague goĂ»t lactĂ© mĂ©langĂ© Ă celui, orangĂ©, dâune madeleine. Sa poitrine Ă©tait un dessert. Le mamelon, dur et dressĂ©, me rappelait ma tĂ©tine de bĂ©bĂ©. Sous ses seins, je goĂ»tais le poivre noir et le sel fin de la transpiration. Je descendis. Ma langue me transmettait les infimes tressaillements du ventre sous la brume des goĂ»ts. Je dĂ©bouclais sa ceinture, ouvris la fermeture Ă©clair de son jean et fis glisser la culotte et le Denim le plus dĂ©licatement possible. Cliquetis mĂ©talliques et froissement de tissus. Elle souleva les fesses pour mâaider. Ce geste dâun Ă©rotisme absolu. Ce bassin qui se tend pour dĂ©voiler lentement une toison chĂątain et la ligne dĂ©licate de sa vulve ourlĂ©e par les renflement des lĂšvres. Je voyais une chatte, en vrai, lĂ , devant moins Ă portĂ©e de main, Ă portĂ©e de langue, Ă hauteur dâhomme. Jâen sentais aussi la flagrance. CâĂ©tait la premiĂšre fois. Je posais ma bouche sur son ventre, je le baisais, posant par petites touches ma langue sur ce ventre un peu rebondi. Un ventre avec de petits poils translucides et les failles tendres de quelques vergetures que ma bouche vit avant mes yeux. Elle me dĂ©livra aussi dâenivrantes rĂ©miniscences de rĂ©glisse. JâhĂ©sitais quelques instants. Tout en lui caressant les seins avec grand respect, ma bouche et moi rĂŽdions Ă la naissance des poils. Je savais que jâallais y mettre ma langue et ma bouche, que je le devais. Je me sens un peu ridicule lorsque jâĂ©cris ces mots mais je restes persuadĂ© que quelque chose de dĂ©finitif se passa ce jour-lĂ . Quelque chose dâirrĂ©mĂ©diable. Je me lançais, langue en tĂȘte. Tout dâabord, ce fut la texture dâune corde de chanvre et sa saveur de paille trĂšs sĂšche â je ne peux contrĂŽler les souvenirs dont ma langue tire la pelote. Un goĂ»t marin envahit ma bouche lorsque ma langue se glissa entre les plis de son con. Je perçus le renflement du clitoris puis le drapĂ© des petites lĂšvres. Ma langue Ă©tait emmitouflĂ©e dans son sexe. Et tout explosa. Lâiode, le cuivre, les Ă©pices, lâastringence dans le mĂȘme rush. Jâenrichissais ma bibliothĂšque de goĂ»ts et textures. En Ă©tudiant appliquĂ©, jâessayais de ne rien nĂ©gliger. Je parcourus les combes et les rus. Je pris aussi conscience que lâintensitĂ© gyrovague du plaisir modifiait les saveurs de son sexe. Accentuant telle note de piment doux ou attĂ©nuant lâiode en surface pour favoriser le goĂ»t de cuivre lorsque sâĂ©paississaient ses jus. Son clitoris enfla, je le fis rouler sous ma langue, variant les attaques et les empoignades. Chaque inspiration amplifiait lâimpact des fumets sur le fond de ma gorge. Je fis du mieux que je pus (et que mes souvenirs de films pornos et de lectures me le permirent). Sa respiration se fit profonde â dâune profondeur dâabĂźme â son ventre palpitait puis lentement ses fesses se soulevĂšrent, les hanches se portĂšrent en avant. Elle jouit dans des gĂ©missements affolĂ©s et rauques. CâĂ©tait beau. CâĂ©tait aussi impressionnant. Majestueux. Il y eut soudain un peu dâĂ©ternitĂ© dans la petite chambre. En bouche, les saveurs de sa vulve explosĂšrent. Le plaisir est un exhausteur. Je venais de le dĂ©couvrir. Le reste â la pĂ©nĂ©tration, sa bouche sur mon sexe â ne fut rien Ă cĂŽtĂ© de ça. Un accompagnement agrĂ©able mais plus fade. Les semaines passant, nous fĂźmes lâamour souvent, trĂšs souvent. Jâaffinais ma connaissance du bouquet de saveurs quâĂ©tait un corps de femme, dâun sexe de femme : le goĂ»t de venaison de plus en plus marquĂ© les jours prĂ©cĂ©dents les rĂšgles, les diffĂ©rentes variantes de sueurs selon quâelles soient goĂ»tĂ©es sous un sein, dans sa toison, dans le pli de lâaine diffĂ©rente de celle de la saignĂ© du coude ou encore le sucre de sa nuque lorsquâelle avait envie de faire lâamour. Mais rien ne remplaçait lâinfini plaisir de plonger ma langue dans son sexe puis, avec les annĂ©es et les rencontres, dans celui de quelques autres. DĂšs ce moment, les femmes, leurs corps, leurs fluides, leurs Ă©pidermes mâoffrirent une gigantesque palette de saveurs et de plaisirs. Les vulves que jâai lĂ©chĂ©es, sucĂ©es, explorĂ©es ont fait mon palais comme le feraient de bons vins pour un oenologue. Jâen ai mĂ©morisĂ© chaque saveur. Parmi tous ces goĂ»ts que ma langue me fit dĂ©couvrir, il y en a un impossible Ă oublier, le plus Ă©trange que ma langue mâait rĂ©vĂ©lĂ© . Câest celui de ma peau. Elle nâa aucun goĂ»t.
Camille Eelen
https://sale-temps-pour-les-ours.com/2016/10/02/sapide/









