Les nouvelles expĂ©riences dâune vie sans fin (11.1/15)
Cinq,
Quatre,
         Le nombre dâĂ©prouvettes alignĂ©es sur son plan de travail, prĂȘtes Ă recevoir le liquide qui faisait siffler lâalambic Ă ses cĂŽtĂ©s. Encore quelques instants et la premiĂšre Ă©tape de ce nouvel antidote devrait sâachever.
Trois,
Deux,
         Les secondes que marquait le sablier, imperturbable contrĂŽleur de ses expĂ©riences depuis ses dĂ©buts en tant quâapprenti chimiste⊠Mais Ă chaque fois quâil parvenait Ă saisir son reflet contre les parois de verre, il dĂ©tournait le regard aussitĂŽt, brisant lâinsupportable image de cette noyade dans cette mer de sable.  Â
Un,
.
.
ZĂ©roâŠ
         Telles Ă©taient ses chances pour ses plans dâaboutir. Ses doigts sâenfoncĂšrent un peu plus dans ses tempes. Il avait travaillĂ© si dur, il avait tant sacrifiĂ© pour que jamais ces souvenirs ne revoient le jour, et pourtantâŠÂ !
VoilĂ oĂč nous en Ă©tions aujourdâhui.
Ils savent.
.
.
Il sait.
.
Ă moins queâŠÂ ?
         Comme le sel dĂ©vorant les derniĂšres fibres de succulentes dans un bĂ©cher non loin, le doute rongeait son ĂȘtre. Depuis la « Projection », Qilby nâĂ©tait plus le mĂȘme â lâavait-il seulement su un jour ? Il nâĂ©tait plus certain.
         Il longeait les murs, ne se dĂ©plaçant dans le chĂąteau quâau cĆur de la nuit pour des allers-retours entre sa cellule et le laboratoire, prenant garde Ă chaque fois de choisir un chemin diffĂ©rent de celui de la veille. Il ne participait plus aux repas pris dans la salle commune, demandant sous prĂ©texte de ses travaux, Ă se faire livrer directement par les serviteurs du chĂąteau. Sâil venait Ă manquer de thĂ© ou de papier, il envoyait lâun des gardes qui lui avaient Ă©tĂ© assignĂ©s pour accomplir la tĂąche en question. Pour lâinstant, sa stratĂ©gie avait portĂ© ses fruits. Il nâavait croisĂ© aucune des figures connues, certes, mais il ne pouvait pas baisser sa garde, pas aprĂšs⊠ça.
PourquoiâŠÂ ?
Pourquoi a-t-il fallu queâŠÂ ?
         La flamme se mit Ă siffler et ses pensĂ©es se dissipĂšrent : lâantidote. Tout aussi promptement que son esprit sâĂ©tait laissĂ© absorbĂ© par ses divagations, son corps se mit en mouvement, guidĂ© par des millĂ©naires de pratique. PrĂ©lever, refroidir, attendre, mĂ©langer, dĂ©canter, attendre, Ă©purerâŠ
ATTENDRE
         Il sâagissait toujours de lâĂ©tape la plus difficile. Pas tant du fait quâelle Ă©tait rĂ©pĂ©titive, non, il⊠Il faut croire quâil avait fini par trouver une certaine forme de rĂ©confort en cela. Dans ce phĂ©nomĂšne immuable. InaltĂ©rable.
         Dans lâĂ©prouvette, de fines particules scintillantes plongeaient progressivement pour sâamasser dans le fond. Une chute lente, comme engluĂ©es, suffocant dans la mĂ©lasse qui les emprisonnait.
YugoâŠ
Il nâĂ©tait pas censĂ© voir ça. Il ne devait pas voir ça.
Je peux entendre ses questions dâici :
« Mais Qilby, est-ce ma faute ? Suis-je responsable ?
Et Chibi ? Pourquoi est-ce quâilâŠÂ ?
Et toi ! Pourquoi nâas-tu pasâŠÂ ?
POURQUOI
         Ăa aussi, il sâagissait dâune constante de son existence. Cependant, contrairement Ă la prĂ©cĂ©dente, il ne pouvait sâempĂȘcher de haĂŻr celle-ci. Pourquoi ? HĂ©, hĂ©hé⊠hé⊠Exactement pour cette raison.
Je ne sais pas, YugoâŠ
Je ne sais pas « pourquoi ».
Mais si seulement jâavais su comment-
« Bonjour Mâsire le scientifique !
- Ack !!! »
         Ses yeux se mirent à scanner les lieux, sa main valide encore cramponnée au rebord du plan de travail. Qui- ?!
« Oh, pardon Messire ! Je croyais quâvous mâaviez entendu entrer ! Toutes mes excuses, vraiment⊠V-vous⊠Vous allez bien ?
- Hum, oui, oui⊠Je vais- »
Il baissa le regard vers la source de la question. Une minute, il lâavait dĂ©jĂ entendu quelque part ! Quand doncâŠÂ ?
« T-tyli ? Tyli, câest ça ? »
         Une petite tignasse verte Ă©mergea alors de derriĂšre lâune des hautes tables de prĂ©paration, un bandeau de lianes retenant Ă grande peine la touffe de⊠mouse ? Il devait sincĂšrement se pencher davantage sur lâanatomie de ces crĂ©atures.
« Oui, câest ça ! Vous vous souvenez dâmoi ? Vous avez vraiment une trĂšs bonne mĂ©moire, Mâsire !Â
- Humpf⊠Ce nâest pas comme si toi et ta petite amie nâaviez pas tentĂ© de me faire jeter en prison dĂšs notre premiĂšre rencontreâŠÂ » Finit-il par maugrĂ©er avant de se redresser.
« H-hey ! Ciarel nâest pas ma⊠ma p-petite- !
- Oui, oui, je te crois : satisfait ? »
         Si le scientifique avait choisi de sâisoler dans son laboratoire de fortune pour Ă©chapper Ă son frĂšre, ce nâĂ©tait pas non plus pour se trouver dĂ©rangĂ© par une version miniature du Prince Armand. Quelque chose lâinterpella alors :
« Tu es venu seul ? » Il avait beau fixer la lourde porte cloutĂ©e dâor et de cuivre, celle-ci demeura close. « Les enfants ont-ils vraiment le droit de vagabonder librement dans ce chĂąteau ? Tss, il faudra que jâen touche deux mots Ă -âŠ
- Non, non ! Pas bâsoin ! »
         Aussi vite quâil Ă©tait apparu, Tyli sâesquiva pour revenir chargĂ© dâun plateau qui semblait bien trop lourds Ă ses mains dâenfant. Visiblement, il lâavait posĂ© sur un tabouret non-loin de lĂ , prĂ©fĂ©rant sâintroduire auprĂšs de lâhĂŽte des lieux avant de lui proposer son offrande. Un choix judicieux au regard de la surprise provoquĂ©e par cette intrusion soudaine : nul doute que le contenu du dit plateau aurait alors connu un destin des plus tragiques.
« VoilĂ Â ! » Sâexclama le bambin, rayonnant de fiertĂ©.
« Hum⊠Merci ? » Silence. « Et⊠quâest-ce donc ?Â
         EmpilĂ©e de maniĂšre hasardeuse, devait bien se tenir la moitiĂ© du garde-manger sadida. Brioches dorĂ©es au miel et pots de confiture pas plus hauts quâun pouce, fĂšves et noix grillĂ©es Ă cĆur, grappes ou quartiers de fruits tous plus colorĂ©s les uns que les autres⊠Et, bien entendu, une bouilloire en terre cuite, massive, assortie de tasses Ă©brĂ©chĂ©es mais encore fonctionnelles. Des sachets dâherbes pouvaient ĂȘtre entraperçus de-ci de-lĂ dans ce paysage gargantuesque.
« De quoi manger par Sadida ! » Le jeune Tyli dĂ» rattraper son exclamation dâun pas chancelant. Â
« Ăa je le vois bien. » Lui rĂ©pondit le scientifique, prĂ©fĂ©rant dĂ©lester au plus vite lâenfant de sa charge. « Ce que je souhaite savoir, câest pourquoi tu es celui qui me lâapporteâŠÂ » Bref coup dâĆil Ă lâhorloge murale. « Il nâest que⊠trois heures de lâaprĂšs-midi ? Lâune de tes, hum, « amies » ne devraient pas tarder Ă te suivre pour apporter autant de-
- Oh, non, non ! Ne vous en faites pas, Messire ! Jâai dit Ă Sarah-Line que jâme chargeais de son service : elle Ă©tait dâailleurs trĂšs contente de pouvoir prendre une pause ! La pauvre, depuis que Jeyna est malade, elle nâa presque plus dâtemps pour elle⊠Donc, je me suis dit que si ça pouvait lâaider... »
         Lâexplication tenait la route, mais le scientifique ne pouvait sâempĂȘcher de penser que si la servante avait acceptĂ© la proposition du jeune sadida, ce nâĂ©tait pas tant pour le loisir de quelques minutes de service en moins⊠que pour lâopportunitĂ© de ne pas avoir Ă le cĂŽtoyer, lui. Les petites mains du Palais Ă©taient visiblement bien moins tendues en sa prĂ©sence quâĂ son arrivĂ©, et rares Ă©taient devenues les fois oĂč il Ă©tait encore capable de les faire sursauter au dĂ©tour dâun couloir, toujours malgrĂ© les gardes qui lâaccompagnaient constamment. Cependant, il nâĂ©tait pas non plus naĂŻf au point de croire que les crĂ©atures de lianes et de feuilles avaient oubliĂ© leur passĂ© commun⊠Nombreux et nombreuses Ă©taient les Sadidas qui lui lançaient encore des regards noirs ou murmuraient dans son dos, nâespĂ©rant quâune chose, que leur Roi mette fin Ă cette cohabitation forcĂ©e, si possible en le renvoyant dâoĂč il Ă©tait venu⊠ou en arrachant son cĆur de ses racines.
         Qilby, Ă©trangement, ne voyait pas cette derniĂšre option comme la pire de toutes, bien au contraire. AprĂšs tout, ainsi aurait-il lâopportunitĂ© de retourner dans son Dofus⊠aux cĂŽtĂ©s de sa sĆur. Ă quand remontait donc la derniĂšre fois que les jumeaux avaient partagĂ© leur premier abri. Lâespace dâun instant, il crut sentir contre sa main, la caresse familiĂšre dâĂ©cailles encore rugueusesâŠÂ
Mais acceptera-t-elle seulement de te parler ?
Il sâagit de Shinonomé⊠Ma sĆur qu-
Tu lâas trahie.
Non, je ne lâai pas-Â !
Câest vrai⊠Mais tu as Ă©chouĂ©.
.
Phaéris est mort.
Ils ont vu ce quâil sâest passĂ© lĂ -bas.
Tu nâas pas su contenir la vĂ©ritĂ©.
Ils savent⊠Yugo saitâŠ
Tu ne lâas peut-ĂȘtre pas trahieâŠ
Mais tu lâas déçue.
.
.
Tu as échoué.
         Cette pensĂ©e rĂ©sonnait au plus profond de son Ăąme depuis plusieurs jours. Depuis « la Projection ». Un Ă©cho lugubre se rĂ©percutant Ă lâinfini contre les alcĂŽves de sa bibliothĂšque mĂ©morielle, emportant dans sa course les parchemins dĂ©peignant les derniers siĂšcles de sa vie, rĂ©veillant les fissures quâil avait tant cherchĂ© Ă dissimuler. Ă chaque fois quâelle sâimposait Ă lui, il avait comme cette envie de partir, de⊠de disparaĂźtre. Pourquoi fallait-il donc toujours quâil gĂąche tout au dernier moment ? DĂ©jĂ la derniĂšre fois, alors quâOrgonax menaçait deâŠ
         Et maintenant, il y avait Yugo. Yugo, AdamaĂŻ, et toutes ces personnes qui en voulant se mĂȘler Ă la vie de leur famille se retrouvaient prises dans une affaire bien plus grande que leurs misĂ©rables existences. Ils nâauraient pas dĂ» voirâŠÂ ! Pas dĂ» entendreâŠÂ ! AprĂšs avoir compris que- il nây avait plus aucune chance quâil- !
         Un claquement de terre cuite un brin trop brusque contre le marbre de sa table de préparation le fit sursauter à nouveau.
« Hey ! Est-ce que je ne tâai pas dit de- ?
- D-dĂ©solĂ©, M-messire ! Je voulais juste r-rĂ©chauffer lâeau pour- ! E-enfin⊠V-vous nâavez sĂ»rement rien mangĂ© d-dâpuis un bout de t-temps alorsâŠÂ »
         La lourde thĂ©iĂšre, que la proclamĂ©e DĂ©esse soit louĂ©e, ne sâĂ©tait pas fissurĂ©e Ă lâimpact, menaçant par la mĂȘme occasion lâensemble des parchemins qui recouvraient lâendroit.
« Laisse, je⊠Je vais mâen occuper. » Ătant la thĂ©iĂšre des mains de lâenfant, il la dĂ©posa Ă sa place avant dâallumer la flamme du rĂ©chaud. « Hum, tu peux y aller, tu sais ? »
         Pourtant, Ă sa grande surprise, le jeune sadida, plutĂŽt que de lui offrir une courte rĂ©vĂ©rence comme lui seul avait le secret avant de sâenfuir de ce lieu bien trop lugubre et dangereux pour quelquâun de son Ăąge, prĂ©fĂ©ra tirer un petit marchepied laissĂ© Ă disposition des grandes vitrines renfermant la verrerie du laboratoire, pour finalement venir sâasseoir Ă quelques pas de lâĂliatrope.
« Je⊠peux faire quelque chose pour toi ? » Sâenquit ce-dernier, quelque peu dĂ©stabilisĂ© par lâattention que lui portait lâenfant.
« Pas vraiment. » Lui rĂ©pondit lâautre, pensif. « En fait, jâcrois que câest plutĂŽt moi qui peux vous aider !
- J-je te demande pardon ?
- Oh, non ! Vous nâavez pas besoin ! » Tyli le regardait pleinement, quoiquâun brin gĂȘnĂ©. « Je veux dire, câest mĂȘme moi qui dâvrais vous demander pardon. Ă venir sans vous prĂ©venir, Ă vous dĂ©ranger dans votre travail trĂšs important, tout çaâŠÂ AprĂšs tout ce nâest pas trĂšs poli de ma part â mais oh ! Peut-ĂȘtre aurai-je dĂ» vous dâmander la permission pour venir Ă la place de Sarah-Line ? Vous vouliez peut-ĂȘtre la voir elle ? Enfin, elle ne mâen a pas parlĂ© quand je lâai vu, donc je nâpense pas que cela soit un problĂšme, si ? Il faut dire queâŠÂ»
         Les sourcils du scientifique ne cessaient dâassombrir son visage Ă mesure que la petite pousse se perdait dans ses propres questions. Il sâapprĂȘtait Ă lâinterrompre quand il releva la tĂȘte, secouant son chignon de verdure au passage, comme pris dâune rĂ©vĂ©lation. Ses yeux enfantins, emplis de naĂŻvetĂ©, se posĂšrent Ă nouveau sur lâhomme qui lui faisait face.
« Câest juste que⊠depuis lâautre jour, tout lâPalais ne parle plus que de ce quâil sâest passĂ© dans le grand salon. Vous savez ? Quand vous, Messire Yugo, la ConfrĂ©rie du Tofu, sa MajestĂ©, la Princesse, le Pr- Bref ! Quand vous vous ĂȘtes tous enfermĂ©s lĂ -bas ? Personne ne sait câquâil sâest passĂ©, mais vous ĂȘtes ressorti le premier et vous avez croisĂ© Volur â vous voyez qui est Volur, Messire ? Un grand Sadida, plutĂŽt mince, avec les feuilles un peu rĂȘches ? »
         Qilby se contenta de hausser les Ă©paules. Il ne connaissait pas de Volur, et ne se souvenait mĂȘme plus avoir croisĂ© le chemin de quiconque aprĂšs ce qui sâapparentait davantage Ă une fuite quâĂ une sortie. Pour sa dĂ©fense, lâĂ©tat dans lequel lâavait laissĂ© les Lectanima nâavait pas Ă©tĂ© des meilleursâŠ
« Non ? Câest pas grave, Messire : je vous lâprĂ©senterai un jour si vous voulez. » Reprit Tyli, imperturbable. « Enfin, tout ça pour dire que vous lui avez filĂ© une sacrĂ©e frousse ce jour-lĂ Â ! Pas plus tard quâhier, il racontait encore aux cuisines quâil avait crĂ» sa derniĂšre heure arrivĂ©e en vous croisant ! Il a dit que vous marchiez comme si la DĂ©esse Sram elle-mĂȘme vous accompagnait, quâvotre seule main agrippait votre cape comme, hum, « comme lâon Ă©trangle un mort » - câest ça ! -, et q-que vos yeux Ă©taient si noirs quâils auraient pu pĂ©trifier quiconque oserait les regarder. » Lâenfant lui offrit un sourire timide. « M-mais, vous savez, Volur a toujours lâhabitude dâexagĂ©rer ses histoires, d-donc bon ! Vous nâĂ©tiez peut-ĂȘtre pas aussi, euuuhâŠ
- Terrifiant ?
- Oui, on va dire pas aussi « impressionnant » que ça ! » Le jeune sadida enchaĂźna. « Bref, les autres ont alors cherchĂ© Ă en savoir plus â vous comprenez ? Ă savoir ce quâil sâĂ©tait passĂ© entre vous et les autres ? Car aprĂšs tout, vous nâseriez pas parti plus tĂŽt sinon, pas vrai ? »
         Il nâavait pas besoin dâun cours sur les intrigues qui pouvaient naĂźtre au sein dâun Palais qui Ă©tait deux Ă trois fois moins grand que celui que fut le leur. Il ne connaissait que trop bien ces petites voix qui murmuraient les derniers scandales entre deux tapis Ă©poussetĂ©s ou ces oreilles indiscrĂštes qui venaient traĂźner Ă la fin de chaque conseil.
« Mais voilĂ , aprĂšs bientĂŽt une semaine : pas dânouvelles ! Dame Amalia et Dame ĂvangĂ©line ne se voient plus que dans le jardin, et en ont interdit lâaccĂšs Ă tous les serviteurs, le Roi nâa rien annoncĂ©, les autres membres de la ConfrĂ©rie ne font que se lancer des regards ou parlent toujours en dehors du Palais⊠MĂȘme le Prince Armand, qui a pourtant lâhabitude de descendre voir Hayris et Lana, les lavandiĂšres, prĂ©fĂšre partir chasser Ă dos de Dragodinde du matin jusquâau soir !
- Et Messire Adamaï ? » Et⊠?
« Lui et Messire Yugo ne sortent que trĂšs peu dâleurs chambres. Ă vrai dire, je ne suis pas sĂ»r de les avoir vu depuis un momentâŠÂ »
         Qilby avait fini par tourner le dos Ă lâenfant, mimant de poursuivre la concoction du nouvel antidote. Ce subterfuge, bien que grossier au regard du manque de rĂ©elle intention dans chacun de ses gestes, lui permit de dissimuler la mine renfrognĂ©e qui accompagna ces nouvelles. Yugo avait beau ĂȘtre du genre Ă garder ses problĂšmes pour lui, un renfermement aussi drastique nâĂ©tait pas non plus bon signe. Et que dire de ses compagnons ?
Tsk-Â !
Quelle plaieâŠ
« Donc, hum, quand jâvous ai vu ce matin partir pour votre laboratoire, je mâsuis dit que⊠EnfinâŠÂ Câest juste que je voulais savoirâŠÂ»
         Savoir ! La voix du jeune Sadida sâĂ©tait faite plus frĂȘle, trahissant son incertitude. Le vieil Ăliatrope, quant Ă lui, ne put retenir un rictus dâĂ©merger : voilĂ donc pourquoi la petite touffe dâherbe avait choisi de braver la taniĂšre du monstre tant redoutĂ©, ce malgrĂ© toutes les mises en garde de son entourage ! La curiositĂ© Ă©tait dĂ©finitivement un bien vilain dĂ©faut⊠AprĂšs tout, quâil sâagisse des siens ou de ces peuples primitifs, la nature les avait tous dotĂ©s de cette soif insatiable pour lâinconnu, les histoires, les ragots et rumeurs⊠Peu importe le risque encouru ou le prix Ă payer, sâil fallait satisfaire ce besoin malsain, alors ils-
« ⊠comment vous alliez ? »
         Son poing avait cessĂ© de serrer la rĂšgle en bois sur la paillasse, ne desserrant quâavec peine chacune de ses phalanges. Il avait pris une inspiration. Puis une autre. Comment allait-il ? Que ressentait-il ? Mais plus important encore⊠à quand remontait la derniĂšre fois quâon lui avait posĂ© cette question. SincĂšrement, du moins.
« ⊠Mâsieur le scientifique ? Messire, vous- ?
- Je ne sais pas. »
         Son regard sâĂ©tait figĂ© sur lâune des Ă©prouvettes de laquelle Ă©manait des fragrances de menthe et dâalcool. Des poches de gaz se formaient au fur et Ă mesure que le processus de dĂ©composition sâopĂ©rait, dâabord Ă©paisses et large au fond, avant de progressivement devenir fines et fragiles lors de leur ascension contre les parois de verre. Un peu⊠Un peu comme ce quâil ressentait en fin de comptes. Sâil devait penser aux Ă©vĂšnements de ces derniers jours, sur ses relations ou mĂȘme ses plans dâavenir, il pouvait ressentir, lĂ , aux trĂ©fonds de ses entrailles, cette sorte de magma puissant mais dormant. Une masse Ă laquelle il ne pouvait donner de nom tant les Ă©motions qui sây Ă©taient amalgamĂ©es nâavaient plus rien de leur forme initiale. Et si jamais il tentait dâinverser le processus, de retrouver la formule initiale qui lâavait conduit Ă cet Ă©tat, il⊠tout disparaissait Ă nouveau. Comme ces bulles dâair finalement trop Ă©reintĂ©es par leur voyage Ă contre-courant, ses Ă©motions disparaissaient⊠sans trace.
« JeâŠÂ » Il se racla la gorge. VoilĂ quâil perdait sa posture. « Je te remercie pour⊠le thĂ© et le reste. Tu peux partir Ă prĂ©sent. Je suis sĂ»r que tu-
- Mes parents sont morts. »
         Il fit volte-face, son ample tunique manquant de peu la verrerie que lâautre avait failli lui-mĂȘme renverser il y a peu. Le ton de sa voix se voulait neutre, mais ses yeux cherchaient ceux du plus jeune :
« Je te demande p- ?
- Mes parents sont morts. » RĂ©pĂ©ta Tyli, dont le visage encore rebondi sous ses vertes feuilles ne trahissait pourtant aucune tristesse. « Lors de lâattaque du Grand Nox â vous connaissez ? Lâhorloger fou ? » Il lui sourit. « Et vous nâavez pas besoin dâme demander pardon tout le temps, vous savez ? »
         Qilby nâavait pas les mots.
« Donc⊠je sais ce que ça fait. » Lâenfant baissa lĂ©gĂšrement la tĂȘte. « La rĂ©union quâvous avez faite⊠Câest Ă cause de Mâsire PhaĂ©ris, pas vrai ? Du fait quâil nâest pas revenu ? Jâai entendu que⊠Enfin, les adultes disaient lâautre jour quâilâŠÂ »
Il est mort.
.
Encore.
.
.
Et câest TA faute !
         Il sâĂ©tait assis Ă mĂȘme le sol, lâune de ses jambes repliĂ©e contre son torse dont le souffle Ă©tait devenu presque inaudible. Son regard nâavait pas quittĂ© le petit Sadida, mais il Ă©tait difficile de savoir sâil le voyait vĂ©ritablement tant celui-ci semblait perdu dans quelque chose de plus lointain⊠plus profond.
« O-oh, donc câestâŠÂ » Tyli ne finit pas sa phrase : la rĂ©action du scientifique Ă©tait un constat en soi. « Je suis dĂ©solé⊠Ăa doit pas ĂȘtre facile, hein ?
- Non. » Lui rĂ©pondit lâĂliatrope, laconique. « Ce nâest pas facile⊠Ăa ne lâa jamais Ă©tĂ© en rĂ©alitĂ©. »
         Il ne sâen Ă©tait peut-ĂȘtre pas rendu compte, mais le savant avait besoin de parler. Car si la mort de ses frĂšres et sĆurs ne lui Ă©tait pas Ă©trangĂšre, cette situation Ă©tait des plus uniques en son genre. En effet, aprĂšs tant de millĂ©naires passĂ©s Ă Ă©lever pour enterrer, Ă©treindre pour ensuite pleurer⊠il sâagissait du premier dans lequel il nâavait personne avec qui porter son deuil.
« Oui, et puis⊠câest encore plus difficile quand on est tout seul, pas vrai âŠÂ ? » Releva sagement lâenfant. « Je lâsais car⊠bah Ă part Papa et Maman, je⊠je nâavais personne. » Il sursauta. « E-enfin ! Il y avait C-ciarel bien entendu ! Et puis M-monsieur et Madame Plumargent !
- Hum⊠Ton amie, câest cela ?Â
- Ciarel Ă©tait ma meilleure amieâŠÂ
- Ătait ? » Releva le scientifique, les sourcils hĂ©sitant entre incomprĂ©hension et inquiĂ©tude.
« Oui, carâŠÂ Ciarel est ma sĆur Ă prĂ©sent ! » Haussement dâĂ©paules. « Enfin pas vraiment, m-mais vous savezâŠÂ ! Câest un peu pareil, non ? Ce nâest pas grave si jamais elle et moi, on nâest pas frĂšre et sĆur de sang : on nâen pas besoin, car le plus important câest que lâon soit toujours ensembleâŠÂ Vous voyez ce que jâveux dire ? »
.
Qilby,
je sais que tu tâinquiĂštes pour eux,
et pour ce que nos parents nous ont réservé.
MaisâŠ
Je suis lĂ , dâaccord ?
.
« Humpf, hĂ©hĂ©, hé⊠Oui, je comprends. » La bonne humeur de lâenfant, malgrĂ© le thĂšme sĂ©rieux si ce nâest macabre de leur discussion, Ă©tait infectieux.
« Je me disais aussi ! » Rayonna Tyli. « Vous et Mâsire Yugo ne vous ressemblez pas trop â Ă part pour votre chapeau je veux dire. Mais on voit tout de suite que cela fait longtemps quâvous vous connaissez ! Et ça doit ĂȘtre pareil pour les autres donc : Mâsire AdamaĂŻ, Mâsire PhaĂ©ris, et⊠Au fait, vous avez combien de frĂšres et sĆurs ?
- Oh⊠beaucoup. Pour dire vrai, je⊠je ne sais pas exactement combien. Notre famille a toujours Ă©tĂ© relativement Ă©tendue, mais⊠Si jamais je ne devais que parler de ceux desquels jâai Ă©tĂ© le plus proche alors. » Il sourit. « Onze⊠Douze avec moi donc. »
⊠Les Douze Primordiaux.
« Waaah ! Ăa fait beaucoup ! » Sâexclama le plus jeune, le regard empli dâexcitation. « Vous devez avoir du mal Ă trouver de nouveaux cadeaux pour tous ces anniversaires, non ?
- Haha, ha ! » Il riait Ă prĂ©sent. « Tu nâimagines mĂȘme pas ! »
         Il y eut alors comme un blanc, un silence que savoura le scientifique tandis que le Sadida en profita pour rĂ©cupĂ©rer une petite coupelle de dates sĂ©chĂ©es. Il en prit quelques-unes pour lui, ayant visiblement compris que lâhomme quâil Ă©tait censĂ© servir ne lui tiendrait pas rigueur de sa faim, avant de lui en offrir Ă©galement.
« Mais⊠Cela ne vous le fait pas à vous aussi⊠des fois ?
- Quoi donc ? » Lui demanda Qilby, mùchonnant un des fruits séchés.
« Vous nâavez pas lâimpression que parfois⊠mĂȘme si vous ĂȘtes entourĂ© de gens que vous aimez bienâŠÂ » Tyli pencha la tĂȘte comme indĂ©cis de ses prochains mots. « ⊠câest comme si vous⊠Vous ne faisiez pas vraiment parti du mĂȘme groupe quâeux. Que vous Ă©tiez⊠à part ? »
         Le scientifique dĂ©visagea lâenfant un instant. DĂ©cidĂ©ment, pour son Ăąge â qui ne devait, au bas mot, ne pas dĂ©passer lâĂ©quivalent dâun dixiĂšme de cycle selon la mesure Ă©liatrope -, celui-ci Ă©tait particuliĂšrement perspicace.
« Quand Papa nâest pas tout de suite revenu aprĂšs la bataille contre Nox, Maman est partie le chercher⊠Les gardes mâont dit quâils ne savaient pas vraiment comment câĂ©tait arrivĂ©, mais ils les ont retrouvĂ©s⊠enfin, vous savez. » Son menton trembla lĂ©gĂšrement. « Câest lĂ que Mâsieur et Madame Plumargent mâont proposĂ© de venir habiter avec eux. Ciarel et moi, on jouait tout le temps ensemble, donc on se connaissait bien ! Les premiers mois, jâavais lâimpression dâĂȘtre comme dans une longue soirĂ©e pyjama : on faisait la fĂȘte tous les soirs, on mangeait pleins dâgĂąteaux et on pouvait rester tard pour jouer ! Et puisâŠÂ » Soupir Ă©tranglĂ©. « Et puis un matin, quand jâai vu C-Ciarel faire un cĂąlin Ă -à ⊠à son p-pĂšre⊠J-Jâai compris. »
         Qilby nâeut pas besoin de relever cette derniĂšre phrase. Lui aussi savait.
« Depuis, d-de temps en temps â pas tous les jours, h-hein !? MaisâŠÂ »
         Pour la premiĂšre fois depuis le dĂ©but de cet Ă©trange entretient, Tyli perdit de son Ă©clat. Sans vraiment y songer, lâĂliatrope se rapprocha, son coude frĂŽlant Ă prĂ©sent celui du plus jeune.
« Câest juste q-que⊠queâŠÂ !
- Que ce nâest pas justeâŠÂ ? »
         Lâenfant leva alors vers lui des yeux emplis de larmes. Avant que le scientifique nâait le temps dâesquisser le moindre geste, il reçut de plein fouet la tĂȘte du Sadida contre son torse. Et Ă mesure que sa tunique crĂšme Ă©pongeait des larmes presque muettes, il se surprit Ă passer sa main dans la touffe de lianes recouvrant le crĂąne de cette petite crĂ©ature, si Ă©trangĂšre Ă lui mais au comportement pourtant si familier⊠CâĂ©tait Glip, déçu de ne pas avoir su se faire dâamis aprĂšs sa premiĂšre rentrĂ©e des classes ; câĂ©tait Nora, en colĂšre que les garçons ne lâaient pas acceptĂ©e dans leurs jeux ; câĂ©tait Mina, inquiĂšte Ă lâidĂ©e de tout ce qui pouvait blesser leur famille⊠CâĂ©tait Yugo, qui ne savait pas comment gĂ©rer toutes les responsabilitĂ©s qui incombaient au « protecteur » quâil Ă©tait appelĂ© Ă devenir, câĂ©tait mĂȘme⊠Chibi. Chibi qui, malgrĂ© tous ses dĂ©mentis arrivĂ©s Ă lâĂąge adulte, a Ă©galement su occuper cette mĂȘme place⊠Chibi qui ne parvenait pas accepter quâil ne pouvait pas contrĂŽler des forces qui le dĂ©passaient, que leurs prĂ©tendus « parents » ne seraient pas toujours lĂ pour les sauver.
Je me demande Ă quel point il a grandi
depuis la derniĂšre fois queâŠ
         Cette pensĂ©e le surprit. Cela allait bientĂŽt faire deux Ă trois mois quâil avait quittĂ© sa prison pour retrouver cette dimension, et voilĂ quâil venait seulement de penser au plus jeune rĂ©incarnĂ© de leur fratrie. Il ne doutait pas quâAlibert, avec qui il avait eu lâoccasion dâĂ©changer Ă plusieurs reprises lors de sa premiĂšre visite, avait les compĂ©tences nĂ©cessaires Ă lâĂ©ducation de son frĂšre â voire le mental requis pour faire face aux Ă©lans caractĂ©riels du dragon noir, Grougaloragran, qui lâaccompagnait. Seulement⊠Depuis quand avait-il cessĂ© de considĂ©rer ses frĂšres et sĆurs autrement que comme des individus Ă part entiĂšre ?
Notre famille.
Les Douzes Primordiaux.
Notre peuple.
.
Vous devez avoir du mal Ă trouver de nouveaux cadeaux
pour tous ces anniversaires, non ?
.
.
Quâest-ce queâŠ
Quâest-ce que je pourrais leur offrir ?
         Câest ainsi que les deux Ăąmes passĂšrent plusieurs longues minutes, assises contre la rude Ă©corce de lâArbre-Palais. Lâun finissant dâĂ©couler une tristesse trop longtemps rĂ©primĂ©e pour un cĆur si jeune, lâautre⊠devant faire face Ă ses propres doutes. Des questions quâil avait prĂ©fĂ©rĂ© relĂ©guer au second plan pendant des siĂšcles, obnubilĂ© quâil Ă©tait par⊠par tout autre chose que sa famille. Il y avait eu lâarrivĂ©e des MĂ©chasmes, Aroh, les tensions, DĂ©rĂ©lyan, la Grande Guerre, lâExil, la survie Ă travers le Krosmoz, cette nouvelle planĂšte, la double-jeu de Chibi, la corruption du Conseil, la menace dâOrgonax, la⊠la « trahison ».
Quâai-je donc Ă leur offrir ?
         Et lui, Qilby⊠qui nâavait pas encore pu Ă©ponger la rage de son bannissement, pas su abandonner la fausse fiertĂ© dâĂȘtre « celui qui rĂ©parerait toutes les erreurs » de leur famille, pas su oublier la douceur des jours « dâavant »⊠Qilby, avec plusieurs millĂ©naires au compteur, qui Ă©tait toujours terrorisĂ© Ă lâidĂ©e de ne pas pouvoir protĂ©ger les siens, comme Ă lâĂ©poque oĂč lui et ShinonomĂ© habitaient cette bicoque perchĂ©e sur la falaise. Qilby qui dĂ©sirait montrer quâil pouvait ĂȘtre encore utile malgrĂ© ses frĂšres et sĆurs accumulant les rĂ©incarnations.
« Câest vraiment p-pas justeâŠ
- Je sais, petit, je saisâŠÂ » Lui rĂ©pondit lentement lâĂliatrope.
« M-maisâŠÂ ! » Lâenfant renifla bruyamment. « Mais câest vraiment encore m-moins juste pour vous !
- Que- ? »
         Tyli se dĂ©gagea alors aussi brusquement de lâĂ©treinte quâil ne sây Ă©tait jetĂ©, surprenant le scientifique au passage qui dut sâappuyer sur sa mauvaise Ă©paule pour rester droit. Devant lui, le jeune Sadida se tenait droit Ă prĂ©sent, un doigt accusateur en direction de lâhomme encore Ă moitiĂ© avachi sur le sol.
« Câest pas juste, carâŠÂ ! C-car vousâŠÂ ! » Inspiration tremblante. « V-vous vous ĂȘtes tout seul ! »
         Qilby sentit sa gorge se serrer.
Parce que tu vas finir tout seul QilbyâŠ
.
.
et câest ta plus grande peur.
« Mâsire Yugo a AdamaĂŻ, m-mais jâai bien vu, moiâŠÂ ! T-tout le monde a-au Palais dit quâvous ĂȘtes m-mĂ©chant, quâil faut p-pas venir vous parler, m-maisâŠÂ ! » Lâenfant sembla se calmer. « Mais v-vous nous avez aidĂ© avec Ciarel, vous⊠E-et mĂȘme si vous avez fait des choses pas trĂšs⊠pas trĂšs bien, hum⊠Ce nâest pas une raison p-pour⊠pour que vous soyez t-tout seul dans des moments c-comme ça. »
         Il en était presque certain à présent.
« Non, câest v-vraiment pas juste ! C-car aprĂšs tout, câĂ©tait votre frĂšre Ă vous aussi, non ? Mâsire PhaĂ©ris ? »
         Une larme lui avait Ă©chappĂ©eâŠ
« Il⊠Il doit vous manquer. » La petite touffe de feuilles se rapprocha, sâasseyant juste devant lui. « E-et câest⊠câest vraiment pas juste q-que vous deviez affronter ça t-tout seul. C-car moi, jâai Ciarel, jâai M-madame et Monsieur Plumargent, jâai les c-copains et m-mĂȘme les autres au PalaisâŠÂ ! Mais vous-
- MoiâŠÂ » Il dĂ©glutit. « Yugo est jeune, pareil pour AdamaĂŻ. Moi, je nâai pas besoin de tout ça. HĂ©hĂ©, ne tâen fais donc pas, petit⊠Jâai lâhabitu-
- Et câest encore plus grave ! » Cria lâautre de sa voix perçante. « Câest normal que la douleur sâen aille Ă un moment, m-mais parfois, câest notre tĂȘte qui dĂ©cide Ă la place dânotre cĆur si on a mal ou pas : ça arrive quand on est tout seul. On veut plus avoir mal, mais comme on nâa personne pour nous aider, alors on essaye de gĂ©rer ça tout seul, car on pense quâon est assez fort, que câest pas si difficile aprĂšs tout ! Alors on serre, on serre , et là ⊠Paf ! »
         Comme pour accompagner son histoire, le Sadida leva dramatiquement les bras au ciel, faisant voler quelques lianes de sa tignasse au passage.
« PafâŠÂ ? » Sâenquit la scientifique, lâombre dâun rictus en coin.
- Paf. » Appuya lâautre, un air bien trop sĂ©rieux pour ĂȘtre pris comme tel. « Ăa explose. On nâest plus capable de se maĂźtriser⊠Et on peut faire ou m-mĂȘme⊠mĂȘme d-dire des choses que lâon regretterait.
- Oh ? Tu en sais quelque chose, jâimagineâŠÂ ? » Le ton Ă©tait doux, le sarcasme abandonnĂ© depuis longtemps.
« Oui⊠Le m-mĂȘme jour oĂč jâai vu Ciarel a-avec⊠avec son pĂšre, on⊠on sâest disputĂ©s. Je l-lui ai dit des chosesâŠ
- Des choses⊠que tu regrettes ?
- B-beaucoup, oui. » Il secoua alors la tĂȘte. « M-mais on a fait la paix depuis. On sâest parlĂ©, et maintenant, s-si jâai besoin, elle mâa dit que je pourrai toujours compter sur elle⊠et ses parents aussi, bien sĂ»r. B-bref ! Ce que je voulais v-vous dire au dĂ©part, câest queâŠÂ ! »
         Deux iris chocolat plongÚrent dans ceux ambrés du savant :
« Vous nâavez pas Ă faire tout, tout seul ! Peut-ĂȘtre quâles gens ici ne vous aiment pas beaucoup, et peut-ĂȘtre que Mâsire Yugo et AdamaĂŻ nâont pas encore fait la paix avec vous, mais moi je vois bien quâvous, hum⊠Vous faites des efforts ? Bon, vous ĂȘtes pas toujours a-aimable quand on vous croise dans les couloirs, câest vrai... M-mais ça peut sâarranger, hein ? E-et puis vous nous avez aidĂ© avec C-ciarel, e-et vous aussi vous combattez le monstre avec les autres, l-le⊠CâĂ©tait quoi dĂ©jĂ âŠÂ ? NĂ©fiâŠNĂ©fĂ©lâŠÂ ? »
         Alors que le plus jeune sâĂ©vertuait Ă rassembler ses souvenirs, le plus ĂągĂ© revivait les siens :
.
Tu sais, tu nâes pas obligĂ© de prendre toutes les responsabilitĂ©s
pour la simple raison que nous sommes nĂ©s les premiersâŠ
.
Tu nâes pas seul, Qilby.
.
ShinââŠ
.
         Dâun revers de manche, il essuya la trace laissĂ©e sur son visage.
« Tyli ?
- H-hum, oui Messire ? » BĂ©gaya lâenfant, interrompu dans son monologue.
« Je te remercie. Je crois⊠Je crois que je vais bienâŠÂ » Il fronça les sourcils. « Mieux⊠tout du moins. Et jâai Ă©galement rĂ©flĂ©chi Ă quelque chose.
- Ah bon ? » Sâexcita lâenfant, visiblement ravi dâavoir pu mener sa mission Ă bien. « Vous voulez faire quoi ? Vous avez un plan ?!
- HĂ©hĂ©, hé⊠Oui, on peut dire çaâŠÂ » Lui sourit lâĂliatrope. « Cependant, je vais peut-ĂȘtre avoir besoin dâun coup de main. Tu crois que tu- ? »
         Il nâeut pas le temps de terminer sa phrase que le Sadida Ă©tait dĂ©jĂ debout, visiblement dĂ©terminĂ©.
« Bien sĂ»r, Messire ! Quâest-ce quâon fait ?!
- Ha, ha ! Eh bien tout dâabord, il va falloir ranger un peu : avec tout ça, ce laboratoire nâa plus que son nom pour se dĂ©fendre. EnsuiteâŠÂ » Il se leva Ă son tour, jetant un regard Ă la table dâexpĂ©rimentation laissĂ©e en lâĂ©tat.
⊠que dirais-tu de changer un peu de formule ?
« HeyâŠÂ »
         Adamaï se releva, étirant ses ailes encore juvéniles restées bien trop longtemps écrasées par son propre poids contre le matelas royal. Sur le lit voisin, une touffe de cheveux blonds émit un grognement sourd.
         Cela allait bien faire une semaine que Yugo et son frĂšre dragon nâavaient pas quittĂ© leurs appartements, prĂ©fĂ©rant faire appel aux soins des petites mains du Palais pour quĂ©rir leur nourriture. AdamaĂŻ avait bien tentĂ© de les faire sortir Ă plusieurs reprises, ne serait-ce que pour aller se dĂ©gourdir les membres ; le ciel lui manquait. Mais le petit Ăliatrope nâĂ©tait pas de cet avis : la douce obscuritĂ©, Ă mi-chemin entre lâaube et le crĂ©puscule, Ă©tait bien trop agrĂ©able. Sortir, câĂ©tait sâexposer Ă la lumiĂšre, Ă ses couleurs, ses parfums, ses musiques, ses visagesâŠ
         Sorti, câĂ©tait sâexposer Ă la rĂ©alitĂ©.
Jâai⊠Jâavais tors sur toute la ligne.
PhaĂ©ris, Balthazar, peut-ĂȘtre mĂȘme GrougalââŠ
Lâancien⊠« Moi »âŠ
         à ses cĂŽtĂ©s, les draps remuĂšrent. Une masse Ă©cailleuse venait de sâassoir, Ă©tendant une main griffue vers son bras nu pour le secouer. Lui gardait les yeux rivĂ©s sur le plafond.
N-nous avions tortâŠÂ !
Qilby ne nous a jamais « trahi », du moins⊠pas dans la
mesure quâon se lâimaginait.
Il voulait juste nous prĂ©venir, et nous⊠MoiâŠÂ !
         DerriĂšre ses paupiĂšres se rejouaient inlassablement les mĂȘmes images : celles de ses cauchemars de la veille⊠quâil savait dĂ©sormais ĂȘtre ceux de son aĂźnĂ© il y a des siĂšcles de cela.
« Câest vous qui mâavez trahi,
Et non lâinverseâŠ
.
.
FrÚres indignes ! »
         Il resserra un peu plus sa paume contre le tissu comme sâil pouvait Ă©touffer cette voix et les remords qui lâaccompagnaient.
« Hey, YugoâŠÂ » AdamaĂŻ reprit, plus bas. « FrĂ©rot, tu penses tellement fort que je peux tâentendre dâici. On en a dĂ©jĂ discutĂ©, pas vrai ? Ăa va faire cinq jours que tu-«Â
         Son frĂšre tourna brusquement la tĂȘte, ses boucles dorĂ©es, crasses et emmĂȘlĂ©es, laissant entrapercevoir un regard noisette vidĂ©.
« Nous lâavons envoyĂ© dans le Dimension Blanche parce quâil voulait nous protĂ©ger Adamaï⊠Il a fini comme il est aujourdâhui Ă cause de n- !
- Oui, câest vrai. » RĂ©pliqua le dragonnet, un soupir au coin des lĂšvres. « Mais il nây a pas que ça. Qilby a toujours eu une personnalité⊠disons, « particuliĂšre ». Qui nous dit quâil nâaurait pas fini par- ?
- Encore avec cet argument ?! » Yugo sâĂ©tait redressĂ© lui aussi, faisant face Ă lâautre. « Câest lui qui a voulu une relation pacifique avec les MĂ©chasmes ! Câest lui qui a tentĂ© de nous dissuader de les attaquer ! Câest lui qui nous a sauvĂ© du Krosmoz ! Câest encore LUI qui a quand mĂȘme voulu nous prĂ©venir de lâarrivĂ©e dâOrgonax ! » Inspiration. Larmes de rage Ă©touffĂ©es « Et mĂȘme APRĂS TOUT ĂA â Shinonomé ! La Dimension, la trahison !-, IL-
- Il a tenté de nous sauver des dirigeants du Monde des Douze⊠»
         Yugo sâaffala contre le mur adjacent, ramenant la couverture Ă lui, comme pris dâune soudaine envie de plonger Ă nouveau dans les bras de la lĂ©thargie.
Lui et moiâŠ
Nous voulions la mĂȘme chose.
Il était juste plus clairvoyant.
Plus désespéré.
« Je sais, Yugo, je saisâŠÂ » AdamaĂŻ Ă©galement semblait perdu. « Mais⊠Ce nâest pas toi qui⊠Enfin, pas vraiment « toi » qui a-
- Ne sommes-nous pas les mĂȘmes Adâ ? Nos anciennes vies et nous ? AprĂšs tout, câest parce quâil nous connaissait aussi bien avant que Qilby a presque gagnĂ© la derniĂšre fois que nous lâavons affrontĂ©.
- Mais nous ne pouvons pas ĂȘtre exactement comme eux ! Sinon, il aurait vraiment gagnĂ©. »
         Il nây eut que le silence pour rĂ©pondre au dragon ivoire.
« Ce nâest pas dâta faute Yugo. » Tenta-t-il une derniĂšre fois. « Ou alors si câest de ta faute, câest aussi la nĂŽtre. Aussi la mienneâŠ
- Mais vous vous nâĂ©tiez pas « le Roi » ! » Ricana lâautre, dĂ©prĂ©ciateur.
« Et toi tu nâĂ©tais quâun enfantâŠÂ »
         Au fond de lui, Yugo savait que son frĂšre avait partiellement raison. Ă y regarder Ă prĂ©sent, leur histoire de famille lui apparaissait comme une longue liste de reproches inavouĂ©s, dâincomprĂ©hension rĂ©ciproques, et de tentatives de rĂ©conciliation maladroites. Il avait toujours su, avec PhaĂ©ris, quâil y avait ces « tabous » Ă ne jamais aborder sous peine de recevoir un regard sĂ©vĂšre, empli tout autant dâinterdits que de peines. Il nâavait toutefois pas songĂ© Ă lâĂ©ventualitĂ© que ces zones dâombres soient plus vastes et puissantes que celles quâon avait bien voulu lui Ă©clairer⊠Il avait Ă©tĂ© un roi fantĂŽche dans sa derniĂšre vie, et voilĂ quâil avait rĂ©cidivé : il avait jugĂ© sur la base dâune figure menaçante, Ă ce qui sâapparentait Ă une seconde trahison et nâavait pas cherchĂ© plus loin. Plus profondâŠ
« FrĂ©rot, je sais quâon a⊠que je nâai pas assurĂ© non plus ces derniers jours. Moi aussi aprĂšs tout, je suis parti tĂȘte baissĂ©e en entendant ce qui Ă©tait arrivĂ© à ⊠à P-phaĂ©ris. » Le dragonnet ravala. « Jâai accusĂ© Qilby dânous avoir trahi et jâavais tort, moi aussi. »
         Yugo ne put sâempĂȘcher de relever un sourcil Ă cette dĂ©claration. Il Ă©tait rare que son frĂšre reconnaisse ses erreurs de maniĂšre aussi franche. Encore plus quand celle-ci concernait une personne quâil apprĂ©ciait peuâŠ
« Mais on a fait ce qui nous paraissait le mieux Ă ce moment-lĂ Â : aprĂšs tout ce quâon avait endurĂ©, tu peux pas me dire quâil nây avait pas des raisons de sâinquiĂ©ter ! Pareil pour les « nous » du passé : ils ne savaient pas tout ce que lâon sait aujourdâhui et ont pris la dĂ©cision qui leur paraissait la plus⊠enfin la moins⊠Tu comprends ?
- Oui je vois⊠Je voisâŠÂ » Mais ! « Mais⊠Mais nous nâavons mĂȘme pas essayĂ© de⊠de parler avec lui alors queâŠ
- Parce que tu penses que lui, il lâaurait fait, hum ? »
         Son frĂšre marquait un point. Encore. Cela le soulageait autant que lâagaçait. MalgrĂ© ses rĂ©cents efforts, Yugo nâavait jamais Ă©tĂ© le plus fin observateur ni mĂȘme le meilleur des confidents, mais force Ă©tait dâadmettre que le scientifique nâĂ©tait pas des plus bavards non plus sur ses Ă©motions. De ce quâil avait pu ĂȘtre tĂ©moin, Qilby ne sâĂ©tait jamais tournĂ© vers autre que sa sĆur jumelle, ShinonomĂ©, dans ces situations de crises, si ce nâest peut-ĂȘtre Mina et ce « Aroh » dont il avait entraperçu de brefs Ă©clats. Et que dire de ces derniers mois ! Chaque fois quâil Ă©tait parvenu Ă recueillir quelques confidences de la part de son aĂźnĂ©, il avait eu lâimpression que lâexercice lui Ă©tait douloureux, au point oĂč ce qui devait ĂȘtre un partage de souvenirs ressemblait davantage Ă de lâextorsion dâinformations⊠AdamaĂŻ avait raison : jamais lâĂliatrope ne se serait confiĂ© sur un tel sujet.
Dâautant plus queâŠ
« Câest tout de mĂȘme Ă©trangeâŠÂ » Souligna la coiffe turquoise.
- Oui. » Appuya lâautre. « Mais je pense sincĂšrement que si on a pu faire diffĂ©remment cette fois, câest parce quâon a su comment-
- Non, pas ça, enfin -oui, je suis dâaccord, simplementâŠ
- HumâŠÂ ?
- Tu ne trouves pas ça bizarre ?
- Il va falloir quâtu sois plus prĂ©cis, frangin. » RĂ©pliqua AdamaĂŻ, une moue fatiguĂ©e.
« PourquoiâŠÂ ? Pourquoi nous cacher la vĂ©rité ? » Sâenquit Yugo. « Je veux dire : on a clairement pu voir que nous avions tous⊠hum, nos « responsabilitĂ©s »⊠Pourquoi ne pas avoir tentĂ© de nous lâexpliquer ? Tout simplement ? Ou mĂȘme ! Pourquoi ne pas avoir utilisĂ© ces souvenirs pour nous accabler, toi et moi ?
- Parce quâil⊠nây a pas pensé ? » Le dragon afficha un air dubitatif face Ă sa propre rĂ©ponse. « Ou quâil craignait que lâon ne se focalise que sur son rĂŽle Ă lui ? On a tous eu notre part dâerreurs, mais lui Ă©tait⊠plus sur le devant de la scĂšne ? Du moins, câest lui qui a toujours dĂ» prendre les dĂ©cisions, humâŠ
- Décisives ?
- Une dĂ©cision, câest pas toujours dĂ©cisif ?! »
         Les jumeaux ne purent sâempĂȘcher de pouffer de rire Ă cette rĂ©flexion. Lâambiance sâĂ©tait allĂ©gĂ©e, comme si un courant dâair Ă©tait parvenu Ă braver les fenĂȘtres closes depuis des jours pour emporter lâair chargĂ© de remords et de questions
« Bon, en tous casâŠÂ ! » Sâexclama finalement AdamaĂŻ en sâĂ©tirant lascivement. « Ce nâest pas en restant ici que lâon fera avancer quoi que ce soit. Pointant une griffe accusatrice vers son frĂšre : « Jâlâai dĂ©jĂ dit, mais peu importe câque tu dĂ©cideras de faire, je te soutiendrai YugoâŠ
- ⊠et pour me soutenir il faut dâabord que je fasse quelque chose. » ComplĂ©ta lâĂliatrope, la rĂ©flexion comme une rengaine. « Mais par oĂč commencer, Adâ ?
- On avisera ! » EnchaĂźna le dragonnet, essayant tant bien que mal de tirer lâautre du lit par la manche. « Mais câest clairement pas en restant ici quâon le dĂ©couvrira ! »
         Il fallait sortir, nâest-ce pas ? Il fallait se confronter Ă cette rĂ©alitĂ©âŠ
« Imagine te lever un jour pour dĂ©couvrir un monde identique Ă celui de la veille, et pourtant, rien nâest pareilâŠ
Car la seule chose qui nâest plus la mĂȘmeâŠ
Câest toi. »
         Yugo esquissa un sourire partagĂ© entre la peine et la fatigue : celui quâils avaient pris pour un vieux fou Ă©tait peut-ĂȘtre bien plus sage quâil nây paraissait.
Bien quâun peu trop amer malgrĂ© tout.
Enfin,
je ne peux pas vraiment lui reprocherâŠ
« Bon, trĂšs bien : jâvais faire un tour dans la salle de bain et je reviens.
- Ouaip ! Profites-en pour te rendre un peu prĂ©sentable : tes cheveux pourraient servir de nid Ă Azâ ! »
         Le souvenir de son prĂ©cieux Tofu, laissĂ© Ă la garde dâAlibert, raviva une lueur nostalgique dans le cĆur du jeune garçon : Ă la premiĂšre occasion, il faudra que lui et AdamaĂŻ partent pour les terres dâAmakna rendre visite Ă son pĂšre adoptif ainsi quâĂ leurs frĂšres, Chibi et Grougalâ. Comme ils devaient avoir grandi depuis la derniĂšre fois quâils les avaient vu ! Et encore, ce nâĂ©tait rien Ă cĂŽtĂ© de- !
         Il sâarrĂȘta alors, la main sur la poignĂ©e de cuivre soudĂ©e Ă lâĂ©corce.
« Yugo ? » Sâenquit son frĂšre, inquiet Ă lâidĂ©e de devoir calmer un nouvel orage de ressentiments.
« Hey, Adâ⊠Tu crois que⊠Tu crois que cela lui ferait plaisir ? » Sa voix tremblait, mais le regard quâil lui lança alors Ă©tait dĂ©terminĂ©. « Dâaller voir Chibi et Grougalâ, chez Papa avec nousâŠÂ ? Tu crois que cela lui plairait ? »
         AdamaĂŻ nâeut pas besoin de demander davantage de prĂ©cision.
« Faudra voir ça avec lui ! » Lui rĂ©pondit-il avec un rictus en coin. « Pas sĂ»r que Grougalâ soit trĂšs content dâle retrouver au dĂ©but maisâŠÂ »
Il finira par sây habituer.
Il finira par comprendre.
.
.
Comme nousâŠ
« Bon, allez ! Reste pas plantĂ© lĂ comme un Cwabotteur Ă son rocher : on nâa pas toute la journĂ©e non plus !
- Haha, jây vais, jây vais ! » RĂ©torqua Yugo, une serviette sur lâĂ©paule. « Mais câest pas comme si lâon Ă©tait attendu quelque part !
- Tu ne sais pas ! Lâaventure attend quiconque accepte de lui ouvrir la- ! »
         On frappa à la porte.
         Les deux frĂšres se regardĂšrent, Ă la fois Ă©bahis par cette synchronicitĂ© â si ce nâest sortilĂšge⊠quâangoissĂ©s par qui pouvait bien se trouver derriĂšre. Les deux se jetaient des regards implorant lâautre de faire le premier pas, quand le son se fit Ă nouveau retentir dans la chambrĂ©e, plus insistant cette fois-ci.
« Ra-huum, Raaah-hum ! » Une voix fluette sâĂ©claira la gorge de lâautre cĂŽtĂ©. « Messire Yugo ? Messire AdamaĂŻÂ ?..... Il y a quelquâun ? »
         Les concernĂ©s soupirĂšrent de soulagement : ce nâĂ©tait quâun membre du Palais Royal : pas besoin de se prĂ©parer Ă affronter dĂšs lâaube une discussion quâils Ă©vitaient depuis une semaine. AdamaĂŻ, plus proche de lâentrĂ©e, se dĂ©voua alors Ă ouvrir au malheureux. Câest lĂ quâil tomba nez Ă nez avec une touffe de mousse frĂ©tillante :
« Ah ! Messire AdamaĂŻÂ : Bonjour Ă vous, Sire ! » Tyli se mit sur la pointe des pieds avant dâagiter vigoureusement son bras en apercevant une coiffe turquoise par-dessus lâĂ©paule de son frĂšre. « Et bonjour Ă vous aussi Messire Yugo !! »
         Tandis que lâĂliatrope rendait son salut au Sadida par un timide mouvement de la tĂȘte, devenu conscient de lâĂ©tat dans lequel il se prĂ©sentait, le dragonnet ivoire prĂ©fĂ©ra sâenquĂ©rir directement du motif de cette visite bien matinale par, qui plus est, un serviteur bien peu ordinaire :
« Câest MaĂźtre Joris qui- ?
- Pas du tout ! » Le devança la jeune pousse, visiblement peu embarrassĂ©e de couper la parole Ă un invitĂ© royal. « Enfin, Messire Joris sâra lĂ , lui aussi, mais câest pas lui qui vous invite ! Faut quâvous vous prĂ©pariez le plus vite possible : les autres sont dĂ©jĂ tous en train de se rassembler dans la cour ! »
- Quoi, i-invitĂ©s ?! Et comment ça, dans la cour ? » Interrogea AdamaĂŻ, plus que perplexe. « Et pour quoi faire dâabord ?
- Bah enfin, câest Ă©vident, non ? » SâĂ©cria Tyli, un large sourire sur le visage. « Pour faire la fĂȘte voyons ! »
~ Fin de la partie 1/2 du Chapitre 11








