Gaston dit Ă peu prĂšs ceci : « Camarades, on a pensĂ© quâil Ă©tait nĂ©cessaire de profiter dâun aprĂšs-midi comme celui-ci pour se retrouver un peu ensemble. On se connaĂźt mal, on sâengueule, on a faim. Il faut sortir de lĂ . Ils ont voulu faire de nous des bĂȘtes en nous faisant vivre dans des conditions que personne, je dis personne, ne pourra jamais imaginer. Mais ils ne rĂ©ussiront pas. Parce que nous savons dâoĂč nous venons, nous savons pourquoi nous sommes ici. La France est libre mais la guerre continue, elle continue ici aussi. Si parfois il nous arrive de ne pas nous reconnaĂźtre nous-mĂȘmes, câest cela que coĂ»te cette guerre et il faut tenir. Mais pour tenir, il faut que chacun de nous sorte de lui-mĂȘme, il faut quâil se sente responsable de tous. Ils ont pu nous dĂ©possĂ©der de tout mais pas de ce que nous sommes. Nous existons encore. Et maintenant, ça vient, la fin arrive, mais pour tenir jusquâau bout, pour leur rĂ©sister et rĂ©sister Ă ce relĂąchement qui nous menace, je vous le redis, il faut que nous nous tenions et que nous soyons tous ensemble. » Gaston avait criĂ© cela dâun trait, dâune voix qui Ă©tait devenue progressivement aiguĂ«. Il Ă©tait rouge et ses yeux Ă©taient tendus. Les copains aussi Ă©taient tendus et ils avaient applaudi. Les droit commun avaient lâair stupĂ©fait et ne disaient rien. Ces phrases Ă©taient lourdes dans le block. Elles semblaient venir de trĂšs loin. On oubliait la soupe, on nây pensait plus. Et ce que lâon avait pu se dire seul Ă soi-mĂȘme, venait dâacquĂ©rir une force considĂ©rable pour avoir Ă©tĂ© criĂ© Ă haute voix, pour tous.
Robert Antelme, LâEspĂšce humaine, Gallimard, 1957











