F Bon                                                                                                                      Marcel Moreau : LâĂ©criture Ă bras-le-corps par AndrĂ© Velter                 © LE MONDE DES LIVRES, 03.11.05                                                                                                  En littĂ©rature ou ailleurs, les monstres, au dĂ©but, font toujours un peu peur. Surtout, ils dĂ©rangent, ils encombrent, ils empĂȘchent de laisser filer le temps, les rĂȘves, les amours ou les lectures comme si de rien nâĂ©tait. Avec eux, pas de repos Ă attendre, pas dâinsouciance Ă espĂ©rer. Le plus Ă©trange, câest quâils restent sur le qui-vive tout en dĂ©bordant de vie. On dirait quâils ont dans les veines un peu du chaos initial, une sorte de germe hĂ©ritĂ© du big bang qui les tiendrait en Ă©tat dâexpansion constante et les pousserait Ă prolifĂ©rer sans cesse, Ă crĂ©er Ă tout-va.Dans la catĂ©gorie des possĂ©dĂ©s du verbe, Marcel Moreau occupe depuis plus de quarante ans la place de lâaccidentĂ© miraculeux. Etre nĂ© fils dâouvrier, en 1933, dans la rĂ©gion miniĂšre du Borinage en Belgique, avoir quittĂ© lâĂ©cole Ă 15 ans, aprĂšs la mort du pĂšre, avoir exercĂ© des emplois ingrats et ineptes sous la fĂ©rule dâune mĂšre abusive, tout cela semblait interdire non seulement un destin dâĂ©crivain, mais jusquâĂ lâidĂ©e mĂȘme dâun tel avenir possible. Sâil dĂ©vorait Zola, DostoĂŻevski ou Nietzsche, lâadolescent nâimaginait pas Ă©chapper un instant Ă cette condition, dĂ©jĂ imprĂ©vue, dĂ©jĂ enviable, de lecteur forcenĂ©. Il tentait bien dâarracher quelques mots, quelques phrases, quelques bribes langagiĂšres Ă lâinterminable nuit qui cadenassait son existence, mais câĂ©tait une tentative de damnĂ©, un exercice au forceps, un enfantement qui pensait ne jamais voir le jour.Pourtant, page aprĂšs page, dans la douleur, il sortait littĂ©ralement de lui les orages, les fureurs, les dĂ©sirs si longtemps brimĂ©s, bridĂ©s, blessĂ©s, pour les jeter dans un livre creuset, un livre volcan, un livre au comble de lâexaspĂ©ration. LĂ il sâen prenait frontalement, comme sâil agressait une entitĂ© palpable et sensible aux coups, Ă cette "rĂ©ali tĂ© qui joue aux arpenteurs autour de lâhomme et lui dicte ses mesures". Avec la prodigalitĂ© dâun sans-le-sou ou lâinconscience dâun affamĂ© qui donne sa main, sa rate et son coeur Ă manger au premier venu, Moreau se livrait et amorçait une effraction pareille Ă une sujĂ©tion ardemment consentie. LâĂ©criture se rĂ©vĂ©lait soudain le refuge et le gouffre, lâĂ©chappĂ©e et le miroir, le sang et le ciel : la naissance oĂč renaĂźtre sans fin.Contre toute attente, Quintes, ce roman composĂ© Ă la maniĂšre dâun sauve-qui-peut, suscita lâenthousiasme de Simone de Beauvoir, de Jean Paulhan et dâAlain Jouffroy. Lâauteur en resta plus abasourdi que grisĂ©, humblement persuadĂ© quâil sâagissait dâun "accident", Ă dĂ©faut dâune mĂ©prise. Cependant, pour ĂȘtre sans vanitĂ©, le monstre ne sâen trouvait pas moins Ă pied dâoeuvre dĂ©sormais, avec une fringale Ă©norme et une soif si inventive quâelle naufrageait toutes les ivresses. A peine reconnu, et en quelque sorte estampillĂ© "Ă©crivain", Moreau allait aussitĂŽt dĂ©border du cadre, dĂ©river furieusement de livre en livre comme sâil Ă©tait Ă la fois le navire et lâocĂ©an.Il confiait ainsi Ă AnaĂŻs Nin : "Ce nâest pas assez que lâĂ©criture soit un chant, encore faut-il quâelle nous intoxique, quâelle nous drogue, quâelle provoque chez le lecteur ces somptueuses titubations sans lesquelles il nâest point dâextrĂȘme dĂ©couverte. Mon but est dâinonder de vin le langage de France, dâĂ©crire un livre qui se boive, qui se danse plus quâil ne se lise." Et ce but, Moreau lâa si fastueusement poursuivi quâil en a Ă©tourdi et submergĂ© plus dâun. Autant de rĂ©cits menĂ©s Ă bride abattue, autant de passions qui mettent le tumulte entre extase et torture, autant de corps en majestĂ© et dâĂąmes en sueur, comment suivre les pages par milliers dâun galop si effrĂ©nĂ© dans la vie et les mots ?La réédition chez DenoĂ«l de quatre volumes publiĂ©s jadis par Marcel Moreau chez Buchet-Chastel et Christian Bourgois a immĂ©diatement force de rĂ©ponse. Quintes, LâIvre Livre, Sacre de la femme, Discours contre les entraves, proposent un parcours que les titres, Ă eux seuls, suggĂšrent, et qui est une fĂȘte, une fiĂšvre, un festin de rythmes et dâodeurs, de jubilations et dâeffrois, dâinsurrections et dâenchantements. Jean Dubuffet, dans lâune de ses lettres donnĂ©es en postface, Ă©numĂšre, avec la verve ferroviaire qui nâappartient quâĂ lui, lâensemble des sensations qui saisissent tout lecteur consentant : "Jâai reçu le livre en pleine poire, on a de la peine Ă sâen remettre. Une transe frĂ©nĂ©tique. Tous les gonds sautĂ©s par le mouvement de lâhĂ©lice. Une chouette purge. Tout Ă fait salubre. Hautement tonique. Câest incroyable que vous puissiez mener pareil train sans reprendre haleine."Mais lâĂ©lan, lâĂ©nergie, la course qui garde en partage lâabĂźme et lâinfini, ne sont pas tout. Ce charroi de phrases, qui porte certes le chaos de lâexistence lĂ©guĂ©e aux ĂȘtres et aux choses, invente aussi la parole qui libĂšre, qui ouvre brĂšche sur brĂšche et traverse lâordre meurtrier du monde comme lâordre normalisĂ© du langage. Moreau creuse encore et toujours la voie de lâĂ©vadĂ©, la voie de celui qui veut Ă©chapper Ă ce "passĂ© de contre-lumiĂšre" qui sâapparente toujours et encore Ă lâhorizon de suie du Borinage natal. De lĂ ce qui le rend irrĂ©ductible, rĂ©fractaire Ă toute mode, Ă tout embrigadement, Ă tout jeu littĂ©raire. De lĂ , sa singularitĂ©, sa route solitaire dans le paysage, et qui se moque dâĂȘtre carrossable.Aujourdâhui, avec trois rayons de bibliothĂšque derriĂšre lui, il offre un roman qui nâen est pas un, une romance au jour le jour qui se vit et sâĂ©crit, qui se traque, sâexalte, se cĂ©lĂšbre et sâefface, qui parie sur lâimpossible, qui avoue : "Nous nous sommes attirĂ©s par aimantation chancelante, maladresses magnĂ©tisĂ©es", et qui sâintitule, points de suspension compris : Nous amants au bonheur ne croyant... RĂ©cit dâun troubadour qui se voyait sur le retour et qui soudain retrouve et la Dame et le chant, et qui "se sent pousser des ailes, inconnues jusque-lĂ dans le monde des ailes". Eblouissement, rĂ©surrection, hymne, sacralisation ravivĂ©e de la femme, sans que soient passĂ©s pourtant par pertes et profits les Ă©clairs noirs et lucides qui peu Ă peu ravagent.Câest un brĂ»lant message qui place lâamour si haut quâil le condamne Ă une foudroyante terre dâexil, oĂč la question nâest pas dâĂȘtre heureux coĂ»te que coĂ»te, mais de rester digne dâun pur et inaccessible mystĂšre, de ce que Moreau nomme le "secret de dĂ©raison fertile".Ainsi, la danse du monstre sâĂ©gare-t-elle pour mieux rejoindre sa quĂȘte, son obsession, sa dĂ©livrance : embrasser lâunivers tout au fond de soi, sâoctroyer les mots dâune crĂ©ation liĂ©e Ă lâinouĂŻ, prendre la lumiĂšre Ă bras-le-corps et ne pas renoncer aux effets, aux exigences, aux commotions dâune terrible joie.       © AndrĂ© Velter _ Le Monde
Les livres parus chez Denoël :
réédition : QUINTES - LâIVRE LIVRE - SACRE DE LA FEMME - DISCOURS CONTRE LES ENTRAVES nouveautĂ© : NOUS, AMANTS AU BONHEUR NE CROYANT...