Devant moi, il y avait une fille qui devait passer son agreg dâhistoire dans un mois, elle se retrouve Ă faire le mĂ©nage dans un centre commercial et elle est contente, parce que dâabord on lâavait mise au ramassage des ordures. Elle sa famille est coupĂ©e en deux, du cĂŽtĂ© de son pĂšre tout le monde est dehors, du cĂŽtĂ© de sa mĂšre ils ont tous Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s. Le jour de la rafle, elle Ă©tait venue chez sa mĂšre pour lâaider Ă monter une armoire IKEA, elle se retrouve ici alors que sa soeur continue dâaller Ă la fac. DerriĂšre moi, il y a un mec de mon Ăąge, notaire aussi, on a un peu discutĂ©, lui câest pire, ça fait une semaine quâil mange sans tickets, câest-Ă -dire du pain et du lait concentrĂ© de la Croix-Rouge, ils nâont plus que ça. Je nâen pouvais plus dâattendre, je ne savais pas comment je tenais, ça nâen finissait pas, en plus les gens gueulaient autour de la cabine, personne ne savait pourquoi, bref, Ă force dâattendre, le tour de la fille avant moi est arrivĂ©. Elle a appelĂ©, elle est restĂ©e sans rĂ©action, et au bout dâun moment elle mâa passĂ© le combinĂ© en me disant : « je comprends rien ». Jâai Ă©coutĂ©. CâĂ©tait une musique dâattente, ça durait, ça durait, personne ne dĂ©crochait. Je lui ai dit : « Attendez, je vais essayer. » Jâappelle, et lĂ je tombe sur une voix Ă©lectronique qui me dit : « Bonjour, vous ĂȘtes sur le serveur vocal de la mairie de Clichy-sous-Bois, merci de bien vouloir composer votre numĂ©ro-identifiant. » Ăa avait lâair de marcher, je tape mon numĂ©ro et jâentends « si vous ĂȘtes bien Jean-Christophe Belleto, tapez diĂšse », je le fais, et lĂ on me rĂ©pond : « Nous nâavons pas reçu votre paiement pour les tickets dâalimentation dâavril, si vous avez effectuĂ© votre paiement dans les deux jours tapez 1, si vous voulez rĂ©gler immĂ©diatement votre facture par carte de paiement tapez 2, si vous prĂ©voyez de la rĂ©gler dans les 48 heures tapez 3. » Je ne comprends pas, on nâa plus de compte en banque ni de carte bleue, je ne savais mĂȘme pas quâil fallait payer pour les tickets, je sais pas du tout quoi faire, jâentends « nous nâavons pas compris votre rĂ©ponse », je commence Ă paniquer, Ă tout hasard je tape 3, et lĂ , ça raccroche. Je ressors de la cabine comme un fou. Je cours aprĂšs ceux qui sâĂ©loignent, je leur demande « vous avez tapĂ© 3 vous aussi ? Vous avez tapĂ© 3 ? », ils me disent oui, tout le monde a tapĂ© 3, et personne ne sait comment payer sans carte bleue. On est lĂ , Ă se demander pourquoi ils font ça, ce que ça veut dire, on se dit que ça doit ĂȘtre un bug, alors lâĂ©tudiante nous rejoint et elle se met Ă nous sortir toute une thĂ©orie, dâaprĂšs elle câest pas du tout un bug, au contraire, câest parfaitement calculĂ©. Elle parle de vengeance. Elle explique dans les derniĂšres annĂ©es sous la RĂ©publique, quand les gens tĂ©lĂ©phonaient Ă la Caf ou Ă PĂŽle Emploi ils tombaient sur ce genre de rĂ©pondeur avec des questions fermĂ©es, que peu Ă peu tous les services sâĂ©taient mis Ă faire ça. A la fin, les gens qui nâarrivaient pas Ă payer leur facture EDF ne recevaient mĂȘme pas de lettre de relance, leur tĂ©lĂ©phone sonnait, et ils entendaient un serveur vocal leur poser les trois mĂȘmes questions : venez-vous de payer ?voulez-vous payer tout de suite ou aurez-vous payĂ© sous 48 heures ? Il nây avait pas dâoption « avez-vous des difficultĂ©s pour payer ? » ou « souhaitez-vous ĂȘtre mis en relation avec un agent ? ». Les gens ne pouvaient que rĂ©pondre oui Ă lâune des trois questions posĂ©es par lâordinateur. »