Rencontre avec Atlantico, le jeune pure player de deux ans qui veut faire de la différence sur les titres, les angles et les intervenants, une marque de fabrique
Le pure player, arrivé sur le Web le 28 février 2011, a soufflé ses deux bougies sur un bilan encourageant. Rencontre avec Jean-Sébastien Ferjou, co-fondateur et directeur de la publication, et Charlotte Chabaton, rédactrice en chef adjointe.
Jean-Sébastien Ferjou et Charlotte Chabaton
Crédit photo : Marion Dautry
Les titres chez Atlantico, ça prend deux heures par jour. «Quand on voit un titre de deux kilomĂštres, on se dit qu'on est bien chez Atlantico. Pour ma part, je suis trĂšs exigeant lĂ -dessus», martĂšle Jean-SĂ©bastien Ferjou, le directeur de publication. A ses cĂŽtĂ©s, Charlotte Chabaton, rĂ©dactrice en chef adjointe, acquiesce d'un sourire... Cette attention portĂ©e aux titres a, pour Jean-SĂ©bastien Ferjou, quelque chose Ă voir avec le pouvoir des images. «Cela me rappelle les montages que je faisais pour l'Ă©mission 7 Ă 8 chez TF1. Il y a un truc qui sâadresse au cerveau rĂ©tinien, quelque chose qui nâest pas juste de lâordre de la raison.» Car le journaliste a fait d'abord fait ses armes Ă TF1 et LCI avant de se lancer dans l'aventure en ligne, avec la crĂ©ation d'Atlantico en fĂ©vrier 2012. Ce nâest d'ailleurs pas un hasard si la grande majoritĂ© de sa rĂ©daction est issue de l'audiovisuel.
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La titraille: plus câest long, meilleur c'est
Les titres longs ne sont ni trĂšs Ă©lĂ©gants ni idĂ©aux pour le rĂ©fĂ©rencement dans les moteurs de recherche. Qu'importe, le site affiche plus d'un million de visiteurs uniques par mois selon MĂ©diamĂ©trie. De toutes façons, sur le Web, «lâidĂ©e, câest de mettre toujours la conclusion devant, comme ça les gens ont au moins lu ça», enchaĂźne Jean-SĂ©bastien Ferjou, lucide. «Internet, ce nâest pas de lâĂ©crit. Câest vraiment prendre les gens par la main. On ne joue pas Ă cache-cache avec le lecteur».
Sur la cinquantaine dâarticles publiĂ©s chaque jour, peu d'entre eux ont un titre qui tient en moins de trois lignes. «Destruction des Ă©glises, dĂ©tection des homosexuels⊠sommes-nous beaucoup trop complaisants avec les projets de nos alliĂ©s des pĂ©tromonarchies du Golfe?» s'Ă©tale sur cinq lignes. «LĂ©onarda et Ecomouvâ, on sâen fout⊠les six Ă©checs qui constituent la vraie facture de François Hollande pour la France», sur quatre lignes.
Faire la diffĂ©rence avec les autres sites d'informations, c'est l'obsession des dirigeants d'Atlantico. Charlotte Chabaton nâhĂ©site pas Ă taxer ses rivaux pour leur manque dâoriginalitĂ©. «Si vous regardez les titres quâont pu faire les autres sur lâimpopularitĂ© dâHollande, en rĂ©alitĂ© il ont fait quinze fois les mĂȘmes titres. Ce sont des titres courts mais, au final, ce sont des titres qui nâapportent rien». Comprendre: aucune information supplĂ©mentaire.
Exemple avec les reprises des dĂ©pĂȘches AFP sur LibĂ©ration, qui titre Record d'impopularitĂ© pour François Hollande. Sur Le Parisien, on lit Sondage: François Hollande n'a jamais Ă©tĂ© aussi impopulaire. Le Figaro, lui, indique Nouveau record d'impopularitĂ© pour Hollande.
«Charlotte, ton mari a appelé», interrompt un de ses collĂšgues en passant la tĂȘte dans lâentrebĂąillement de la porte. Dans ce vieil immeuble du 11e arrondissement de Paris, deux piĂšces d'une cinquantaine de mĂštres carrĂ©s au total accueillent lâensemble de lâĂ©quipe. Dâun cĂŽtĂ©, la partie direction avec cinq bureaux individuels, beaucoup de livres et deux vieilles cartes Ă©cornĂ©es, l'une de la ville dâorigine de Jean-SĂ©bastien Ferjou, La Rochelle, et l'autre de la France au Moyen Ăąge. Sur son bureau, nulle prĂ©sence de quotidiens mais quelques magazines. Et au-dessus de la pile, LâHistoire pour les Nuls. De lâautre, la rĂ©daction oĂč des jeunes journalistes, Ă©couteurs sur les oreilles, travaillent en open space sur des bureaux imbriquĂ©s comme des piĂšces de Tetris.
Les bureaux d'Atlantico, cÎté rédaction
Crédit photo : Marion Dautry
Lâangle, «câest lâADN du site», continue la rĂ©dactrice en ched adjointe. Sans abonnement au flux de l'AFP, Atlantico mise sur un regard «dĂ©calé». «On arrive sur l'actualitĂ© un jour plus tard, on est obligĂ© de prĂ©senter un angle plus travaillĂ© pour ne pas rĂ©pĂ©ter ce que les autres ont dit la veille. Quitte Ă renoncer Ă certains sujets si on considĂšre quâon nâa rien Ă ajouter par rapport aux autres», explique-t-elle. Une position adoptĂ©e aussi chez les concurrents, de Rue89 Ă Slate.fr.
TaxĂ© dâĂȘtre de droite, le directeur de la publication d'Atlantico assume: oui, le «point de vue depuis lequel on Ă©crit est plus Ă droite quâĂ gauche - mais pas sur tous les sujets». Pourtant, Atlantico ne se veut pas militant. «On ne se lĂšve pas le matin en se disant "tiens, comment je vais faire une actu de droite?"», prĂ©cise Jean-SĂ©bastien Ferjou. Quant au nom, jugĂ© trop «atlantiste», ce serait, pour lui, un simple «problĂšme de vieux!».
Ritualiser le Web comme à la télé
Outre l'empreinte audiovisuelle de son directeur et d'une partie de sa rédaction, Atlantico empreinte d'autres stratégies à la télévision. Le pure player a une logique de programmation pour rythmer la journée des lecteurs. En guise de JT, deux points d'actu quotidiens sur Facebook. Des articles hebdomadaires «rendez-vous», qui font appel à des collaborateurs réguliers, rappellent le principe des émissions télévisées. On note un petit air de «C'est pas sorcier» avec «Atlantico sciences» tous les dimanches ou de «Nouveau look pour une nouvelle vie» avec «Atlantico chic» le vendredi. «Il y a une volonté de créer un dialogue avec le lecteur, des habitudes», explique Charlotte Chabaton.
Dans la rĂ©daction, il nây a pas de service «politique» ou «sports». L'Ă©quipe se rĂ©partie entre la publication des «pĂ©pites» pour lâactualitĂ© chaude et le «dĂ©cryptage» produit dans un temps plus long.
CĂŽtĂ© «pĂ©pites», les papiers sont courts, pas plus de 500 signes environ. De «"Olive et Tom": le terrain mesure 18 kilomĂštres selon une Ă©tude dâun jeune japonais» à  «FiliĂšre djihadiste dans le Val-de-Marne, quatre membres supposĂ©s arrĂȘtĂ©s», les sujets sont variĂ©s, un peu comme un zapping tĂ©lĂ©. Un mĂ©lange des genres assumĂ©. «Personne nâa envie de lire douze sujets "jus de crĂąne". Le but est vraiment de proposer au lecteur des respirations», explique Charlotte Chabaton. Pas question pour autant d'adopter le ton et les formats dĂ©complexĂ©s de BuzzFeed dont la version française a Ă©tĂ© lancĂ©e le 6 novembre. «LâidĂ©e et le fonctionnement ne sont pas du tout les mĂȘmes».
Quant Ă la partie «dĂ©cryptage», elle s'appuie sur un rĂ©seau de plus de 1.500 contributeurs. Ce nâest pas un lieu de tribune, insiste la rĂ©dactrice en chef adjointe. «80% de la production se fait par interview Ă©crite ou orale, ce qui nous permet de garder la maĂźtrise de lâangle via les questions». L'idĂ©e de dĂ©part dâAtlantico? Aller chercher des gens qui savent de quoi ils parlent. RĂ©sultat, s'enthousiasme Jean-SĂ©bastien Ferjou, les chaĂźnes de tĂ©lĂ©, en manque d'experts, l'appelle pour obtenir le contact des contributeurs citĂ©s sur le pure-player.Â
Un peu de pub et beaucoup dâidĂ©es
En deux ans dâexistence, Atlantico sâest fait connaĂźtre sans dĂ©penser un centime en marketing. Avec des contenus remontĂ©s sur Yahoo!, le pure player a fait son nid chez les cadres supĂ©rieurs et les CSP+ (catĂ©gories socio-professionnelles supĂ©rieures), la condition sine qua non pour participer Ă une offre premium de Prisma Pub avec Capital et Slate.
Mais Jean-SĂ©bastien Ferjou ne croit pas Ă la publicitĂ© comme seul moyen de financement. Ni Ă sa propre rĂ©putation, dâailleurs. Il ironise: «je savais dĂšs le dĂ©part que je nâĂ©tais ni Edwy Plenel (le patron de MĂ©diapart, ndlr) ni Anne Sinclair (la directrice Ă©ditoriale du Huffington Post, ndlr), donc câĂ©tait difficile dâarriver en disant "regardez ce que je vais faire, câest trop gĂ©nial, vous allez tous avoir envie de vous abonner en masse!"». Il sâest donc lancĂ© en mai dans lâĂ©dition dâa-books, des mini-livres numĂ©riques.
AprĂšs une perte de 988.500 euros et un chiffre dâaffaire dĂ©cevant de 164.000 euros en 2012, il annonce le triple de recettes en 2013. «Parce quâon est trop fort» plaisante-t-il...
Marion Dautry et Diane Schlienger