Cauchemar
Le virus "ZC3AÂČ" avait fait des ravages dans la dĂ©mographie des continents, interrompu les processus de crĂ©ation de richesses.
En Nortavera, pays en pointe sur la scĂšne internationale avant le XXe siĂšcle, aprĂšs les Ă©lans de solidaritĂ© envers les victimes, les manifestations de reconnaissance envers ceux qui avaient soignĂ©, approvisionnĂ©, transportĂ©, assurĂ© les sĂ©curitĂ©s, lâindividualisme et la recherche par tous les moyens dâun profit pour soi, avaient triomphĂ©.
Des patrons fraudaient allĂšgrement Ă lâindemnisation du chĂŽmage partiel en faisant travailler leurs salariĂ©s chez eux tout en les dĂ©clarant chĂŽmeurs, licenciaient et embauchaient aussitĂŽt un salariĂ© dont la rĂ©munĂ©ration Ă©tait largement financĂ©e par lâĂtat dans le cadre dâun plan favorisant lâaccĂšs des jeunes Ă lâemploi. Des chefs dâentreprise se querellaient, ne payaient plus un loyer, un contrat dont lâexĂ©cution avait commencĂ©, conservaient la TVA plus longtemps, demandaient Ă la garder pour toujours. Le clou : ils se dĂ©claraient faillis et la loi les autorisait Ă se dĂ©barrasser de leurs dettes, dâune partie de leur personnel et Ă racheter Ă vil prix leur propre entreprise.
Des salariés avaient mis en avant un imaginaire droit de retrait pour, aux frais de la princesse, échapper à la fois au salariat et quelques jours au confinement, en famille, clandestinement et à la campagne.
Des chĂŽmeurs prĂ©textaient des pathologies les exposant plus que dâautres au virus quand il leur Ă©tait proposĂ© un nouvel emploi.
Quelques professeurs (trÚs peu) doublaient la durée de leurs vacances avec de semblables subterfuges.
Des travailleurs indĂ©pendants et des commerçants ultra-libĂ©raux se trouvĂšrent Ă gagner plus dâargent en cessant toute activitĂ© quâen travaillant, grĂące aux gĂ©nĂ©reuses modalitĂ©s de calcul des indemnisations.
Personne ne songea Ă lire ce petit bouquin passionnant et diabolique de Paul Lafargue , " Le droit Ă la paresse", pour justifier intelligemment son refus de "lâĂ©trange folie" de "lâamour du travail" en le fustigeant philosophiquement. Ătait-ce trop demander dâau moins simuler lâintelligence ?
Une pluie diluvienne dâaubaines sâĂ©tait abattue sur un pays oĂč les "jamais-contents" - non nĂ©cessairement les "sans-le-sou" -, ne furent pas davantage satisfaits (fallait sây attendre), mais complĂ©taient, comme jamais, leurs livrets dâĂ©pargne qui ne leur rapportaient plus grand chose depuis des lustres, privant la croissance de lâun de ses puissants leviers.
Allez expliquer Ă des gens qui, quelques mois plus tĂŽt, remplissaient leur caddie de pĂątes et de rouleaux de papier-cul et qui, en bonne santĂ© physique, formaient de longues files sur les trottoirs dâun grand port de lâextrĂȘme nord-ouest du Pays pour ĂȘtre dĂ©pistĂ©s - on se demandait si ce dont ils soufraient Ă©tait si difficilement dĂ©pistable - quâil leur fallait dĂ©penser leur argent pour que lâĂ©conomie se refasse la cerise, que les gens retrouvent du boulot !
LâĂtat, lâAssurance chĂŽmage, l'Assurance maladie, la Retraite, les CollectivitĂ©s territoriales, servaient leur prestations en mode "open bar" et tous leurs ressortissants sâaccoudaient au comptoir. Le Fisc, la Collecte des Cotisations, mettaient la pĂ©dale douce dans le recouvrement des sommes dues Ă la demande des dĂ©biteurs. Il nây avait plus de contentieux.
Tous les lobbies se pressaient au guichet des ministres pour demander la levĂ©e des contraintes, lâoctroi dâavantages, de subventions, dâaides et de crĂ©dits non remboursables (un nouveau âconceptâ) dont ils nâavaient parfois pas besoin, quâils encaissaient et plaçaient en bourse Ă des fins de spĂ©culation.
Pour la premiĂšre fois, selon un scenario que personne nâaurait osĂ© Ă©crire, on eut une illustration concrĂšte de ce que signifiait le "ruissellement de lâargent". Une jeune prĂ©sidente Ă qui, Ă peu prĂšs tout avait jusque-lĂ souri, dĂ©clarait quelques mois plus tĂŽt, que le phĂ©nomĂšne se produisait quand les gens dâen haut, prenaient des initiatives et gagnaient tant dâargent quâil ruisselait vers les gens dâen bas, le long de la corde de course en montagne Ă laquelle ces derniers Ă©taient accrochĂ©s, suivant le chef Ă©clairĂ© et hardi, certains par un pied, dâautres par le cou. LĂ , sans les patrons, ni le travail, on obtenait de bien meilleurs effets. Les Ă©conomistes nâosaient pas dĂ©noncer la transmutation de lâor en plomb, ni le "bon argent" en monnaie de singe. Les risques dâinflation faramineuse puis de banqueroute Ă©taient pourtant considĂ©rables.
Dans le monde, les gouvernants promettaient tout, des conteneurs de milliards exprimĂ©s dans toutes les monnaies du monde Ă©taient dĂ©versĂ©s aux deux bouts des sociĂ©tĂ©s : les entreprises et les gens "dâen bas". Lâentre-deux, le plus nombreux, sâinquiĂ©tait dâavoir Ă acquitter de nouveaux et douloureux impĂŽts destinĂ©s Ă pallier les consĂ©quences de lâextravagante et prodigue âfĂȘte des survivantsâ avant que lâinflation rogne encore plus leur pouvoir dâachat. Avec lâeffet attendu quâelle dĂ©valorise les dettes Ă©tatiques himalayennes gĂ©nĂ©rĂ©es pour acheter la paix et lisser sur longue pĂ©riode la surmortalitĂ© liĂ©e au virus. Les dĂ©fauts de paiements effaceraient ce quâil resterait des monumentales ardoises qui devaient contribuer Ă faire réélire les gestionnaires de la crise ou Ă les laisser finir tranquillement leurs mandats.
Pendant ce temps, les milliardaires - Ă part une poignĂ©e dâimmensĂ©ment riches qui sâauto-dĂ©claraient solidaires et gĂ©nĂ©reux, tout en se gardant de faire le moindre don Ă leur Ătat - serraient les fesses et se faisaient discrets. Ils redoutaient un impĂŽt qui les aurait spĂ©cifiquement visĂ©s. On aime bien crier avant dâavoir mal dans ce monde-lĂ .
En Nortavera, de populeuses cohortes de citoyens, sans bien comprendre ce quâil se passait, sâengagĂšrent Ă ne jamais plus voter, en privilĂ©giant Ă lâavenir, la vĂ©hĂ©mence et la violence pour obtenir des avantages.
Le gouvernement prenait des mesures visant Ă enrayer lâĂ©pidĂ©mie, mais on lui opposait que câĂ©tait trop tard, trop tĂŽt, que le moment Ă©tait mal choisi, que sa politique sanitaire Ă©tait illisible, quâelle nâĂ©tait pas assez Ă©nergique, quâelle Ă©tait brutale, liberticide, pusillanime, que les indicateurs de la progression de la pandĂ©mie et de son aggravation Ă©taient trompeurs, la preuve les morts du dimanche qui nâapparaissaient dans les statistiques que le mardi... Les moins de vingt-cinq ans se fiaient Ă dâautres statistiques qui les disaient moins exposĂ©s aux consĂ©quences tragiques dâune contamination, alors ils sâasseyaient groupĂ©s, serrĂ©s, sur les recommandations destinĂ©es Ă protĂ©ger les personnes fragiles. Ceux dont les entreprises sâenrichissaient de rassemblements risquĂ©s ne voulaient connaĂźtre de chiffres que ceux qui se rapportaient Ă leurs caisses enregistreuses et aux boĂźtes Ă espĂšces dissimulĂ©es sous leurs tables. Ils manifestaient devant les hĂŽtels des reprĂ©sentants dĂ©concentrĂ©s de lâĂtat en demandant la libertĂ© de commercer et de vivre (eux) Ă en mourir (les autres).
Les cultivateurs faisaient des razzias sur les produits phytosanitaires et rĂ©-ouvraient leurs armoires mĂ©talliques provisoirement âcadenassĂ©esâ avec de vieux sandows oĂč leurs saloperies attendaient, confinĂ©es, des "jours meilleurs" sans se douter, quelques semaines auparavant, que ces derniers Ă©taient proches. Les viticulteurs bio sâarrangeaient avec les contraintes de leurs cahiers des charges. Lâherbe ne repoussait plus nulle part. Les abeilles mouraient de plus belle, le miel, nouvel or jaune se faisait rare mais, heureusement les chinois avaient inventĂ© une mĂ©lasse de substitution qui ne valait pas tripette mais trompait maints acheteurs. Les Ă©leveurs dopaient leurs bĂȘtes pour les Ă©paissir et vendre du gras et de lâeau au prix du muscle - normal en ces temps de sĂ©cheresse sĂ©vĂšre -. Des fonctionnaires dysfonctionnaient, ceux qui dâordinaire contrĂŽlaient, dĂ©rapaient, fermaient les yeux sur les malhonnĂȘtetĂ©s. Les boites de nuit qui nâavaient pas lâautorisation dâouvrir se transportaient dans les bars qui eux, lâavaient. Les fous dĂ©filaient contre le masque, les crĂ©tins, bien plus nombreux aussi. On cassait la figure de ceux qui vous demandaient de le porter. On cassait la figure de ceux qui ne le portaient pas. Le mĂȘme sort attendait ceux qui le portaient qui Ă©taient parfois les mĂȘmes que ceux qui vous demandaient de le porter, mais pas forcĂ©ment. On enregistra des cas de bagarres de masquĂ©s entre eux et de non masquĂ©s entre eux. Des tuniques mauves tentaient de sâen mĂȘler mais sâemmĂȘlĂšrent dans leurs revendications, au point de passer pour des militants syndicaux radicaux luttant pour "du travail pour tousâ ce dont certains ne voulaient surtout pas (dans les deux camps) et se retrouvaient Ă chahuter mĂ©chamment, une ancienne comique scatologique qui disait les aimer plus que tout et qui voulait aussi devenir prĂ©sidente de la RĂ©publique pour faire aboutir leurs revendications, affirmait-elle. Aussi quand cette derniĂšre dĂ©clara :â Je lĂąche rien, en tout cas pas maintenant !â, on ne fut pas sĂ»r de bien comprendre.
Les rescapĂ©s archi-minoritaires des mouvements pas tout Ă fait populaires dâavant-crise sâĂ©taient convertis au terrorisme, les flics cognaient, les pompiers avaient peur. Les nĂ©gociateurs des syndicats multipliaient par dix les montants de leurs prĂ©tentions en se disant "dans le bordel ambiant, ça pourrait marcher et mĂȘme si on en obtient le cinquiĂšme, on les aura bien niquĂ©s". Et ça marchait.
Les humanistes de gauche ne savaient que dire, les humanistes de droite priaient, les extrĂȘmes-droites jubilaient et inventaient des histoires Ă dormir debout, mais que des fractions non nĂ©gligeables de peuples gobaient. Les pragmatiques faisaient nâimporte quoi au nom du pragmatisme, versaient dans lâopportunisme et commettaient au moins une grosse erreur par jour qui coĂ»tait la vie Ă des gens (on nâarrivait pas Ă les dĂ©nombrer), les rĂ©alistes ne rĂ©alisaient pas ce qui arrivait, les gauches et les droites traditionnelles sâĂ©taient dissoutes, les ultra-libĂ©raux nâen finissaient pas de manger des chapeaux en exigeant plus dâĂtat. Les extrĂȘmes-gauches se rapprochaient des extrĂȘmes-droites ayant dĂ©jĂ en commun la dĂ©nonciation de tout, lâabsence de projet Ă©conomique et politique un peu Ă©laborĂ© - qui les eĂ»t fait ressembler Ă tous les autres et les eĂ»t exposĂ©s Ă lâintelligence de probables contradicteurs - dans le but dâajouter au trouble et de venir y pĂȘcher. On eut mĂȘme un "Front populaire" (sic.) de Zeflay Ă Chaudour en passant par trois ou quatre plumitifs additionnels. Les sĂ©cessionnistes de tout poil se marraient : le foutoir Ă©tait favorable Ă leurs causes.
Les chefs de village, de bourg et de ville qui avaient, dans un vaste mouvement de rĂ©bellion impolie, tant dĂ©noncĂ©, au moment du Grand DĂ©ballage, le fait que la prĂ©sidente les tinssent pour quantitĂ© nĂ©gligeable, et qui sâemployaient Ă dire, urbi et orbi, que "chef Ă©lu, câest vraiment trop dur" - les sondeurs estimaient alors Ă plus de 50 % le mouvement de leur prochaine dĂ©sertion -, se reprĂ©sentĂšrent tous comme un seul homme et une seule femme (qui, au mieux, serait 1Ăšre ou 2Ăšme adjointe, ce qui en dit long sur les conseils de ces communautĂ©s, sur les hommes et la noblesse de leurs ambitions) aux Ă©chĂ©ances suivantes. Ils nâavaient pas obtenu de nouvelle revalorisation de leur "indemnitĂ© de fonction", mais y croyaient encore et sâouvraient, le temps dâune demi douzaine dâannĂ©es supplĂ©mentaires, une nouvelle pĂ©riode de chantage Ă la grĂšve administrative et au boycott de la collaboration inter-collectivitĂ©s territoriales et Ă©tatiques. Les prĂ©sidents de RĂ©gions se rĂȘvaient Rois en leur Pays, levant lâimpĂŽt, rĂ©tablissant les langues de jadis quâil ne parlaient pas, armant des policiers provinciaux (recalĂ©s des concours nationaux), imaginant des croisades pour des causes insensĂ©es, rendant une justice conforme Ă leurs intĂ©rĂȘts, bĂątissant des rĂ©sidences royales plus somptueuses que les hĂŽtels de rĂ©gion qui avaient dĂ©jĂ coĂ»tĂ© des blindes (au passage, la rĂ©invention de lâamour courtois nâĂ©tait pas prĂ©vue). Les grands chefs dĂ©concentrĂ©s de lâĂtat entraient en dĂ©pression et se convertissaient (selon le lieu et la nature des terrains de leur affectation) Ă la pĂȘche en riviĂšre ou au gros en mer et Ă la culture des rosiers et de potagers, ou demandaient leur mutation dans des emplois trĂšs subalternes. Les bourgmestres des grandes villes se prenaient pour les premiers magistrats de villes illustres, libres, grandioses et uniques, Ă lâinstar de ce que furent au moyen-Ăąge, Venise, Florence, Anvers, Amsterdam. Ils ne connaissaient pas les villes de lâOrient proche, de Chine, dâInde... qui, avant celles de lâEurope avaient Ă©tincelĂ© et stupĂ©fait. Certains Ă©taient incultes et prĂ©fĂ©raient la moto Ă la lecture.
Il comprit quâil Ă©tait suivi. Il se mit Ă courir. De plus en plus vite. Son cĆur battait Ă tout rompre. Sa poitrine en feu lui faisait un mal insoutenable. Des autos, des tracteurs, des chars, des bateaux, des hĂ©licoptĂšres, des drones, des buggys, le pourchassaient. Sa vie allait finir lĂ ...
Il sâĂ©veilla en sueur... Mauvais cauchemar. Il Ă©tait en France, un bien beau pays, celui des lumiĂšres et des droits de lâHomme. Son peuple y savait faire les rĂ©volutions. Tout allait bien. MĂȘme sâil fallait prendre garde.
Serge Lebahy
(Ce billet nâest pas un pamphlet. Câest le compte-rendu dâun cauchemar terrible dont les scĂšnes sâinscrivant dans la mĂ©canique chaotique et insensĂ©e des rĂȘves, ne sauraient ĂȘtre rapprochĂ©es, sans mauvaise foi, dâune quelconque actualitĂ©. Toute ressemblance avec un pays rĂ©el, des Ă©pisodes de vie, des groupes de personnes et des individus rĂ©els, rĂ©sulterait de fortuitĂ©s regrettables)












