« Depuis des siècles, le cimetière des Saints-Innocents était devenu un lieu de débauche. Orgie, sabbats et pourriture ! Il y a bien longtemps déjà , Philippe Auguste avait pris des mesures. Il avait fait ceinturer le cimetière d’un long mur qui cachait les déambulations des prostituées, leurs rencontres et leurs transactions. Un mur avec des ouvertures... C’est même alors qu’une église dédiée aux saints innocents commença à être édifiée. Comme quoi la monarchie catholique semble bien avoir été moins mal à l’aise avec le malaise sexuel que l’esprit nouveau de la fin du 18ème siècle qui va exiger de faire passer son bulldozer des Lumières sur ce charnier, sur la débauche, sur tout et qu’on n’en parle plus jamais. Naïf ancien régime qui ignorait les vertus des solutions finales ! Les scènes sexuelles poussent dans le terreau du cimetière comme les algues sur les coquillages ? Qu’à cela ne tienne ! On clôture. Et puis on construit une église. Et on la dédie aux saints innocents. C’est-à -dire qu’on rappelle au genre humain qu’il est toujours et déjà en état de péché. Et puis on aménage tout ça. On invente des séries d’arcades supportant de longs greniers où on mettra les nouveaux ossements.[...]
Il y avait d’autres «dortoirs» (koimeterion en grec, d’où le mot cimetière en français), d’autres nécropoles dans Paris. Saint-Nicolas, Saint-Paul-Saint-Séverin, les Carmes, Saint-Joseph, Saint-Médard. Mais c’est autour du cimetière des Saints-Innocents que va s’allumer la grande colère dans les années 1780. C’est ce cimetière qui va devenir phénomène, s’affecter d’une substance paniquante. Symptôme, en somme, de tout ce qu’on ne supporte plus soudain, de tout ce qu’il y a à liquider, le passé et le présent noirs, l’inadmissible empire du Mal. Rumination précataclysmique par conséquent, à la fin du XVIIIe siècle.
Pourquoi la fixation ici ? Pourquoi pas ailleurs ? Pourquoi seulement là la révolte ?
Le nom n’y est sûrement pas pour rien. Les Innocents. L’innocence. L’innocence perdue, qu’on va vouloir retrouver. Charme discret des Innocents. Non-culpabilité, pudeur, ingénuité et pureté. État de l’être qui n’est pas souillé par le Mal, qui est incapable de le commettre. Innocence obstinée de l’enfance. Candeur, angélisme aux mains nues. Intégrité, virginité. Laissez trottiner à moi les petits innocents en robe blanche. À la veille de commencer une bonne fois pour toutes à se débarrasser de la vielle fable de la faute originelle, comment l’humanité qui s’apprête ainsi à sauter dans la période contemporaine radieuse pourrait-elle continuer à supporter le voisinage obscène entre ce cimetière dégoûtant et puant et ce beau mot d’innocents pour lequel elle va au fond se battre, se scandaliser, de dresser en essayant de l’arracher aux mains des charognes ? Si la mort doit devenir le nouveau Dieu, et mieux encore la Déesse, la vraie Goddess des temps modernes, il importe de bien démontrer qu’il n’y avait rien du tout avant l’innocence de l’être qui va en devenir le vrai sujet. L’être-pour-la-mort, voilà , finitude obligatoire, mais d’abord qu’il soit sans péché ! Qu’on l’ait débarrassé de ce poids, cet obscur fardeau, ce rappel. Qu’on ne puisse surtout pas soupçonner qu’il s’appuie au fond que sur ce handicap de base, ne se construit que sur le refoulement du péché handicapant, qu’il n’arrive qu’a posteriori, secondairement, superficiellement, dans une espèce de partie où il a déjà été joué et perdu, de sorte qu’il ne lui reste plus, en toute connaissance de cause, qu’à essayer de se déprendre peu à peu, le mieux possible, de cette malchance première, définitive.
Pour que le 19e siècle soit possible, pour qu’il puisse naître avec toute son originalité, pour qu’il devienne ce qu’il va être, mais aussi et d’abord pour qu’il commence, il a donc fallu et peut-être suffi que ce voisinage du mot (innocents) et de la chose (ce cimetière immonde) », cette mitoyenneté insupportable, apparaisse brusquement comme abominable. [...]Jusque-là , ça n’avait guère choqué. [...] Tout à coup, on y a pensé.
Alors la situation est apparue révoltante et ne pouvant plus durer. En fonction de l’utopie d’innocence qu’on est en train de se donner. En rapport avec la grande lessive qui commence révolutionnaire à se préparer. La virginité qu’on est en train de s’offrir. Fermement antithéologique, bien entendu, inutile d’insister sur ce point. Définie de l’intérieur de l’humanité et non plus de l’extérieur. Humanité autogérée. Prise en main de l’innocence par les innocents eux-mêmes. Leurs propres interna contre les externa métaphysiques.
L’âge contemporain commence à peine, invisiblement. Deux siècles vont en dévaler. »
— Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges (1985)






