PERDRIGAL (ou LE LOUP) de LÉO FERRÉ
Joan Pau Verdier ~ Le loup [ Léo Ferré ] : https://www.youtube.com/watch?v=tHmcbQh88dI , Jacques Layani - La chose rurale dans l’œuvre de Ferré : http://leoferre.hautetfort.com/archive/2007/06/09/la-chose-rurale-dans-l-%C5%93uvre-de-ferre.html
Les loups n’ont plus de dents, ils mangent les idées ;
À Perdrigal les loups commentent les nouvelles :
As-tu vu ce matin mourir une chandelle ?
Cette étoile de cire où meurent des années…
Il en va de l’espoir comme un tapis de vert.
Usé, l’espoir déçu se trame une autre chaîne
Sur les brisées de ceux qui portent de la laine,
En guise de moutons les loups vont prendre l’air.
Je sais de vieux sapins qui n’ont pas leur raison,
Ils fleurissent des jours, des mois, des parenthèses.
Je sais des paradis perchés sur une chaise
A scruter sous la pluie un désir de pardon…
Les arbres sont polis quand j’y passe mon cœur,
Je me les fais copains d’une ancienne habitude,
Et mes racines se mêlant à leur étude,
Quand je deviens forêt ils deviennent malheur.
Je suis un chêne blond d’un automne déçu,
Des perdrix pour la chasse ont mis leur feu arrière,
Les chansons de l’été des grillons de naguère
Grillent dans le phono vers l’Ouest descendu.
Paradis Perdrigal le jaune te va bien,
Cette couleur qui fonce à mort vers les ténèbres,
Je me souviens du givre et des lundis funèbres
Dans la voiture vers Boulogne avec les chiens…
La petite larguée dans ce lycée d’Auteuil,
Les chiens largués au bois pour la joie des renifles,
Dans les bois de Pershing nous rentrions « ijlifes »,
Dévorer du pain blanc dans un café de deuil.
Je ne sais pas de ciel qui ne reflète Toi,
Je ne sais pas d’oiseau qui n’ait un cri de glaive,
Je ne sais pas qu’un devoir qui lentement s’achève
Avec la fin du jour, avec la fin de moi.
Je ne sais pas de vent qui ne veuille baisser,
Je ne sais pas d’oiseau qui n’appelle le nid,
Je ne sais pas qu’un bonheur enfanté dans la nuit
Et que nous élevons avec nos bras scellés.
La nature est sévère à qui la prend d’un coup ;
Nous sommes des charrues avec des socs de rêve,
Et quand nous essayons le grain entre ses lèvres
La nature nous rend la monnaie de nos sous.
La loupe à l’œil, la plume aux serres, je souris
Comme un aigle plus haut que sa littérature,
Et mes petits dedans mon aire se figurent
Que je vais les sortir avec ma poésie…
Les moutons dans les prés rêvent d’être mangés,
Les loups à Perdrigal boivent le sang de Une,
La nuit, quand ils s’en vont hurler dessous la brune,
On dirait d’un concert aux archets délivrés.
Arbres aux noms perdus, Chênes faits de bouleau,
Hêtres décapités par un néant de paille,
Foin rêvant d’être acquis aux meilleures ripailles,
Fumier devenant Or sous l’arche des museaux…
Perdrigal des fureurs jaunes, je te salue !
Je t’apporte un bouquet de fidèle écriture,
Un bouquet de parole où la voix démesure
Les mots de tous les jours qui n’en finissent plus.
Il faut prier pour moi dans ton ordre païen,
Il faut me pardonner mes pas dans ton silence
Et me donner le temps pour que mon temps commence,
Pour que tout aille mieux et du Mal, et du bien…
Il faut me laisser sourire au sourire du bleu,
Quand la figure du jardin me fait des signes
Et que le sort jaloux relâche ses consignes
Pour nous voir respirer ensemble, l’air heureux.
Je voyais des maisons dans un glacis de toc,
Un chimpanzé volant dans un ciel d’expertise
Et mâchant dans sa barbe une rage soumise,
Comme certains buveurs mâchent devant un bock…
Je voyais une avoine avenante et de chic,
Folle, comme on le sait, dans la nuit des conquêtes,
Et des ombres frôlant ses grâces de coquette,
Saluant de mémoire un frôlement d’aspic.
Je saluais les prés où se mire le Nord,
Dans le vert en allé de ses fins cardinales,
Dans la glace posée au pôle d’une eau pâle
Qu’un avenir d’hiver a durcie dans sa mort.
Un hibou dans les bois joue de la flûte en sol,
Des cris, comme une écharpe aux gorges de fauvettes
Lui jouent la tierce des terreurs et des boulettes…
O lugubres chansons des hiboux parasols !
Un visa pour la plaine, et je m’en vais demain.
Les chevaux Cadillac hennissent kérozène,
Je les vois arrêtés à l’arrêt Théorème,
Piaffer dans le tourment d’un azur incertain.
J’entends le train passer son message de fer,
Le monde survécu dans un paquet de cendres,
Un Boeing éployé qui ne veut plus descendre,
O renaître de Vous et remanger la mer !
Repasser sous le plat du fer qui plane et plie,
Etre la soie perdue au bord de la blessure,
Etre le feu qui rêve du froid de la brûlure,
Accaparer du Rien dans un verre d’oubli…
À Serge et Jannah Arnoux, mes frères du Lot. https://apocalypsohomobetonus.wordpress.com/2008/10/30/leo-ferre-et-pepee/