La mode nâest pas soluble dans les algorithmes
Une tribune de Pascal Morand, prĂ©sident exĂ©cutif de la FĂ©dĂ©ration française de la Couture (et ancien DG de lâIFM), parue dans le Journal du Dimanche (1er mai 2016).
LâarrivĂ©e dâAmazon dans le paysage de la mode tĂ©moigne de ce que nous sommes rentrĂ©s dans une nouvelle Ăšre. Certes depuis quelques annĂ©es dĂ©jĂ , Amazon distribue avec succĂšs vĂȘtements et chaussures. Mais ce qui est nouveau est que cette entreprise avant tout connue comme magasin virtuel va devenir une marque de mode. Elle a recrutĂ© une plĂ©iade de stylistes, acheteurs et responsables marketing, et choisi une ambassadrice suivie par prĂšs de six millions dâInstagramers : Chiara Ferragni.
Je vois sur Instagram, jâachĂšte tout de suite sur Amazon, serait-ce lĂ le nouveau systĂšme de la mode ? La mutation stratĂ©gique du gĂ©ant de Seattle repose sur deux piliers : 1) une capacitĂ© avĂ©rĂ©e Ă recueillir un trĂšs grand nombre de donnĂ©es ; 2) Ă les analyser en temps rĂ©el selon des algorithmes permettant de connaĂźtre et dâanticiper les aspirations des consommateurs. Câest le Big Data. Comme en Ă©cho Ă cette nouvelle donne concurrentielle, le prĂ©sident de Zara, Pablo Isla, a dĂ©clarĂ© que la mode est trop imprĂ©visible pour se rĂ©duire Ă des algorithmes. Et câest la crĂ©ation qui importe avant toute chose et lâĂ©motion quâelle porte en elle.
Les algorithmes ont certes une utilitĂ© incontestable. Ils facilitent lâoptimisation de lâ « expĂ©rience client » . Ils sont Ă©galement capables de dĂ©tecter les tendances Ă©mergentes, ainsi Shazam a dĂ©clarĂ© ĂȘtre en mesure de savoir trente- trois jours Ă lâavance quelles chansons vont devenir des hits. Câest ce que lâon appelle le marketing prĂ©dictif, conduisant Ă ce que Netflix fasse appel Ă Kevin Spacey pour jouer dans House of Cards. Mais dĂšs quâil sâagit de discontinuitĂ©, de surprise, de crĂ©ativitĂ©, leur pouvoir sâĂ©tiole.
Par ailleurs, suivre le consommateur dans ce quâil a de plus intime a son revers, car il est un principe fondamental : plus le marketing est dictĂ© par le consommateur, plus la crĂ©ativitĂ© dont il peut se nourrir en est affectĂ©e. Il importait bien davantage Ă Coco Chanel de libĂ©rer la femme que de se soucier de la consommatrice. Et bien souvent dans la mode, lâaffirmation dâun style nâempĂȘche en rien la quĂȘte incessante de disruption, câest lâessence mĂȘme de la dĂ©marche crĂ©ative.
Au contraire, les algorithmes favorisent les effets de mimĂ©tisme. Ceci vaut pour bien dâautres secteurs. Steve Jobs estimait quâil revenait au consommateur dâapprendre lâusage des produits quâil concevait pour changer le monde. En remontant dans le temps, Henry Ford expliquait que sâil avait Ă©coutĂ© ses clients, il aurait fabriquĂ© des chevaux plus puissants et non des voitures.
Non, la mode nâest pas soluble dans les algorithmes. Bien entendu, lâappropriation du Big Data comme de la rĂ©volution numĂ©rique en gĂ©nĂ©ral est un enjeu incontournable pour les marques de mode, comme pour toute lâĂ©conomie. Les marques incarnant lâidentitĂ© de la mode française continueront dâassumer la part irrĂ©ductible dâincertitude propre Ă la crĂ©ation, tout en forgeant la force Ă©conomique et sociĂ©tale qui peut en rĂ©sulter. Et elles donneront au consommateur le temps de lâaccoutumance qui est aussi celui de la formation du dĂ©sir.












