À bascule
C'est l'histoire d'un vieux garçon, d'un jeune homme plutôt, de quelqu'un qui ne sait plus trop où il en est.
Il doit bientôt penser aux études qu'il va vouloir faire, mais il en sait rien et puis ses parents sont tellement cons que même ses amis lui disent : qu'est-ce qu'ils sont cons, tes parents. Mais c'est vrai, en même temps, ils comprennent rien à ce qu'il est, à ce qu'il aime, à ce qu'il veut. Alors ils sont mal à l'aise et savent pas quoi lui dire. Il est fasciné par les histoires, par les films, les comics, le Japon. Il aime jouer des personnages, avec ses copains, mais il sent bien que ça ne les fait pas toujours tellement rigoler. Parfois il se dit qu'ils ont pitié de lui, et ensuite il se dit qu'au moins il a des copains, c'est déjà bien. Et puis il les fait quand même rigoler, mais il pense souvent à cet après-midi avec eux où, après avoir bu de l'alcool pour la première fois, il est entré dans un espèce d'état second où il faisait semblant de reconnaître personne et d'envoyer tout le monde bouler, et ils rigolaient encore plus mais lui ne sait plus trop s'il faisait semblant ou pas. Il espère qu'ils ont oublié mais il sait que non, et se dit que peut-être ils en parlent entre eux parfois et disent que quand même, c'était bizarre cette histoire. Il sait pas pourquoi c'est arrivé, mais pendant ces quelques heures c'était une bête de foire et tout le monde le regardait et rigolait et c'était mieux que le reste du temps.
Mais ça peut pas durer tout ça, c'est sûr, et bientôt ils partiront tous d'ici et lui qu'est-ce qu'il va faire. Et puis il y a cette fille du collège qui habite dans un autre village, elle est gentille avec lui, elle lui plaît beaucoup et ils parlent beaucoup le soir sur msn mais il sait pas tellement quoi en penser. Le mieux ce serait qu'il se passe un truc avec elle, ça rendrait tout le reste beaucoup moins grave parce qu'elle est vraiment parfaite. Peut-être d'ailleurs qu'il faut forcer un peu le destin, dans ces cas-là.
Alors c'est pour ça qu'il fait semblant d'aller se coucher, ce soir, pour en fait juste attendre que ses parents dorment. Quand il en est bien sûr, sa respiration s'accélère. Il sort de sa chambre sans faire un bruit, prend les clés de la voiture dans l'entrée, ça doit pas être si compliqué que ça de conduire. Il ouvre le portail sans un bruit, monte dans la petite voiture. Pour la première fois, il est sur le siège conducteur de cette voiture où il a dû toute sa vie entendre ses cons de parents parler de trucs à la con. Il n'a pas trop le temps d'y penser, parce qu'il exécute son plan : enlever le frein à main, ressortir, pousser la voiture jusque dans la rue, c'est pas facile de gérer le volant en même temps mais il s'en sort. Il referme le portail sans un bruit, n'arrive pas à croire qu'il est en train de faire ça. Il pousse encore un peu la voiture, c'est sûr dans quelques heures je serai revenu et tout se sera bien passé. Il monte dans la voiture, démarre, cale. C'est pas grave, ça arrive souvent il paraît. Redémarre, et roule : ça y est, il roule ! Seul ! Et se rappelle qu'on pourrait le reconnaître.
Il rejoint la grande route, sait très bien par où passer, c'est simple. Il est sur la grande route, ne sait pas comment allumer les phares mais c'est pas le plus important. Le plus important, c'est de commencer à penser à ce qu'il va lui dire, à Amandine, quand il va débarquer chez elle, chez ses parents. Il voit arriver l'intersection pour emprunter la petite route de forêt à gauche qui mène à son village, ralentit, tourne et des phares arrivent soudain en face et il faut qu'il tourne plus le volant encore mais ça passera pas, il se plante dans la maison de briques rouge qui fait l'angle. Il lui faut une microseconde après le choc pour penser pourquoi, pourquoi ça a dû arriver, pourquoi ne pas revenir une minute plus tôt dans le temps et refaire ça bien, il n'y croit pas encore mais déjà les lumières s'allument dans la maison pendant que les autres phares passent derrière lui sans s'arrêter. Il faut sortir, ça peut pas arriver qu'il parle aux gens qui habitent là et les flics et tout ça, ça peut pas. Il sort, court en sens inverse sur la grande route et s'engouffre dans la première rue noire qu'il croise. Il reprend son souffle, et n'en a vraiment rien à foutre de se sentir vivant. Il a fait la plus grosse connerie de sa vie, c'est fait, c'est lui tout seul qui l'a faite, ça ne pourra plus jamais n'être pas arrivé. Il marche seul dans les rues noires, et si seulement il était n'importe qui en train de dormir dans une de ces maisons sinistres.
Et maintenant quoi, il va pas rentrer chez ses parents, mais il faut qu'il s'éloigne quand même de la voiture. Et il marche et pense à tout, à Amandine qui dort, aux parents d'Amandine qui dorment, à ses propres parents qui dorment encore quelques minutes avant que le téléphone ne sonne. Il pense à lui-même, à l'avenir, à la prison, à l'argent que ses parents vont devoir dépenser alors qu'ils se plaignent toujours que c'est déjà assez difficile comme ça. Et il marche encore, rejoint la grande route bien plus loin, et se dit que peut-être c'est le moment, le moment de partir d'ici, le moment de commencer le reste de la vie, et pourquoi pas. Laisser Amandine là, laisser tout le monde, et peut-être que toute sa vie il repensera à ce moment comme le grand moment de bascule, et peut-être que toute sa vie il essaiera de se souvenir de ce qu'il pensait ce soir-là, de son état d'esprit, et ne se souviendra plus. Une voiture arrive, il se cache au cas où ce serait la gendarmerie, puis sort de sa cachette et lève le pouce. Il s'entend répondre « Paris » à la question de la destination, en se demandant si ça se voit qu'il a pleuré dans les rues noires. Le gars va pouvoir le rapprocher, « c'est déjà ça », soudain il se sent adulte et commence à y croire, à cette histoire de bascule. Pendant que le gars lui fait de la place sur le siège passager, il sent qu'il va devoir s'expliquer, pourquoi tu fais du stop pour Paris à cette heure-là dans ce bled les mains dans les poches, alors vous allez rire etc. Le gars démarre, il commence à réfléchir à une réponse, à un truc qui aurait du sens. Et puis comprend soudain, dans le silence du moteur qui voit déjà les lueurs jaunes de son bled s'éloigner derrière eux, que le gars ne lui demandera rien.









