Les mots que je m’apprête à prononcer ici ont leur volonté bien à eux, ils sont plus forts, plus puissants que moi, et je crois bien qu’ils ont envie de dormir, ou qu’il leur plaît de ne pas être ce qu’ils sont, comme s’ils pensaient que coïncider avec eux-mêmes manquait de sel, et inutile de les réveiller, ils ne réagissent pas à mon : « – Debout ! », et de mon côté, bien sûr, je trouve qu’il y autant d’esprit que de beauté singulière à me trouver pour ainsi dire incapable de connaître mes mots, à ne pas même leur permettre de se connaître eux-mêmes, et puis, au moment d’aborder ainsi l’étendue pâle et accidentée je n’avais pas la moindre envie de me reconnaître pour celui que j’étais, je trouvais au contraire très subtil de me persuader que j’étais un monsieur tel et tel, qui s’apercevait du jour au lendemain qu’il était totalement méconnaissable. Dès lors que tous ceux qui me rencontraient avaient la bonté de reconnaître qu’ils ne me reconnaissaient pas, j’inspirais avec le plus grand plaisir quelque chose que j’appellerais de l’air, si je pouvais juger décent de faire à ce qui me gonflait la poitrine l’honneur de lui donner un nom. Robert Walser, Le Territoire du crayon, Éditions Zoé, 2003














