Le saviez-vous ?
Chaque annĂ©e, 500 000 crabes en fer Ă cheval oĂč limules sont capturĂ©s puis relĂąchĂ©s aprĂšs avoir extrait leur sang bleu. Il est utilisĂ© par le secteur pharmaceutique.

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Le saviez-vous ?
Chaque annĂ©e, 500 000 crabes en fer Ă cheval oĂč limules sont capturĂ©s puis relĂąchĂ©s aprĂšs avoir extrait leur sang bleu. Il est utilisĂ© par le secteur pharmaceutique.

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La limule un petit arthropode, vieux de 450 millions dâannĂ©es, risque aujourdâhui lâextinction Ă cause des groupes pharmaceutiques qui exploitent son sang bleu, contenant des cellules aux caractĂ©ristiques bien particuliĂšres.
Des limules et des sirĂšnes
[25.07.2015]
Laissez moi vous parler de limules, de sirĂšnes et de voix. En anglais vernaculaire, les limules sâappellent "horseshoe crabs", mais ce ne sont pas des crustacĂ©s et elles ne ressemblent que de trĂšs loin au fer Ă cheval. Ian Frazier, un des piliers du New Yorker, en fait l'Ă©loge dans un trĂšs bel article. Elles sont les nouvelles mascottes des Ă©cologistes Ă©tats-uniens : en aimant la Limule, lâĂ©cologiste repousse la tentation de lâesthĂ©tisme, car il est plus naturel de se battre pour des plumes que pour des tentacules.Â
Nous devons aux limules le respect quâon accorde Ă nos ancĂȘtres. Ce sont les plus anciens pluricellulaires Ă frĂ©quenter les mers, depuis dĂ©jĂ 500 millions d'annĂ©es. Elles ont dix Ă douze yeux selon les espĂšces. Elles peuvent tenir une dizaine d'heures en apnĂ©e. Elles ont vu dĂ©filer sans broncher seize Ăšres glaciaires, l'acidification des ocĂ©ans, douze extinctions de masse. Autant dire qu'a priori, ce ne sont pas les dĂ©chets des hommes (qu'on considĂšre toujours, avec notre absence de modestie anthropocentrĂ©e, comme la pire des plaies faites aux Ă©cosystĂšmes) qui leur font peur. Elles n'ont pas pour autant mis au point des stratĂ©gies de dĂ©fense trĂšs Ă©laborĂ©es, elles sont mĂȘme un peu suicidaires : elles traversent les plages bondĂ©es de l'East Coast ou de Chine,  narguant les pĂȘcheurs dĂ©sĆuvrĂ©s, glissant entre les parasols sur le sable et le goudron, dĂ©fiant les hummers, les mouettes avides et les sociopathes en puissance, pour enterrer par milliards leurs Ćufs. Sur ces milliards, quelques millions seulement font le chemin inverse, et pourtant, l'annĂ©e suivante, on les retrouve, toujours aussi nombreuses, sur ces mĂȘme plages.
Les limules ont le sang bleu, ce qui fait d'elles des ĂȘtres Ă la fois nobles, immortels et recherchĂ©s. On ne peut accĂ©der Ă ce sang qu'en leur perçant le cĆur. Un jour, un biologiste bronzeur a dĂ» en ramasser une et la ramener dans son laboratoire, pour la triturer et voir ce qu'il pourrait bien en tirer. Il y a dĂ©couvert leur secret le mieux gardĂ©, le Limulus Amebocyte Lysate. Le LAL repĂšre la plus infime quantitĂ© de bactĂ©ries prĂ©sente dans un organisme. Il sert Ă stĂ©riliser les instruments chirurgicaux, les prothĂšses, les clous, les vis, tout ce qu'on nous fixe dans les os en cas de mĂ©saventure. Il sĂ©curise aussi les rĂȘves des transhumanistes. Le prĂ©lĂšvement de ce sang bleu fait lâobjet dâune politique Ă©thique schizophrĂšne de la part de lâindustrie pharmaceutique : elle refuse d'avancer les frais pour fabriquer un LAL synthĂ©tique, estimant que les braves bĂȘtes sont bien assez nombreuses pour rĂ©pondre Ă nos besoins ; par contre elle prĂ©lĂšve le sang bleu avec humanitĂ©, un tiers par bĂȘte pas plus, ensuite on les remet Ă l'eau, lĂ oĂč on les a trouvĂ©es. Le problĂšme c'est qu'une fois sortis de leur laboratoire, les biologistes consciencieux se font rares : la moitiĂ© des limules relĂąchĂ©es meurent de cette plaie bĂ©ante, asphyxiĂ©es.Â
Dans quelques dizaines de milliers d'annĂ©es, si les amateurs de fossiles existent toujours (je veux y croire), ils tomberont sans doute sur ces empreintes de Limules au cĆur percĂ© et concluront Ă l'Ă©touffement. Ils sâĂ©tonneront de trouver Ă leur cĂŽtĂ© des formes humanoĂŻdes. Ils émettront peut-ĂȘtre une hypothĂšse liant celles-ci Ă celles-lĂ , inventant une relation de fraternitĂ© entre la limule et cet homme sous-marin dont ils retrouveront des tĂ©moignages Ă©crits : les sirĂšnes, les atlantes, les ondines, les naĂŻades existaient de fait, les sĂ©diments sont lĂ pour le prouver. Et ils n'auront peut-ĂȘtre pas tout Ă fait tort. J'ai moi-mĂȘme depuis quelques mois tendance Ă croire Ă leur existence : j'associe les migrants, ceux des bateaux et des cĂŽtes, Ă un peuple de la mer qui, lorsqu'il veut sâĂ©loigner de l'eau, a tendance Ă s'asphyxier et Ă disparaitre.
Ces derniĂšres semaines, j'entends tous les deux trois jours Ă la radio le rĂ©cit d'une de ces morts : ceux qui tentent de traverser la Manche se font renverser pas des camions, se noient dans les bassins de rĂ©tention d'Eurotunnel. C'est qu'ils ont perdu l'habitude de nager, ils ont traversĂ© Ă pied tout un continent pour arriver jusqu'ici, parfois plusieurs. Leur souvenir de la MĂ©diterranĂ©e est dĂ©jĂ loin, leurs branchies se sont bouchĂ©es durant le trajet, ils n'ont plus connaissance de la mer. Ils sortent de lâeau pour trouver la paix ou lâamour sur terre et, comme les sirĂšnes des contes, ils repartent déçus, replongent Ă lâeau avec en tĂȘte lâidĂ©e persistante dâatteindre une nouvelle zone Ă©mergĂ©e, plus chaleureuse. Comme pour les limules, leur passage par la terre ferme les a dĂ©sĂ©quilibrĂ©s, et si on ne leur perce pas le cĆur, c'est tout comme.Â
Je n'ai aucune peine Ă imaginer la sensation d'Ă©touffement : je suis allergique Ă un nombre assez incroyable de choses banales, et les ĆdĂšmes de Quincke ont rythmĂ© mon enfance, jusquâĂ ce que jâapprenne Ă sauvegarder ma trachĂ©e, mes lĂšvres et ma langue (lesquelles peuvent sâavĂ©rer bien utiles en dâautres occasions, hĂ©hĂ©). Câest une perte complĂšte du corps, tout ce quâon fait sans y penser est remis en question, et dans lâintervalle qui prĂ©cĂšde la piqĂ»re salvatrice, on sâimagine de nouvelles capacitĂ©s, les branchies vous poussent Ă la gorge. Cette gorge, qui sâest gonflĂ©e et dĂ©gonflĂ©e une dizaine de fois jusquâĂ lâĂąge de raison, mâa enseignĂ© la beautĂ© et la complexitĂ© de la respiration. Câest la leçon numĂ©ro un : prendre conscience du souffle. Je comprends donc trĂšs bien toutes les mĂ©taphores de lâasphyxie, apprĂ©ciĂ©es des journalistes : le mot dâordre des Afro-AmĂ©ricains ces derniers mois, les termes imagĂ©s que les analystes utilisent pour parler des peuples grec ou kurde face aux FMI/BCE et autres AKP/ISIS, la souffrance sans nom de mes amis dĂ©pressifs, les Limules au cĆur volĂ© et les SirĂšnes dĂ©semparĂ©es. Il faut apprendre, parfois se battre, pour respirer.
LâĂ©tĂ© est la saison par excellence de lâasphyxie : on sâhydrocute dans les piscines et sous les vagues, on oublie lâexistence de ses narines remplies de croutes de pollution (encore mon allergie qui parle), on Ă©touffe et explose dans le bĂ©ton qui se resserre. Les chanceux peuvent aller respirer Ă la campagne, mais pour quelques jours seulement, ensuite on y revient. La chaleur compresse les alvĂ©oles, lâoxygĂšne nâarrive plus au cerveau, et les gens deviennent fous. Câest un thĂšme rabĂąchĂ© par les rappeurs Ă©tats-uniens (les vrais, ceux des annĂ©es 1990 et ceux dâaujourdâhui quâon Ă©coute peu parce quâils ont un usage limitĂ© du vocodeur) : lâĂ©tĂ© Ă©touffe et lâĂ©tĂ© tue. Â
Câest peut-ĂȘtre de ce constat mĂȘme que le hip-hop est nĂ©. Pour les instruments, on sait ce qui sâest passĂ© : Ronald Reagan a supprimĂ© les allocations aux Ă©coles des ghettos, privant les enfants du piano de la flute et de la batterie, ils se sont donc tournĂ©s vers les vinyles de leurs parents, dĂ©butant la plus grande opĂ©ration de recyclage culturel du siĂšcle dernier. Mais pour la voix, câest plus vague : dâoĂč est donc venue cette puissance de feu incomparable ? Tout bon rappeur doit savoir contrĂŽler son souffle, faire varier sa force vocale, changer dâintonation pour raconter ses histoires. Sâil y a pause, elle est programmĂ©e, les blancs non contrĂŽlĂ©s pour cause dâĂ©touffement se sentent immĂ©diatement dans le flux du conteur. Kendrick Lamar, pour donner un exemple actuel, est un maĂźtre du souffle, il peut en faire ce quâil veut. Et ça nâa rien Ă voir avec le chant lyrique, ici câest le rĂšgne de la rapiditĂ© et du politique : on doit dire le plus grand nombre de mots entre deux respirations, pour dĂ©penser au mieux la rare oxygĂšne estivale. Câest une autre forme de « respiration de combat », cette fabuleuse pratique mantrique des fĂ©ministes noires des annĂ©es 1970.
LĂ encore, je vois trĂšs bien ce quâil en est. Câest la leçon numĂ©ro deux : connaĂźtre la puissance du souffle. Au dĂ©but de mon adolescence, jâĂ©tais, Ă mes dĂ©pens, en avance de quelques mois sur tout le monde : pour lâacnĂ©, la mue et lâaffirmation sexuelle. Dans les lieux publics, je nâutilisais que deux registres du souffle, ceux du dĂ©semparé : le cri et le silence. Mais chez moi, dans ma chambre, seul, jâĂ©coutais de grandes interprĂštes de jazz surtout, jâapprenais leur respiration, leurs pauses, leurs ascensions et leurs retraits. En voulant chanter par-dessus elles, je me suis rendu compte que sous les lĂšvres, la langue et la gorge existe tout un monde : les poumons, les abdominaux, les intestins, voire parfois dans les aigus les couilles. Au fil du temps, jâai fait connaissance avec ma voix par le chant. Ăa ne devait pas ĂȘtre beau Ă entendre Ă lâĂ©poque, mais, une fois la mue passĂ©e, je me retrouvais en possession dâune puissance, dâun chant propre par lequel je pouvais affirmer ma place dans le monde. Encore aujourdâhui, quand jâentends les premiĂšres mesures dâune chanson de Nina Simone, je suis incapable de lâĂ©couter sans chanter, car câest elle parmi dâautres qui mâa montrĂ© la voix.
Il faudrait enseigner davantage cette connaissance de la voix que jâai dĂ©couvert seul. On pourrait donner des cours, apprendre aux gens Ă faire pousser leurs branchies. Le peuple de lâeau suivrait lâenseignement des rappeurs, maĂźtriserait son souffle pour ne plus se laisser Ă©touffer. Nous prendrions les limules comme guides : avec âlimulesâ et âsirĂšnesâ, on peut Ă©crire âres in lumine esseâ.
Sous les mers, les migrants au souffle libĂ©rĂ©, les rappeurs apnĂ©iques, les limules Ă©ternelles, Nina Simone et moi : câest une idĂ©e du sociĂ©tĂ©.
(illustrations : Robert Steven Connett)
1600e post ! I give you horsehoe crabs to celebrate. (I love horseshoe crabs, they are fascinating. And very odd.)
In french, Horseshoe crab = Limule.