« Ouvrir un lieu d'asile aux esprits singuliers. »
VoilĂ ce qui sâest passĂ©. On sâĂ©tait battu pour la libertĂ© dâexpression, et puis quand on lâa eue, on nâen a pas profitĂ©. Ce nâest pas grave. Câest un oubli. Certains prĂ©tendaient quâon avait seulement oubliĂ© de penser. Câest impossible. Des tonnes dâimprimĂ©s inondent chaque mois, chaque semaine, le monde des lettres. Sâil nây avait pas un gramme de pensĂ©e lĂ -dedans, ça se saurait. Ce nâest pas le cas. Ces gens-lĂ sont plein dâintelligence. Ils en dĂ©bordent. Le monde des lettres Ă©touffe sous lâintelligence. Il est aux mains des professeurs. LâĂ©poque est venue oĂč, loin de contredire la sottise, il sâagit de contredire lâintelligence. Câest Jean Cocteau qui le dit. Et câest exact. Les professeurs ont beaucoup dâidĂ©es. Mais la littĂ©rature se fait avec des mots. Câest pourquoi, malgrĂ© les apparences, il est si rarement question de littĂ©rature, maintenant, dans le monde des lettres françaises. Il y a lĂ une lacune. Si je dis quâil y a une lacune, Ă©videmment je pense que nous allons la combler. Et rĂ©parer lâoubli dont je parlais. Car on sâoccupe mal de lâart quand on nâa pas lâesprit libre.
Ne croyez pas que la libertĂ© dâesprit suppose lâindiffĂ©rence. Nous avons des convictions. Une en tout cas. Nous pensons quâil nâest pas nĂ©cessaire dâĂȘtre «âengagé⻠pour sâoccuper dâart. Entendons-nous bien. Nous ne voulons pas dire que lâartiste ne doit pas ĂȘtre engagĂ©. Nous disons que son engagement nous est bien Ă©gal et quâil nâentrera pas en ligne de compte quand nous jugerons lâĆuvre. Bien sĂ»r, la politique est importante. Mais nous nous occupons dâart. Ăa nâa aucun rapport, Ă©videmment.
 Nous nâavons pas envie de nous engager. Nous nâavons pas lâesprit de sacrifice. Nous nâavons pas le sentiment du devoir. Nous nâavons pas le respect des cadavres. Nous voulons vivre. Est-ce si difficile ? Le monde sera bientĂŽt aux mains des polices secrĂštes et des directeurs de conscience. Tout sera engagĂ©. Tout servira. Mais nous ? Nous ne voulons servir Ă rien. Nous ne voulons pas que lâon nous utilise. Une pluie de cendres enfouit lentement la terre sous lâennui et la contrainte. Les hommes, un Ă un, rejoignent leur affectation dans les troupeaux .Nous, nous sommes les innocents du village. Nous jouons avec les filles, le soleil ou la littĂ©rature. Avec notre vie aussi, Ă lâoccasion. Nous en ferons nâimporte quoi plutĂŽt que de la porter aux grandes machines Ă tout utiliser. Il est dangereux dâenlever leur part de soleil aux innocents.
Vous avez cru que les hommes nâĂ©taient plus bons quâĂ choisir leur cĂŽtĂ© de la barricade et encore. Vous avez cru que tout Ă©tait en place et quâon pouvait commencer. Cherchez bien. Ne sentez-vous pas quâil y a encore des ĂȘtres dont le bonheur nâest pas dans la servitude. Pour qui la poĂ©sie nâest pas encore une arme. Pour qui le merveilleux nâa pas quittĂ© la terre. Les jours de notre vie, nous les sentons qui passent. Heure par heure. Pour toujours. Les jours de notre vie ne vous serviront pas. Avez-vous cru vraiment que tout Ă©tait rĂ©glĂ© ? Avez-vous cru vraiment pouvoir compte sur tout ?
Cette vie menacĂ©e, cette vie sans issue, nous sommes encore quelques-uns Ă en sentir le prix. La vie est trop prĂ©cieuse pour ĂȘtre utilisĂ©e.
Je mâexcuse. Je mâĂ©garais. Mais il nâest jamais inutile de dire ce quâon pense. Et ne croyez pas, Ă ce sujet, que je vienne de dĂ©finir la tendance dâune Ă©quipe Jâai choquĂ© profondĂ©ment plusieurs de mes camarades. Ils vous le diront quelques pages plus loin. Si jâai une conviction, ce nâest pas pour lâimposer. Ă lâheure oĂč les deux camps battent le rassemblement derriĂšre leurs murailles, jâai voulu accueillir les esprits dĂ©serteurs. Jâai voulu accueillir les esprits libĂ©rĂ©s. Existe-t-il encore des journaux sans consignes ? Peut-on trouver encore des artistes sans haine, ou sans soumission ? Des crĂ©ateurs solitaires, des poĂštes sans parti ? Il fallait bien leur donner refuge quelque part.
 Ouvrir un lieu dâasile aux esprits singuliers.Â
 Moi, dans vingt ans, jâen aurai quarante. Jâaime bien aller jusquâau bout de ce que je pense. ça mâa amenĂ© Ă avoir des principes. Bien sĂ»r, Dieu nâexiste pas. Ăvidemment, rien nâa de raison dâĂȘtre. Alors il faut bien que je prenne tout ça en main. Je choisis de vivre. Je mâappelle Jean-Jacques Pauvert. Je vais construire ma vie sur mes idĂ©es. Sur le goĂ»t de lâĂ©lĂ©gance, de la civilitĂ©, de lâart. Sur le respect de la parole donnĂ©e. Sur le mĂ©pris de choses trop nombreuses pour que je les dise. Et je fais imprimer ceci pour que, quand jâaurai quarante ans, si je nâai pas tenu, il y ait autour de moi pour se marrer beaucoup de petits camarades qui ne me vaudront pas.
  Jean-Jacques Pauvert, extraits de Deux Textes, plaquette éditée en 1947 à l'enseigne du Palimugre
AchevĂ© dâimprimer en fĂ©vrier 1947 sur les presses de lâimprimerie Van Daele Ă Paris.
Jean-Jacques Pauvert s'est Ă©teint hier, Ă lâĂąge de 88 ans.
 Il fut un des plus grands éditeurs français du siÚcle dernier.
 En 1947, Ă lâĂąge de 20 ans, Jean-Jacques Pauvert Ă©crivait un bref manifeste sur ce quâil voulait vivre. Il y ajouta quelques mois aprĂšs des commentaires ironiques sur la naĂŻvetĂ© de la jeunesse et publia le tout sous forme de plaquette. Nous reproduisons lâessentiel de ces deux textes ci-dessous, en tĂ©moignant quâil y aura Ă©tĂ© fidĂšle jusquâau bout.