Lady Jane Grey (1537-1554)
Si vous suivez lâactualitĂ© des sĂ©ries, vous aurez vu passer les news sur la sĂ©rie My Lady Jane, adaptation du roman Ă©ponyme de Jodi Meadows, Brodi Ashton et Cynthia Hand. Mais la vraie Jane Grey a eu un destin plus tragique : on ne lâappelle pas pour rien « La reine des neuf jours »
Ou celle qui nâa rĂ©gnĂ© que neuf jours sur lâAngleterre.
Si je vous demande de me donner des noms de monarques sous la dynastie des Tudors, vous allez me dire Henry VIII et Elizabeth I. Les plus historiophiles me diront : Henry VII, Henry VIII, Edward VII, Mary I et Elizabeth I.
Vous en avez oublié un.
Vous avez oublié Lady Jane Grey.
Figure relativement connue en Angleterre, inconnue au bataillon en France, lâhistoire de Jane est une vĂ©ritable tragĂ©die shakespearienne.
Jane est le premier enfant et la premiĂšre fille de Henry Grey, Duc de Suffolk (1517-1554) et de Lady Frances Brandon (1517-1559).
Elle descend de la vieille noblesse anglaise par son pĂšre.
Sa mĂšre, quant Ă elle, est la fille de Charles Brandon (C. 1484-1545) qui a Ă©tĂ© un ami proche dâHenry VIII (1491-1547) et de Marie Tudor (1496-1533), la sĆur dâHenry, laquelle mĂ©riterait elle aussi son petit article.
Notre Jane est donc une petite-niĂšce du roi dâAngleterre et une cousine des futurs Edward VI, Mary I et Elizabeth I.
Elle naĂźt vers 1537 Ă Bradgate, non loin de Leicester.
Jane sâavĂšre ĂȘtre une enfant prĂ©coce, scolaire, qui aime les Ă©tudes. Elle est Ă©levĂ©e dans la foi protestante. Vers ses 10 ans, elle est confiĂ©e Ă la reine Catherine Parr (1512-1548), la veuve dâHenry VIII, laquelle sâoccupe dĂ©jĂ de lâĂ©ducation de sa belle fille, la future Elizabeth I (1533-1603), pour laquelle elle a une profonde affection.
Lâenfance de Jane nâest guĂšre heureuse : sa mĂšre est une mĂšre abusive et maltraitante. Elle lâinsulte, la rabaisse, la frappe, pensant ainsi lâendurcir car sa fille, de nature timide et soumise, lâirrite. Ainsi, malgrĂ© ses capacitĂ©s, la jeune fille se croit idiote et surtout indigne de ses parents, comme elle le confiera Ă Roger Ascham (1515-1568), le prĂ©cepteur quâelle partage avec Elizabeth :
« Quand je me trouve en prĂ©sence de mon pĂšre ou de ma mĂšre, si je parle, me tais, mâassois, suis debout, pars, mange, bois, me rĂ©jouis ou mâattriste, couds, joue, danse, fais nâimporte quelle chose, il faut que je lâentreprenne comme si la tĂąche Ă©tait dâune importance infinie et que je lâachĂšve Ă la perfection avec laquelle Dieu a créé le monde ; sinon, ils me raillent sans merci, ils me menacent cruellement, parfois par la force⊠pour que je me croie ĂȘtre en enfer. »
Sous lâĂ©gide de Catherine Parr, Jane est plus heureuse et reçoit enfin lâaffection dont elle a tant besoin.
HĂ©las, ces jours heureux ne durent pas et un an aprĂšs son entrĂ©e dans la maison de Catherine, Jane doit lui dire adieu : en effet, la reine douairiĂšre, qui sâĂ©tait remariĂ©e Ă Thomas Seymour, lâoncle dâEdward VII, meurt en mettant au monde son premiĂšre enfant, une petite Mary, dont on perd la trace aprĂšs sa deuxiĂšme annĂ©e de vie. AgĂ©e de 11 ans, Jane sera le « chief mourner » lors des funĂ©railles : câest elle qui veillera le corps. Thomas, lui, sera arrĂȘtĂ© et exĂ©cutĂ© pour trahison.
Jane rentre donc Ă Bradgate pour y poursuivre sa vie.
On commence Ă envisager son mariage : Thomas Seymour, du temps oĂč il vivait encore, avait suggĂ©rĂ© quâelle Ă©pouse son neveu ! Il semble lâavoir tenue en haute estime : lui proposer la main du roi, dire quâelle pouvait rester chez lui aprĂšs le dĂ©cĂšs de Catherine, ce qui a Ă©tĂ© annulĂ© suite Ă son arrestationâŠ
Jane, elle, aimerait bien Ă©pouser Edward Seymour (1539-1621), le neveu de Thomas, ce qui ne se fera pas et lâhomme Ă©pousera, plus tard⊠Catherine, la plus jeune sĆur de Jane !
Frances, la mÚre de Jane, décide de lui faire épouser Guilford Dudley (1535-1554), pour le plus grand effroi de sa fille qui déteste cette famille. Une bonne petite rouste et le mariage est célébré le 25 mai 1553.
Sinon, au gouvernement, on se pisse dessus : Edward, le jeune roi, est Ă lâagonie, rongĂ© par la tuberculose. Il nâest pas mariĂ©, il nâa pas dâenfants et selon lâacte de succession instaurĂ© par son pĂšre, sâil meut sans hĂ©ritier, la couronne revient Ă lâaĂźnĂ© de ses sĆurs : Mary (1516-1558).
Le souci, câest que Mary est⊠catholique !
Pour vous la faire courte parce que lâhistoire religieuse sous Henry VIII est un bordel !
Quand Henry VIII accĂšde au trĂŽne Ă 18 ans, lâAngleterre est catholique. Henry est pieux, il dĂ©fend la foi chrĂ©tienne, il rĂ©dige des Ă©crits contre lâhĂ©rĂ©sie, tant est si bien que le pape le considĂšre comme dĂ©fenseur de la Foi, ce qui est un titre qui pĂšte sa mĂšre quand vous ĂȘtes croyant.
Henry est mariĂ© Ă Catherine dâAragon (1485-1536), la veuve de son frĂšre Arthur, et contrairement Ă ce que lâon pourrait penser, Henry ne lâĂ©pouse pas tant pour conserver lâalliance entre son pays et les royaumes de Castille et dâAragon mais parce quâil est sincĂšrement amoureux ! Le problĂšme, câest que des six grossesses quâils ont, seuls deux enfants sont nĂ©s : le petit Henry, mort Ă 52 jours de vie et Mary.
Ce qui fait quâHenry nâa pas dâhĂ©ritier mĂąle alors quâil est la deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration des Tudor, son pĂšre ayant gagnĂ© la couronne lors de la guerre des Deux Roses qui a mis fin au conflit entre les Lancastre et les York. (Je vous la fais courte, ça aussi, câest un bordel!). Ca la fout mal.
Selon la Bible, on nâa pas le droit dâĂ©pouser la veuve de son frĂšre, sinon on est condamnĂ© Ă ne pas avoir dâenfants. Sauf si le mariage nâa pas Ă©tĂ© consommé : lĂ , le frĂšre doit prendre sa belle-sĆur pour femme. Catherine soutient et soutiendra jusquâĂ sa mort quâelle est arrivĂ©e vierge dans les bras dâHenry.
Sauf que pour Henry, lâabsence dâenfant, il la traduit par lâabsence de fils vivant, surtout que la belle Anne Boleyn (c.1501-1536) commence Ă lui faire de lâoeil et contrairement Ă sa sĆur Mary Boleyn (C.1499-1543) qui a Ă©tĂ© la maĂźtresse du roi, elle refuse de coucher avec lui et de nâĂȘtre quâune maĂźtresse. La bague au doigt sinon rien !
Henry cherche donc Ă faire annuler son mariage, le Pape refuse (il kiffe Catherine et il nâa pas envie de se mettre son neveu, Charles Quint (excusez du peu), Ă dos). Du coup, Henry dit au Pape dâaller se faire voir chez les grecs, il fonde sa propre Ă©glise : lâAnglicanisme, qui est un mĂ©lange entre le catholiscime et le protestantisme, dit quâil est le chef de lâĂglise dans son pays, il fait annuler son mariage, il Ă©pouse Anne qui lui donne Elisabeth, avant de la faire exĂ©cuter le 19 mai 1536 pour Ă©pouser, dix jours plus tard, Jane Seymour (c.1508-1537) qui lui donnera enfin le garçon tant espĂ©ré : Edward.
Sauf que pour annuler les mariages, il a fallu reconnaĂźtre quâils nâĂ©taient pas lĂ©gaux, donc dire que ses deux filles Ă©taient des bĂątardes.
Vers la fin de sa vie, en signe de rĂ©conciliation, Henry crĂ©e lâacte de succession, mettant ses filles dans la lignĂ©e, si et seulement si leur frĂšre nâa pas dâhĂ©ritier lĂ©gitime.
Ca va, vous suivez toujours ?
Du coup, on est en juin 1553, Edward est en train de mourir, il nâa pas dâenfants et si Mary prend le trĂŽne, elle qui est une catholique convaincue, elle va tout faire pour remettre lâAngleterre dans le giron de Rome et forcĂ©ment, le gouvernement ne veut pas ça.
Edward, Ă©levĂ© en protestant, malgrĂ© lâamour quâil a pour sa sĆur (et marraine!) ne le veut pas non plus.
Pensant donc protĂ©ger son pays, il dĂ©crĂšte que câest sa cousine Jane Grey qui est son hĂ©ritiĂšre puisque ses deux sĆurs, Mary et Elizabeth, sont des bĂątardes.
Oui, encore une fois.
Le 06 juillet 1553, Edward meurt et le beau-pĂšre de Jane, John Dudley : le duc de Nothumberland, la proclame reine. Si Jane lâaccepte, elle semble le faire avec Ă©normĂ©ment de rĂ©ticence. Elle Ă©lit domicile Ă la Tour de Londres et refuse que lâon appelle son mari « le roi ». Il sera duc de Clarence, câest dĂ©jĂ pas mal.
Evidemment, Mary nâaccepte pas la situation, rallie rapidement ses partisans et aux cĂŽtĂ©s dâElizabeth, elle marche sur Londres pour rĂ©cupĂ©rer son trĂŽne.
Oui, on dirait un Ă©pisode dâHouse of the Dragon ou de Game of Thrones, câest normal, George R.R Martin sâest Ă©normĂ©ment inspirĂ© de cette pĂ©riode de lâHistoire pour Ă©crire son banger quâest « A Song of Ice and Fire », les livres qui ont crĂ©e cet univers.
MalgrĂ© ses tentatives, le duc de Nothumberland ne parvient pas Ă consolider le pouvoir de Jane et neuf jours aprĂšs son accession au trĂŽne, la voilĂ dĂ©chue : les partisans de Mary ont rĂ©ussi Ă la priver de ses droits le 19 juillet 1553, soit 9 jours aprĂšs son arrivĂ©e sur le trĂŽne dâAngleterre puisquâon ne lui a annoncĂ© tout cela que le 10 juillet.
Mary est Ă Londres le 03 aoĂ»t et elle reprend sans efforts ce quâelle considĂšre ĂȘtre son droit.
Le 12 novembre 1553, un procĂšs a lieu et Jane est reconnue coupable de haute trahison et condamnĂ©e Ă mourir « brĂ»lĂ©e vive ou dĂ©capitĂ©e, selon le bon plaisir de la reine ». Lâambassadeur dâEspagne rapporte Ă Charles Quint, cousin de Mary, que sa vie devrait ĂȘtre Ă©pargnĂ©e. Jane Ă©crit Ă Mary, sâexcuse pour le mal qui lui a Ă©tĂ© causĂ©, lui relate la vĂ©ritĂ© des Ă©vĂ©nements. Dans cette lettre, elle se dĂ©crit comme une femme aimant son Ă©poux. Dâailleurs, Guilford, dans sa cellule, a gravĂ© le prĂ©nom de Jane. Est-ce pour elle ou en hommage Ă sa mĂšre, seul lui le savait.
A la surprise gĂ©nĂ©rale, Mary se montre Ă©tonnamment bienveillante : elle refuse de punir Jane ! Elle a bien compris que cette pauvre adolescente de 16 ans nâa Ă©tĂ© quâun pion sur lâĂ©chiquier politique des plus grands. Si elle la garde enfermĂ©e, elle refuse de faire exĂ©cuter la jeune fille.
HĂ©las pour Jane, les conseillers de Mary la pressent : son choix est beau, il est noble mais Jane demeure, malgrĂ© elle, un point de ralliement pour les protestants. De plus, la rĂ©bellion de Sir Thomas Wyatt en 1554 prĂ©cipite la fin de Jane : Thomas Wyatt voulait renverser Mary, catholique, pour mettre sa sĆur Elizabeth sur le trĂŽne car protestante. Lors de son exĂ©cution, Wyatt dĂ©mentira la participation de la princesse dans ce complot.
La mort dans lâĂąme, Mary doit se rĂ©soudre Ă signer les arrĂȘts de mort de Jane et de Guilford.
Le 12 fĂ©vrier 1554, Guilford est dĂ©capitĂ© Ă la hache. On dit quâil a fait face Ă son destin avec courage. De sa fenĂȘtre, Jane aurait murmuré : « Oh, Guilford, Guilford ! ».
Le mĂȘme jour, Jane monte sur lâĂ©chafaud.
Mary demande Ă ce que lâexĂ©cution ait lieu Ă Tower Green, une pelouse de la Tour de Londres, loin des yeux curieux, afin quâelle soit exĂ©cutĂ©e en petit comitĂ©, un honneur gĂ©nĂ©ralement rĂ©servĂ© aux personnes de sang royal.
Jane prononce ces quelques mots :
« Gens de bien, je viens ici pour mourir, condamnĂ©e par la loi au mĂȘme lot. Lâacte contre la majestĂ© Ă©tait illĂ©gitime, comme ma participation : mais ce jour, pour autant que je lâaie dĂ©sirĂ© et en aie ambitionnĂ© lâachĂšvement, jâen lave les mains, devant Dieu et devant vous, bons chrĂ©tiens. »
Elle rĂ©cite ensuite Miserere mei Deus (psaume 50) en anglais. John Feckenham, un chapelain catholique, lequel nâa pas pu la convertir Ă la foi de la reine, reste Ă ses cĂŽtĂ©s.
Câest elle qui sâagenouille, qui se bande les yeux mais alors quâelle cherche, en vain, le billot du bout des doigts, elle panique : elle craint de mourir sans dignitĂ© et sâexclame « Que dois-je faire ? OĂč est-il ? ». Une Ăąme charitable mĂšne son bras et le bourreau lâexĂ©cute sans heurt.
Jane et Guilford reposent en paix, cĂŽte Ă cĂŽte, dans la chapelle de Saint Peter ad Vincula.
Le pÚre de Jane, Henry, est exécuté onze jours plus tard, le 23 février 1554.
Frances, sa mĂšre, vivra dans la pauvretĂ© sous le rĂšgne de Mary. La reine se montre magnanime, mĂȘme si elle reste mĂ©fiante, la laisse vivre Ă Richmond et engage Ă son service ses deux filles survivantes, Mary et Catherine, comme dames dâhonneur.
Le pĂšre et les frĂšres de Guilford demeureront emprisonnĂ©s mais Mary leur pardonnera. Robert, lâun des frĂšres de Guilford, sera libĂ©rĂ© et sera le grand ami (voire le grand amour) dâElizabeth I.
Jane, quant Ă elle, survit dans les mĂ©moires surtout grĂące Ă la sĂ©rie My Lady Jane qui vient de sortir et avec le film Lady Jane de 1986 oĂč son rĂŽle est tenu par nulle autre quâHelaena Boham Carter.
â Marina Ka-Fai
Si toi aussi tu veux en lire plus sur Jane, tu peux aller regarder ces sources :
Jane Grey : Ă©pisode de lâhistoire dâAngleterre. Tome 1 dâAlphonse Brot
Nine Days Queen of England de Faith Cook
Lady Jane Grey : A Tudor Mystery dâ Eric Ives
Lady Jane Grey: Nine Days Queen, dâAlison Plowden,
Sovereign Ladies : Sex, Sacrifice, and Power. The Six Reigning Queens of England de Maureen Waller, ;
Children of England: The Heirs of King Henry VIII dâAlison Weir












