Les deux visages de la mort
Chronique des nouvelles Le Singe et Le Chenal de Stephen King, 1980-1981 (traduction française : 1987)
CâĂ©tait la premiĂšre fois que je lisais un livre de Stephen King, au hasard dâune rĂ©colte dans une boĂźte Ă lire. De ce fait il mâest impossible de situer et juger ces deux nouvelles par rapport aux autres textes de lâauteur, donc, tout en donnant mon avis, je me garderai bien de prĂ©juger du reste de son Ćuvre.
Stephen King a dâabord publiĂ© ces deux nouvelles dans la presse amĂ©ricaine : Le Singe (en : The Monkey) en 1980 dans le magazine Gallery, et Le Chenal (en : the Reach) en 1981 dans le magazine Yankee. Les deux textes ont ensuite Ă©tĂ© publiĂ©s, avec vingt autres, dans le recueil Brume (en : Skeleton Crew) en 1985. Câest un choix des Ă©ditions françaises Flammarion dâavoir ensuite rĂ©uni ces deux nouvelles seules dans un recueil court et peu coĂ»teux, dans leur collection âFolioâ, en 1994. La traduction française est de MichĂšle PressĂ© et Serge Quadruppani.
Le Singe, 1980
Lâintrigue de la nouvelle se dĂ©roule sur deux pĂ©riodes temporelles sĂ©parĂ©es de vingt ans. Le texte sâouvre sur Hal Shelburn, son Ă©pouse Terry, et leurs deux fils Dennis (12 ans) et Petey (9 ans), qui inspectent le grenier de la maison dâenfance de Hal, celle de son oncle Will et de sa tante Ida, aujourdâhui dĂ©cĂ©dĂ©e. Dans un carton, Dennis et Petey trouvent un jouet, un singe mĂ©canique Ă cymbales. ImmĂ©diatement cette vision saisit Hal dâeffroi, car il sâagit du mĂȘme singe qui, vingt ans auparavant, a hantĂ© son enfance : âLe singe lui souriait, ses yeux dâambre sombre fixĂ©s sur lui, des yeux de poupĂ©e, pleins dâune gaietĂ© stupide, ses cymbales de cuivre prĂȘtes Ă sâentrechoquer pour scander la marche de quelque fanfare venue de lâenfer.â (p.13) Le jouet a toujours semblĂ© cassĂ© (la clef qui sert Ă le remonter tourne dans le vide), mais de temps en temps, sans que lâon puisse lâexpliquer, il se mettait Ă jouer des cymbales. Or Ă chaque activation du mĂ©canisme, comme sous lâeffet dâune malĂ©diction, quelquâun de lâentourage de Hal mourrait dans de tragiques circonstances. Ă de nombreuses reprises le jeune garçon avait essayĂ© de se dĂ©barrasser du jouer, mais en vain : Ă chaque fois, il trouvait un moyen de revenir le tourmenter, y compris jusquâĂ ce jour.
DĂšs lors, le rĂ©cit alterne le prĂ©sent (de la narration) et le passĂ© (flashbacks) pour montrer comment le singe a terrorisĂ© Hal lorsquâil Ă©tait enfant, et nous aider Ă comprendre pourquoi, une fois devenu adulte, ce dernier va Ă nouveau retomber dans ses angoisses et vouloir Ă tout prix rĂ©essayer de se dĂ©barrasser du singe. Dâautant quâentre-temps Hal est devenu pĂšre ; un pĂšre un brin pathĂ©tique et en conflit avec son fils aĂźnĂ©, mais un pĂšre tout de mĂȘme soucieux de protĂ©ger ses enfants du mal qui lâa traumatisĂ©. Impulsivement, Hal dĂ©cide de âtuerâ dĂ©finitivement le singe et embarque avec lui son fils Petey, qui semble lui sensible Ă sa puissance malĂ©fique.
Cette nouvelle illustre parfaitement la dĂ©finition du fantastique telle quâĂ©noncĂ©e par Todorov :
Dans un monde qui est bien le nĂŽtre, celui que nous connaissons, sans diables, sylphides, ni vampires, se produit un Ă©vĂ©nement qui ne peut sâexpliquer par les lois de ce mĂȘme monde familier. Celui qui perçoit lâĂ©vĂ©nement doit opter pour lâune des deux solutions possibles : ou bien il sâagit dâune illusion des sens, dâun produit de lâimagination et les lois du monde restent alors ce quâelles sont ; ou bien lâĂ©vĂ©nement a vĂ©ritablement eu lieu, il est partie intĂ©grante de la rĂ©alitĂ©, mais alors cette rĂ©alitĂ© est rĂ©gie par des lois inconnues de nous. [...] Le fantastique occupe le temps de cette incertitude ; dĂšs quâon choisit lâune ou lâautre rĂ©ponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, lâĂ©trange ou le merveilleux. Le fantastique, câest lâhĂ©sitation Ă©prouvĂ©e par un ĂȘtre qui ne connaĂźt que les lois naturelles, face Ă un Ă©vĂ©nement en apparence surnaturel. (Introduction Ă la littĂ©rature fantastique, Tzvetan Todorov, 1970)
Dans la nouvelle, les personnages essaient de trouver des explications rationnelles Ă lâinĂ©luctable retour du singe, mais leurs hypothĂšses ne sont jamais pleinement satisfaisantes, en particulier pour Hal, qui reste persuadĂ© que le jouet mĂ©canique le persĂ©cute et qui imagine, dans des moments de terreurs, que ce dernier lui parle. Est-il un fou en plein dĂ©lire ou bien le seul Ă ĂȘtre sensible Ă lâintentionnalitĂ© machiavĂ©lique du singe ? La question restera en suspens, mĂȘme si la coĂŻncidence et lâinvraisemblance de certains Ă©vĂ©nements nous feront plutĂŽt pencher dans un sens que dans lâautre. Ă la fin de la nouvelle, en effet, on quitte quelque peu le temps du fantastique pour basculer dans lâhorreur et embrasser pleinement lâhypothĂšse du singe diabolique. Les derniĂšres phrases du texte essaient tout de mĂȘme de prĂ©server un doute, et on reste de toute façon Ă la frontiĂšre de ces deux genres, le sentiment de peur restant, Ă mon humble avis, trĂšs modĂ©rĂ©.
Le Chenal, 1981
Lâhistoire se dĂ©roule sur lâĂźle de la ChĂšvre, une toute petite terre au large de lâĂtat du Maine. Stella Flanders, une dame trĂšs ĂągĂ©e, y habite depuis toujours, entourĂ©e de sa famille (dâabord ses parents, puis sa descendance) et des autres habitants. Bien que le continent ne soit pas trĂšs loin, elle nâa jamais quittĂ© lâĂźle. ArrivĂ©e au crĂ©puscule de sa vie et atteinte dâun cancer, elle dĂ©cide dâentreprendre un unique et ultime franchissement du chenal, profitant du fait quâil soit gelĂ© par lâhiver. GuidĂ©e par des visions dâanciens habitants de lâĂźle, notamment le fantĂŽme de son dĂ©funt mari, cette traversĂ©e sera pour elle un passage du Styx.
Cette nouvelle mâa semblĂ© beaucoup plus quelconque, mĂȘme si je lui reconnais une certaine mĂ©lancolie. Contrairement Ă la nouvelle prĂ©cĂ©dente, la mort est reprĂ©sentĂ©e comme Ă©tant certes imprĂ©visible et parfois brutale, mais aussi et surtout douce et accueillante. Aucune tonalitĂ© horrifique dans ce texte (quand bien mĂȘme une touche de fantastique se glisse dans sa chute) : si les morts hantent dâune certaine maniĂšre le personnage de Stella, ce nâest pas pour la tourmenter mais pour lâaccompagner dans son dernier voyage (dans tous les sens de lâexpression). Jâaurais pu saluer une intrigue touchante et Ă©purĂ©e si la lecture du texte nâĂ©tait pas autant encombrĂ©e par un foisonnement de personnages secondaires inutiles et au milieu desquels honnĂȘtement on se perd.
Câest, somme toute, un texte agrĂ©able mais qui mâa paru bien oubliable. Je suis particuliĂšrement surpris de lire que cette nouvelle serait lâune des prĂ©fĂ©rĂ©es de Stephen King lui-mĂȘme, et que Michael R. Collings, un spĂ©cialiste de lâauteur, la considĂšre comme âla meilleure histoire jamais racontĂ©e par Kingâ. Encore une fois, je nâai aucun recul global sur lâĆuvre de lâauteur, mais je suis quelque peu sceptique...
Les deux nouvelles de ce recueil sont donc trĂšs diffĂ©rentes, et offrent deux visions opposĂ©es de la mort : dans Le Singe, elle sâimmisce dans le quotidien dans toute son effroyable violence, et vaut comme un mauvais prĂ©sage ; tandis que dans Le Chenal, elle est un aboutissement, la fin dâun cycle, qui peut ĂȘtre rude mais qui dans son passage relie joliment les morts et les vivants. Pour ma part, jâai prĂ©fĂ©rĂ© la premiĂšre nouvelle.










