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Comme on sait, la littĂ©rature fantastique est une branche de la mĂ©taphysique. Mais rassurez-vous : si vous nâavez rien compris Ă cette nouvelle fantastique-p...
Comme on sait, la littĂ©rature fantastique est une branche de la mĂ©taphysique. Mais rassurez-vous : si vous nâavez rien compris Ă cette nouvelle fantastique-policiĂšre de Borges, le temps a dĂ©jĂ bifurquĂ© et il existe un temps oĂč vous avez tout compris de la nouvelle, un autre ou vous lâavez comprise aprĂšs lâavoir réécoutĂ©e trois fois, un autre oĂč aprĂšs lâavoir comprise vous nâĂȘtes pourtant pas rassurĂ©. « âLe jardin aux sentiers qui bifurquentâ est une image incomplĂšte, mais non fausse, de lâUnivers ».Â
« Quel silence ! Câest incroyable. Ou exactement : c'est inouĂŻ. Je ne sais pas si mon coeur battait si fort que je nâentendais plus rien, ou bien sâil sâest arrĂȘtĂ© Ă la lecture de ces pages⊠Merci. Merci beaucoup, N. Peut-ĂȘtre comme une neige qui recouvre le sol (lâhyperactivitĂ© des organes plutĂŽt). Il doit y avoir une « heure blanche » lĂ aussi, non ? aveuglant tapis de neige ni fondu ni touchĂ©, qui fait revoir la virginitĂ© du monde (pure vision, sans agir ni sentir). Ici, peut-ĂȘtre plutĂŽt : une voix qui traverse les dĂ©serts de monde. Mais qui est-ce ? Est-ce une lettre rĂ©elle ? Je crois que si je lâai tant aimĂ©e, c'est aussi parce que, jâen suis presque sĂ»r, je ne connais pas celle qui a Ă©crit. Je nâai rien reconnu, seule la clartĂ©, pure, des visions. Enfin lâinstinct de savoir, toujours savoir, mis en Ă©chec : câĂ©tait bien, que la guerre un peu s'arrĂȘtĂąt. Mais dĂ©jĂ des voix connues nâont pu sâempĂȘcher de venir rompre le silence dĂšs la seconde lecture, et de se donner en reprĂ©sentation au théùtre intĂ©rieur, fichu spectacle. DâoĂč vient cette voix, si singuliĂšrement fĂ©minine ? Un climat plus latin quâici ? Peu importe parce que je nâen sais rien du tout en fait. Et câest merveilleux. »
On voudrait pouvoir le dire simplement : parmi les contemporains, on nâa jamais rien lu de si grand que SolĂ©noĂŻde, de Mircea CÄrtÄrescu - superbement traduit par Laure Hinckel. Tout y est. Et encore le reste. Tout sây trouve quâon ne savait plus avoir perdu. Tout ce quâon nâimaginait mĂȘme pas possible du livre. Que peut la littĂ©rature face aux trous noirs ? Peut-ĂȘtre rien. Et c'est pourquoi CÄrtÄrescu est le grand maĂźtre de « lâart de ne pas Ă©crire de livres ». Un immense gĂ©nie. Bien sĂ»r, vous devez tout lire. Mais en attendant, on partage le chapitre 20 de SolĂ©noĂŻde, si beau, si troublant, si parfait, comme toutes ses autres pages.Â
 « Chacun portera entre ses bras sa propre peau Ă©crite recto verso, dont le Seigneur fera, en les assemblant entre les couvertures de la naissance et de la mort, le grand livre de la souffrance humaine. Une de ces pages, voilĂ ce que cet Ă©crit devrait ĂȘtre, une des milliards de peaux dâhommes couvertes de lettres infectĂ©es, suppurantes, du livre de lâhorreur de vivre. Anonyme et identique Ă toutes les autres. Car mes anomalies, mĂȘme trĂšs inhabituelles, sont loin dâĂ©galer lâanomalie tragique de lâesprit revĂȘtu de chair. Et ce que je voudrais que tu lises sur ma peau, toi qui ne le liras pourtant jamais, ce serait seulement un cri un seul rĂ©pĂ©tĂ© Ă chaque page : « Fuis ! Cours ! Rappelle-toi que tu nâes pas dâici ! » Je nâĂ©cris pourtant mĂȘme pas pour que quelquâun lise ça, mais pour tenter de comprendre ce qui mâarrive, dans quel labyrinthe je me trouve, Ă quel test je suis soumis et comment je dois rĂ©pondre pour en rĂ©chapper vivant. En Ă©crivant sur mon passĂ© et sur mes anomalies et sur ma vie translucide Ă travers laquelle on voit une architecture pĂ©trifiĂ©e, jâessaie de dĂ©chiffrer les rĂšgles du jeu dans lequel je me suis retrouvĂ©, de distinguer les signes, de les mettre bout Ă bout et de voir vers quoi ils tendent, et de me diriger dans cette direction. Aucun livre nâa de sens sâil nâest pas un Ăvangile. Le condamnĂ© Ă mort pourrait bien avoir les murs de sa cellule couverts de livres tous exceptionnels, mais ce quâil lui faut, câest un plan dâĂ©vasion. »Â
Musiques : - Dalibor Baric, The Needle Touches the Cylinder : https://youtu.be/7FEThlIJL_s - Dalibor Baric, Antireality : https://youtu.be/uHna8FQ9cTA
Lecture de quelques extraits choisis de SolĂ©noĂŻde de Mircea CÄrtÄrescu, traduit du roumain par Laure Hinckel. Un livre pour ne jamais dormir, mais aussi pour ne jamais Ă©crire. Bref, Ă partager.

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Tao Yuanming (Tao Qian)
Dans la fuite du monde, on rencontrait ses bĂ©ances, ses gouffres, ses grottes et Mont Analogue peuplĂ©s des rĂȘves dâhommes ridicules. Chaque fois, il sâagissait de renoncer au renoncement de la vie telle quâelle est au moyen dâun nouvel art de la descente, du retrait et de la dissimulation. Une sorte de farce qui consistait Ă remettre Platon sur ses pieds.
Une lecture audio de « La source aux fleurs de pĂȘcher » (æĄè±æș), petite fable en prose de Tao Yuanming (Tao Qian), lettrĂ© chinois du IVe-Ve s.
Dans la fuite du monde, on rencontrait ses bĂ©ances, ses gouffres, ses grottes et Mont Analogue peuplĂ©s des rĂȘves d'hommes ridicules. Chaque fois, il s'agissa...
Dans la fuite du monde, on rencontrait ses bĂ©ances, ses gouffres, ses grottes et Mont Analogue peuplĂ©s des rĂȘves d'hommes ridicules. Chaque fois, il s'agissait de renoncer au renoncement de la vie telle qu'elle est au moyen d'un nouvel art de la descente, du retrait et de la dissimulation. Une sorte de farce qui consistait Ă remettre Platon sur ses pieds.
En guise de présentation, quelques extraits choisis de l'interprétation proposée par Léon Thomas (In: Revue de l'histoire des religions, tome 202, n°1, 1985. pp. 57-70).
« Tao hua yuan ji », le « Dit de la source aux fleurs de pĂȘcher », est une courte piĂšce en prose trĂšs cĂ©lĂšbre en Chine, bien que vieille de quelque mille six cents ans.
« L'auteur, Tao Yuanming (365-427), alias Tao Qian*, appartenait Ă une famille cĂ©lĂšbre. Son arriĂšre-grand-pĂšre, homme Ă©nergique et intĂšgre, avait occupĂ© une haute charge et Ă©crasĂ© une rĂ©bellion dirigĂ©e contre l'empereur ; pour cet exploit il avait reçu la dignitĂ© de gong, duc, et, Ă titre posthume, celle de sheng, sage ou divinitĂ©. Yuanming, quant Ă lui, nommĂ© chef de district, aprĂšs avoir exercĂ© briĂšvement plusieurs fonctions subalternes, remplit cet office moins de trois mois, car il refusa de se plier au cĂ©rĂ©monial en vigueur lors de la visite d'un supĂ©rieur, arguant que ses maigres Ă©moluments ne lui permettaient pas de « courber les gonds de son dos ». Le hasard gĂ©nĂ©tique mĂ©nage parfois de curieuses surprises... AprĂšs cet Ă©clat, il partit, Ă l'Ăąge de 34 ans, vivre avec sa femme Ă la campagne, dans un dĂ©nuement volontaire, comme les paysans, pour se consacrer Ă la poĂ©sie, Ă la musique et Ă la culture des chrysanthĂšmes. Prosateur et poĂšte, il prend du champ par rapport Ă la sociĂ©tĂ© de son Ă©poque jugĂ©e mĂ©prisable et ne se mĂȘle jamais de politique, se bornant Ă des allusions dĂ©sabusĂ©es dans ses Ă©crits. On le connaĂźt principalement pour une piĂšce de vers « Retour Ă la vie champĂȘtre » oĂč il explique sans ambages son goĂ»t pour une vie simple qui ne rechigne pas devant l'ingrate besogne des jours rustiques, mais n'en Ă©carte point pour autant toute compagnie humaine (« ... j'appelle mes convives »). On y constate cependant une certaine amertume lucide : « La vie humaine est comme un vain phantasme : || Tout doit finir par rentrer au nĂ©ant. »
* Les lettrés chinois sont fréquemment connus sous plusieurs noms différents ; ils adoptaient des surnoms passés à la postérité. Qian, substitué en 420 au nom personnel Yuanming, équivalent de notre prénom, signifie : « caché, retiré, secrÚtement ».
Musique : Horse Race Guo Gan ⹠Himalaya ⹠2014
Lisant le merveilleux numĂ©ro de la revue Terrain sur les fantĂŽmes, on est tombĂ© sur ce court rĂ©cit de Markoosie Patsauq, traduit par P. DĂ©lĂ©age. On a pensĂ© que cette « nouvelle » inuit pouvait facilement entrer dans la catĂ©gorie des « livres audio pour ne jamais dormir ». Cette nuit-lĂ , dit le narrateur, jâai marchĂ© dans lâombre de Satan.Â
PrĂ©sentation par Terrain : « Cette nouvelle de lâĂ©crivain inuit Markoosie Patsauq est inspirĂ©e des rĂ©cits dâapparition de fantĂŽmes tels quâils circulent dans les sociĂ©tĂ©s oĂč la chasse joue un rĂŽle central dans la vie quotidienne. Dans ces rĂ©cits, les fantĂŽmes nâapparaissent jamais clairement : on ne fait que dĂ©tecter une sĂ©rie dâindices qui permet dâinfĂ©rer leur prĂ©sence. Le chasseur commence par dĂ©crire un contexte de brouillage perceptif (nuit, pluie, etc.), relativement anxiogĂšne, dans lequel toutes ses ressources cognitives sont orientĂ©es vers la dĂ©tection dâagents animaux, gibier recherchĂ© ou prĂ©dateur redoutĂ©. La prĂ©sence dâun fantĂŽme est induite de lâĂ©chec du processus menant Ă la reconnaissance dâun animal prĂ©cis Ă partir dâindices sensoriels et perceptifs fragmentaires.»Â