La Question
CâĂ©tait une de ces longues soirĂ©es dâĂ©tĂ© entre deux villages, avec un soleil Ă©croulĂ© dont le dorĂ© lambinait encore sur les bords du ciel. Les arbres penchaient toute leur fraĂźcheur sur les deux voyageuses. Le Passage et Bourrique, allongĂ©s lâun contre lâautre, tendaient paresseusement les dents pour arracher de grandes bouchĂ©es dâherbe sans peiner.
Leurs deux maĂźtresses, Ă proximitĂ©, installaient le camp. Dans le lit du ruisseau qui chuintait, toujours frais dâailleurs malgrĂ© la belle journĂ©e, la main brune de CharitĂ© cherchait quelques pierres rondes pour recharger sa fronde. Jeann, pensive, dĂ©faisait les sacs sans se presser. Lâapprentie se tourna vers la barde, une poignĂ©e de galets dĂ©goulinants en main, et dit :
« Ben faut surtout pas vous grouiller, patronne. Vous allez vous fouler le poignet, pis yâa un risque que la tente finisse par ĂȘtre montĂ©e avant minuitâŠ
-La tente sera montĂ©e, ma chĂšre forte tĂȘte, avant ton retour. Si dâaventures, quelques fagots venaient Ă opportunĂ©ment sauter dans tes bras ouvertsâŠ
-SĂ»r, cheffe, je vais chasser, ramasser le bois, tirer lâeau et puis quand je reviens, faudra encore monter le camp et faire le feu et la popote, câest ça ?
-Onze ! Fille de peu de foi. Va donc nous chercher à manger. »
Jeann leva une main gantĂ©e de rouge, gracieuse mais autoritaire, coupant court aux protestations de son apprentie. CharitĂ© siffla entre ses dents et fourra les pierres dans la poche de son tablier. Jeann lui souriait toujours avec le mĂȘme air Ă©gal et dĂ©sarmant, qui lui donnait, dix fois par jour, envie de jeter quelque chose Ă la figure. Elle ne lâavait jamais fait. CâĂ©tait insupportable. Jeann souriait et elle voulait la jeter Ă bas du Passage, mais Jeann levait la main et le cĆur de CharitĂ© se dĂ©faisait.
Elle devait bien aussi le savoir, foutue barde. CharitĂ© nâavait jamais eu beaucoup dâoccasions, au village, de se questionner sur les bardes. Ils Ă©taient toujours passĂ©s et repartis avec leur magie â celle des histoires â Ă©tranges et solitaires, comme cela Ă©tait la chose avec tous les reprĂ©sentants du OnziĂšme Dieu. MĂȘme un prĂȘtre brun pouvait se montrer Ă©trange. Et quand Jeann avait recrutĂ© CharitĂ©, ce nâĂ©tait pas comme si la situation lui avait donnĂ© lâoccasion de beaucoup rĂ©flĂ©chir â elle Ă©tait poursuivie et haĂŻe. De mĂȘme, les premiĂšres semaines de voyage auprĂšs de sa nouvelle maĂźtresse sâĂ©taient montrĂ©es trop agitĂ©es de peur dâĂȘtre poursuivie et de dĂ©couverte du monde pour que la jeune femme ne puisse trouver lâoccasion de sâasseoir avec ses questions.
Elles venaient à présent.
Qui était Jeann, réellement ? Qui étaient les bardes, ces sept fous uniques, ces sept ordres à eux seuls ?
Pourquoi était-elle apprentie, et que devenir à présent ?
Les sabots de CharitĂ© firent craquer une brindille qui la tira de sa rĂȘverie, Ă temps pour voir fuir un couple de perdrix. Elle fit tournoyer sa fronde un peu tard et le tir manqua de plus de deux mĂštres. CharitĂ© pesta Ă voix basse.
Le visage de Jeann envahissait ses pensées et les mots de Jeann envahissaient ses oreilles. Non, ce soir, au camp, elle prendrait sa nouvelle maßtresse entre quatre yeux et lui demanderait.
Le sous-bois sâassombrissait doucement et CharitĂ© retint sa respiration. Elle Ă©tait usĂ©e du pas bringuebalant de Bourrique et la chasse requĂ©rait toute son attention. Avec exaspĂ©ration, elle souffla de ses pensĂ©es lâimage des mĂšches de cheveux et les dents blanches de Jeann.
La forĂȘt bruissait de partout, les feuilles frĂ©missaient â mais dans les buissons, cela frĂ©missait plus fort. La fronde coupa lâair trois fois et le cuir claqua lorsquâelle relĂącha la pierre. Il y eu un bruit mat, suivi des caquĂštements de terreur de la perdrix mĂąle, et la volĂ©e de plumes quâelle laissa en fuyant plus loin. Lâoiselle, elle, nâĂ©mettait dĂ©jĂ plus quâun gargouillis terrifiĂ© quand CharitĂ© Ă©carta le buisson de sa main. Elle tira son petit canif dâos de son tablier et saisit lâoiseau de lâautre main.
 Au retour de CharitĂ©, le vent tiĂšde de la nuit charriait des notes de lyre. La tente Ă©tait montĂ©e de travers et le feu nâĂ©tait quâune suggestion, un tas de fagots trop Ă©pais pour dĂ©marrer dâoĂč Ă©manait un panache de fumĂ©e ridicule. Assise sur une bĂ»che, une Jeann aux yeux fermĂ©s caressait son instrument avec une tendresse qui faisait de nouveau rugir des choses en CharitĂ©. Heureusement, dans le fond, que la barde fĂ»t aussi exaspĂ©rante.
« Perdrix, mâdame la barde. Comment vous avez fait pour survivre toutes ces annĂ©es Ă vivre sur la ROUTE sans jamais apprendre Ă monter un feu ?
-Je suis poĂšte, CharitĂ©. Quand aucun feu ne mâaccueille, je me nourris de coquelicots et je bois la rosĂ©e.
-Je sais vraiment pas comment vous survivez. Plumez la perdrix au moins alors. Je vais mâoccuper du feuâŠÂ » fit-elle avec un grand soupir. Jeann dĂ©croisa les jambes et sauta de sa bĂ»che.
« Assurément, si tu me montres.
-⊠yâa des plumes. Tirez dessus jusquâĂ ce quâil y en ait plus. Sauf si vous voulez du rĂŽti au duvet.
-Je nâai dĂ©couvert quâĂ lâinstant que faire un feu nâest pas aussi simple quâil y semble. Tes sagesses mâont toujours manquĂ©, ma chĂšre CharitĂ©.
-Oui ben lĂ câest simple. Attrapez. »
Passablement agacĂ©e, la jeune femme ne manqua pas lâoccasion de ENFIN pouvoir jeter quelque chose sur la barde. Quelque peu Ă sa dĂ©ception, Jeann rĂ©ceptionna parfaitement lâoiseau, dâun mouvement languide mais prĂ©cis. Puis elle lui sourit et leva la main en geste dâapaisement. CharitĂ© souffla.
« Jâai trouvĂ© de la sauge et de lâail des ours, ça ira bien avec. Pis il me reste du laurier.
-Que ferais-je sans toi, qui vins à ma rencontre ?
-⊠bah visiblement vous mangeriez des fleurs. »
Jeann eut un sourire indĂ©chiffrable, un de ceux qui Ă©nervaient tant CharitĂ©, qui Ă©taient des rires discrets. Ce qui lâĂ©nervait, câĂ©tait autant leur discrĂ©tion que la difficultĂ© Ă comprendre ce qui pouvait bien les provoquer.
« Jâai dit quelque chose ? Onze ! Vous arrĂȘtez jamais de sourire, vousâŠ
-Tu nâaimes pas les fleurs, Charité ?
-Quand jâen trouve, la bourrache par exemple⊠mais ça nourrit pas sa femme⊠puis vous ! Pas capable de faire un feu, comme une citadine, seriez bien capable de bouffer des digitales.
-Ne tâinquiĂšte pas, doucette, jâai des goĂ»ts TRES sĂ©lectifs. En maniĂšre de fleurs, je veux dire. Oh, crois-le, si cela tâamuse, je suis trĂšs bonne mang-
-⊠arrĂȘtez-vous. ArrĂȘte. »
Fit CharitĂ© en pivoine. Elle venait de comprendre. La pyramide de brindilles quâelle venait de monter sâĂ©croula entre ses mains.
Jeann sourit de nouveau en montrant un croissant de dents blanches et souffla sur sa main pour en dĂ©barrasser le duvet â et envoyer un baiser Ă CharitĂ©.
« Je veux pas savoir câque vous faites de vos⊠trucs⊠je sais pas ce que vous faites aux gens, mais le faites pas sur moi, ça commence Ă me⊠je suis pas obligĂ©e de vous suivre, vous savez⊠voilĂ , cague.
-Je suis désolée, Charité. SincÚrement. Je pensais que vous appréciiez que je flirte avec vous. »
La voix de Jeann Ă©tait devenue basse et grave, bien loin des accents aigus avec lesquels elle plaisantait. DerriĂšre ses paupiĂšres peintes de rouge, ses yeux ne cillaient pas, quoique ses paupiĂšres demeurassent Ă demi, humblement (mais peut-ĂȘtre faussement), baissĂ©es.
« Je nâuse point sur vous dâautre charme que ce dont ma nature mâa fait don, je le crainsâŠ
-La nature, pfah ! Elle a bon dos, la nature ! Vous ĂȘtes une gonzesse, câest pas-âŠ
-Seulement parce que vous le voulez, CharitĂ©. Câest vous qui me voyez ainsi, et je nâai nul souvenir de mâĂȘtre introduite, ou introduit, sous ce jour spĂ©cifique. »
La nuit Ă©tait tombĂ©e dâun coup, et les brindilles sâembrasĂšrent entre les mains de la jeune femme, comme pour ponctuer la voix de Jeann. Les plumes envolĂ©es crĂ©pitĂšrent au dessus du feu en se consumant. La flamme qui sâĂ©leva dessina le visage de la barde rouge â en contours tout aussi rouges. Mais ses yeux demeuraient sans Ă©clat.
« Je nâai nul souhait de vous faire de mal, ma jeune apprentie⊠je pensais que nous dansions cette danse Ă deux. Fort bien ! JâarrĂȘterai, vous nâavez quâun mot Ă dire.
-Vous⊠ça me perturbe que vous me⊠vouvoyiez comme ça, madame. Vous ĂȘtes pas obligĂ©e.
-Je préfÚres moi aussi te tutoyer. Comme tu pourrais le faire de moi, Charité.
-Vous savez que jâpeux pas. Vous ĂȘtes une barde.
-Et tu es mon apprentie. BientĂŽt tu seras Ă ma position, ne lâoublie pas. Tu portes dĂ©jĂ plusieurs de mes histoires. Au prochain village, je te laisserai les conter. Ne me vois pas en monstre ou en maĂźtre, CharitĂ©, car je ne suis que ce que tu es.
-Câest pas vrai, ça. Je sais pas qui vous ĂȘtes. Du tout. Pourquoi⊠dĂ©jĂ poussez-vous, je vais dĂ©monter la perdrixâŠÂ ! Câest quâon en perd du temps avec vos⊠fleurs ! Et puis⊠merde, on a pas du pain Ă faire tremper aussi ? Aussi allez relever la tente, sauf votâ respect, ça va nous tomber sur la tĂȘte cette cague lĂ .
-Charité, ta question.
-Uh ?
-Pourquoi. Tu as dit « pourquoi », tu voulais me demander quelque chose. Poursuis ta pensĂ©e, car je nâaime pas savoir que tu crains de me parler. »
CharitĂ© dĂ©glutit, et arracha violemment la cuisse de la perdrix, qui rĂ©sistait Ă son canif. Elle sâen voulut pour le filet de voix qui suivit. Pourquoi Jeann⊠Jeanne ? Jean ? Lâeffrayait tant ?
« Pourquoi vous ĂȘtes diffĂ©rente. La nuit.
-Ce nâest que lâobscuritĂ© et le feu. Je suis la mĂȘme personne.
-Non, la nuit, votre voix est⊠et puis votre visage est plus, sĂ©rieux. De jour, vous passez votre temps Ă raconter des conneries et Ă me traiter comme si jâĂ©tais un gonze, un puceau en plusâŠ
-Mh-hmâŠ
-Mais la nuit, quand vous raconter, et lĂ , mĂȘme lĂ , vous ĂȘtesâŠ
-Je ne puis le voir. Je suis dĂ©solĂ©, je ne puis pas lâexpliquer non plus, ni mĂȘme le percevoir. Je suis la barde rouge. Je ne sais pas exactement â moi-mĂȘme ce que câest. Je tâai dit, CharitĂ©, que je nâusais pas de charmes magiques sur toi. La vĂ©ritĂ© câest que je ne sais pas vraiment. »
La voix de Jeann Ă©tait devenue un souffle rauque. Le feu craqua en points de suspension. Un alyte entama, au loin, sa chanson solitaire et CharitĂ© songea tristement au pauvre niais quâelle avait abandonnĂ© au village. Elle espĂ©ra quâil allait bien, oĂč quâil fut Ă prĂ©sent. Mais Ă regarder Jeann, elle ne comprenait pas. Elle Ă©tait perdue, et triste dâĂȘtre perdue, et enragĂ©e dâĂȘtre triste. Le visage devant elle, le contour rouge au travers des flammes, Ă©tait triste aussi.
« Madame Jeann⊠zâĂȘtes une barde. ZâĂȘtes censĂ©e tout savoir.
-Oui, je suis vraiment dĂ©solĂ© de ne rien avoir Ă tâoffrir. Câest peut-ĂȘtre la malĂ©diction que je partage avec mes frĂšres. Nous portons trop de ce lâHumanitĂ© nĂ©cessite. Toutes ces histoires laissent peu de place pour qui nous sommes.
-⊠et vous voulez que je fasse pareil⊠zâĂȘtes sĂ©rieuseâŠÂ »
Jeann sâĂ©tait allongĂ©e contre la bĂ»che et passait lentement sa main gantĂ©e de rouge contre son visage. Elle semblait, Ă CharitĂ©, la victime dâune migraine, et tout sourire avait quittĂ© ses lĂšvres.
« Oui, je veux savoir que tout cela nâest pas vain. La lignĂ©e des bardes rouges ne peut pas sâarrĂȘter et je dois prĂ©parer la suite. Câest sur toi que câest tombĂ©, jâen ai peur.
-Vous avez quoi. Trente ans ?
-Quelque chose comme ça.
-ZâĂȘtes Ă peine de lâĂąge de mon aĂźnĂ©. Zâallez pas mourir tout de suite. Et moi⊠jâai dit que jâapprendrai votre musique et vos histoires. Croyez-le ou pas, ça mâintĂ©resse vraiment, jâai pas toutes vos maniĂšres de la ville, là ⊠mais jâpense que câest bien⊠dâavoir des bardes qui viennent du peuple, si câest pour nous apprendre Ă nous⊠et dâavoir des femmes. Je pensais que tous les bardes Ă©taient des hommes. Sauf⊠vous, peut-ĂȘtre, je comprends toujours pas. Mais bref. Mais⊠ça, le reste, ça mâfait peur.
-Comme il se doit. Le conte est une arme puissante et la charge donnée au barde rouge, en particulier, est bien lourde. Ah, je ne me peine pas ! »
Jeann se redressa, avec le sourire. « Câest une lourde charge, ne mentons point, mais elle est belle aussi. Et excitante.
-Justement⊠Jeanne. Câest quoi la diffĂ©rence entre vous tous ? Entre vous sept ? Pourquoi sept bardes et sept couleurs et pas juste heu⊠lâordre des bardes khakis, quoi, comme pour les prĂȘtres bruns ou les chevaliers argentĂ©s ou les autres. Ăa fait vraiment⊠comme si les Noirs avaient pas dâidĂ©es pour faire onze ordres en tout, vâsavez ?
-Nos histoires ne sont pas les mĂȘmes. Que conte le barde rouge ?
-Uh⊠la Féérie. Les histoires de lâautâ cĂŽtĂ© du fleuve.
-Cela mĂȘme. Mes collĂšgues â nos collĂšgues â ont chacun leur zone dâexpertise. Nous les croiserons peut-ĂȘtre un jour, et tu verras⊠ah, as-tu⊠as-tu besoin dâaide pour la cuisine, Charité ?
-Non, ça va. Reposez-vous. »
La mĂ©canique de la cuisine Ă©tait bien rĂŽdĂ©e en CharitĂ©. Les morceaux de perdrix, bien dĂ©piautĂ©s et aplatis, commençaient Ă griller sur une pierre plate, et elle hachait distraitement les herbes pour la sauce avant les les lĂącher par poignĂ©es dans le fond dâeau qui frĂ©missait dans un bol de terre cuite. Son regard, cependant, demeurait au-delĂ des flammes, vers sa maĂźtresse alanguie. Jeann dĂ©fit le col absurdement Ă©laborĂ© de son pourpoint, dĂ©tachant avec soin son jabot avant de le plier et lâaplatir soigneusement sur une pierre proche. Puis elle glissa doigt par doigt, avec lâindolence qui caractĂ©risait toujours ses gestes, dans ses nombreuses boutonniĂšres, en les dĂ©faisant comme si câĂ©tait le geste le plus pĂ©nible du monde. CharitĂ© eut en tĂȘte la pĂ©nible extraction dâun insecte en mue, quittant sa carapace pour une forme molle et fragile. Elle semblait â oui ! â rĂ©ellement usĂ©e, et sa voix basse aurait presque pu passer pour enrouĂ©e, nâeut-elle Ă©tĂ© aussi mĂ©lodieuse.
« Jeanne. Vous ĂȘtes vraiment une femme, ou un homme ? »
Le barde pencha un sourire dans la direction de CharitĂ©. Ses cheveux blonds, presque blancs, sâeffondraient en cascade sur la buche qui lui servait dâappui et en travers de son visage, au milieu duquel les yeux brillaient comme des pĂ©pites dâargent.
« Et tu me poses la question quand je me déshabille, par hasard, comme ça ?
-AhâŠ
-Ah, navrĂ©e. Jâavais dit, nâest-ce pas ? Plus de flirt.
-⊠un peu de flirt⊠ça vaâŠ
-Quâavez-vous dit ?
-Je⊠vous savez ce que jâai gngngnh ! Ahh mais vous me faites cramer ma sauce ! »
Jeann se redressa au milieu des soieries dĂ©faites, cherchant de la main lâappui incertain du sol. Le barde laissa derriĂšre son pourpoint jaune brillant avec ses beaux crevĂ©s de velours rouge et son jabot pliĂ©. Ses bottes, parties les premiĂšres, Ă©taient jetĂ©es en vrac sur une couverture Ă demi-dĂ©roulĂ©e, avec ses gants. Ses chausses dĂ©tachĂ©es plissaient mollement sous ses genoux nus. Il demeurait la chemise, blanche et lĂąche, assez longue pour cacher ce qui devait lâĂȘtre, et dont les fronces faisaient des vagues douces au rythme du vent et du feu. Jeann lâobservait entre ses mĂšches, aussi grave quâĂ lâinstant de ses excuses.
Charité inspira et écarta le bol de sauce du feu.
« Que voulez-vous que je sois, Charité ?
-Câest pas Ă moi de dĂ©cider ce que vous avez sous la chemise⊠bordel.
-Ce que jâai est sans objet. Je suis un conte. Je suis une histoire. Je nâexiste pas sans public. Soupirez et je disparais. Mais je suis encore lĂ . Que voulez-vous de moi, Charité ? Que voulez-vous rĂ©ellement ?
-Je sais pas. Jâai voulu fuir ce foutu tueur, dĂ©couvrir des trucs. Maintenant. Je sais pas. Pourquoi tâas toujours Ă©tĂ© une femme pour moi. Câest pas ce que tu es ?
-Oui.
-⊠oui câest ce que tu es⊠ou oui câest pasâŠÂ ?
-Oui. Sâil vous plaĂźt, CharitĂ©, dites-moi ce que vous voulez. Je ne suis quâune conteuse, je⊠je nâarrive plus Ă comprendre les humains aussi bien que je le voudrais. Ma tĂȘte est trop pleine dâhistoires dâailleurs.
-Je⊠prĂ©fĂšre que tu sois une femme. Tâes pas vraiment ça hein ?
-Je suis ça et je ne suis pas ça. Je peux ĂȘtre une femme pour vous, CharitĂ©, jâaimerais lâĂȘtre si vous le voulez.
-Jâai envie de⊠jâai vraiment envie dâapprendre ce que vous savez. Mais ça me fout les jetons. Comment vous causez. Tout ce que vous savez. TU me fais flipper. Je me fais courir aprĂšs par les tueurs parce que jâai sauvĂ© un monstre, mais toi, tâes quoi ?
-Je suis le barde rouge. Le reste, je ne sais plus. Dis-moi ce que tu veux, Charité.
-Je veux. Ah ? ⊠tâembrasser ?
-Je tâen prie. »
A la fin des mots, CharitĂ© sauta au dessus des flammes qui sâĂ©taient Ă©levĂ©es, et les bras de sa compagne lâaccueillirent. En la saisissant, elle rĂ©alisa que malgrĂ© le feu, la peau de Jeann Ă©tait froide et frissonnante â fraĂźche comme le ruisseau dâoĂč elle avait tirĂ© les pierres. Et que deux tracĂ©s de larmes sans sanglots avaient coulĂ© de ces yeux si brillants. Et elle comprit que Jeann ne sâĂ©tait pas dĂ©nudĂ©e pour la sĂ©duire, mais pour se dĂ©sarmer. Elle nâĂ©tait plus sa patronne ; elle Ă©tait plus petite quâelle, perdue et mince, et CharitĂ© la serra dans ses grands bras tiĂšdes.
Leurs souffles se mĂȘlĂšrent, plus vifs un bref instant, puis sâĂ©teignirent mutuellement. Elle lâembrassa dâun long baiser mouvementĂ© et un peu salĂ©, sa maĂźtresse Ă©trange et dĂ©sarmĂ©e, si bel et si incomprĂ©hensible, son compagnon de voyage si absurde et lointain, si proche sous ses doigts pourtant.
DerriĂšre ses yeux fermĂ©s, dans la bouche de Jeann, CharitĂ© sâabĂźma et le monde se dĂ©fit soudainement. Le feu cessa de brĂ»ler et le vent cessa de froidir et CharitĂ© cessa dâĂȘtre CharitĂ©, la fille du village, et se rĂ©alisa brutalement en question, en question si vaste ! En question si vaste quâelle nâavait jamais Ă©tĂ© posĂ©e, plus vaste que lâocĂ©an, trop vaste pour ĂȘtre vue. Si profonde, et si noire. CâĂ©tait une question qui briserait tout en elle, CharitĂ© rĂ©alisa, une question qui en amenait mille autres auxquelles elle se confondait, une question sans horizon ni retour. Oh, une question ! CharitĂ© nâĂ©tait plus quâune question ! Dâailleurs qui Ă©tait Charité ? Ce nom ne voulait plus rien dire ! Question ! Question ! Profonde et douce Question, si profonde, si obscure, si terrible et si belle !
Si longue fut la question que Jeann finit par lâĂ©carter avec un chuintement plaintif et ravi.
« Jâai⊠aussi besoin de respirer, CharitĂ©. »
CharitĂ© rouvrit les yeux comme au sursaut dâun rĂ©veil. La question sâĂ©vanouit de ses paupiĂšres et de sa bouche. Reste ? Reste ! Supplia-t-elle, mais la vaste question Ă©tait dĂ©jĂ partie. Il nâen demeurait que des bribes et lâimpression dâun rĂȘve oubliĂ©. Et le goĂ»t de la bouche de Jeann dans la sienne.
« Tu nâembrasses pas trĂšs bien, petite barde. Mais il y a le temps dâapprendre pour tout. »
Fit Jeann, le doux sourire moqueur de retour, en rajustant lâĂ©paule de sa chemise. CharitĂ© recula dâun pas ivre et glapit lorsque les flammes lĂ©chĂšrent lâourlet de sa jupe. Jeann lâĂ©carta gentiment sur le cĂŽtĂ©.
« Jâai vu⊠non jâai senti⊠câĂ©tait comme un grand puits sans fond avec⊠pas de lâeau ni des trucs juste⊠mĂȘme pas des mots jeâŠ
-La Question ? Tu as senti la Question ?
-Oui, ça avait la forme dâune⊠question⊠je crois. Mais câĂ©tait pas un mot. Plus comme⊠quand on est au bord dâune falaise ouâŠ
-Oui. Je vois trĂšs bien. » Le vent avait tournĂ© et les cheveux de Jeann battaient dĂ©sormais le visage de son interlocutrice. « Malheureusement, comme tu lâas dit, la question nâest point faite de mots. Chaque barde lâa un jour ressentie, et, je pense, chacun de nos confrĂšres des ordres â du moins, au moins, les prĂȘtres.
-Est-ce que câest⊠Dieu ? »
Jeann lissa ses cheveux, en réflexion un court instant.
« Oui, je pense quâon pourrait dire les choses comme ça. Pour moi, la Question est, comme le OnziĂšme Dieu, ineffable et intraduisible. Je ne pense pas quâelle ne soit QUE Dieu, cependant. Tu la ressentiras de nouveau, CharitĂ©, car câest notre voie. Tu verras que plus lâon sait, moins lâon sait. Plus lâon se perd Ă la Question.
-Câest pour ça que tu es⊠comme ça ? A pas savoir qui tu es ?
-Non, jâai toujours Ă©tĂ© ainsi. Et jâajouterais : je sais parfaitement qui je suis, CharitĂ©. Ce sont les autres qui lâignorent et me cherchent. »
Jeann leva une main à la fois délicate et impérieuse.
« Barde rouge, je demeure, ni plus ni moins. Je nâai pas vocation Ă mâengager dans le reste de vos jeux. »
CharitĂ©, pour la premiĂšre fois, sâenhardit de la main dressĂ©e et la saisit doucement au poignet pour en embrasser les empreintes.
« Jâpense que jâcomprends mieux, maintenant. Mangeons. »
  (La tente mal installée leur tomba dessus durant la nuit.)















