Cognac, c’est un claquement de langue léger et amoureux qui envoie vos papilles vers le liquide du même nom. L’eau-de-vie, deux fois distillée, cache peu ou mal la torpeur qui semble avoir frappé les villes du bord de la Charente, Cognac ou Jarnac. Pourtant, le contraste est grand entre la notoriété tout aristocratique et moderne du breuvage au-delà de nos frontières et la vision un rien surannée de ce vin distillé sur le territoire national. Point de salut sans l’export, vous assènent les acteurs. « En France, on ne sait pas boire le cognac ! », dont les bouteilles estampillées VS (1) ou VSOP (2) somnolent sur des ronds en dentelle au creux de vaisseliers fermés à double tour… De même qu’on pourra s’émouvoir des maurys ou des banyuls supplantés par de mauvais portos, les Cognaçais se désespèrent de la méconnaissance crasse des buveurs de mauvais whiskys qui, à la vue d’un VSOP, hausseront mollement les épaules…
Deux villes emblématiques de cette appellation, situées à la lisière de la Grande Champagne, réunissent les grands noms de l’appellation charentaise. Le Courvoisier est à Jarnac ce que Hennessy est à Cognac, mais ces grands arbres ne doivent pas cacher d’autres beaux acteurs, tels que la maison familiale Tiffon-Braastad, à Jarnac.
On s’attardera pour débuter notre déambulation sur la grande dame de 250 ans, Hennessy, propriété de LVMH depuis 1971. Elle s’épousseta pour ajuster son image à un public qu’elle souhaite jeune et clubber – à l’instar de ses fans asiatiques et nord-américains. La maison s’essaye avec un réel savoir-faire à l’oenotourisme. La façade de la maison mère, repensée par Delmotte, est blanchie ; on en déduira que vous ne trouverez ici nul chai de vieillissement, et encore moins d’angelots rougis et hilares sous les plafonds. Le beau chai de maturation noirci comme il se doit, et étape du programme de la visite, se trouve juste en face de la maison, de l’autre côté de la Charente. Le pas de côté oenotouristique proposé aux visiteurs est une alliance, presque audacieuse, entre l’art et le cognac. Le la est donné dès l’entrée par la Fusée carbone de Xavier Veilhan.
Une exposition du photographe et cinéaste Anton Corbijn vous installe au coeur de la vaste machinerie Hennessy. Il a portraituré avec délicatesse viticulteur, distillateur, tonnelier, calligraphe, grands agents internationaux de la maison passés ou présents. On retient immanquablement le cliché d’un homme noir, ostensiblement nord-américain. Il s’agit de Herb Douglas, un athlète olympique devenu représentant historique de la marque chez Schieffelin, le distributeur Hennessy aux États-Unis.
En rien une surprise lorsqu’on sait que le cognac est la boisson de la communauté afro-américaine, qui abandonna le bourbon aux WASPs.
L’histoire de Cognac est imprégnée par l’air vivifiant du grand large et doit en grande partie sa notoriété aux nombreux étrangers venus s’y établir à la fin du xviiie siècle alors que le commerce des eaux-de-vie connaissait un important essor. Le nez creux et l’English aux trousses, Richard Hennessy, Irlandais du comté de York, débarque dans les Charentes en 1765. Il fonde sa propre maison de négoce, histoire d’approvisionner dans un premier temps le marché irlandais en proie à de fortes pénuries de rhum dues à la Guerre de Sept ans.
Un CV rapide fait apparaître que la maison exporte 99 % de sa production (une tendance globale du Cognaçais), qu’elle possède 70 chais de maturation dans lesquels dorment plus de 360 000 barriques de 350 litres ! Une part des anges conséquente pour les hirondelles et autres choucas du coin.
Jarnac, haut lieu mitterrandien, possède un charme désuet tout chabrolien. Ici, les illustres maisons présentent de sobres voire austères façades ; culture protestante oblige. On traverse la rive pour se trouver nez à nez avec les chais Tiffon. Ce lieu abrite la distillerie, les chais d’assemblage, les mises en bouteilles et un joli petit musée. Une maîtrise de l’entièreté de la production rare par ici.
Tiffon-Braastad possède 40 hectares de vignes propres, dont une moitié en Grande Champagne, sur des sols crayeux, et l’autre dans les Fins Bois, sur des sols argilo-calcaires. À ce propos, on raconte que les premiers produisent des spiritueux faits pour vieillir et les seconds des cognacs plus aériens et floraux. Des produits pour tous les palais en réalité.
Fils de Norvégiens ayant adopté la ville protestante depuis le xixe siècle, Sverre Braastad rejoint Tiffon, fondé en 1875, pendant la Grande Guerre. Un mariage plus tard et Tiffon-Braastad voit le jour. Vous n’entendrez jamais Édouard Braastad, l’heureux et fringant héritier, parler d’autre chose que d’une entreprise familiale, fièrement indépendante. Les bureaux joliment surannés laissent entrapercevoir par un petit trou de la lorgnette la grande Histoire de ces Scandinaves. Un musée, qui convoquerait facilement les Chiches Capons de Christian-Jaque, convie le visiteur à consulter registres commerciaux, affiches publicitaires.
On ne souhaite ici bien entendu pas avoir à se contenter de cette belle histoire, il reste celle à écrire. On tenta de la réécrire en créant la marque Braastad en 1990, elle sera des deux la plus résolument tournée vers une vision plus moderne de l’eau-de-vie. Le marché français volage échappe à la maison Braastad qui exporte ses spiritueux en Scandinavie, prince consort du Danemark compris.
Devant le bâtiment originel, une belle salle est dévolue à la dégustation commentée des nombreuses cuvées. Édouard, mixologue pour vous servir, tente et… réussit parfaitement à vous vendre l’idée d’un breuvage non monochrome, complexe et doux. Il nous faut ici aborder la question de la dégustation des eaux-de-vie en général et des cognacs en particulier.
La robe reste l’entrée en matière, sachant que les Cognaçais adorent en teinter le coeur à coup de caramel mais à l’instar de Braastad on microdose l’apport du colorant naturel. Le nez reste essentiel. Point d’agitations robustes au risque de perdre le nord et en bouche pas de rétro-olfaction. L’ugni blanc (3), cépage principal, recherché pour son rendement (130 hl/ha) et son acidité, reste le garant du bon vieillissement. La mixologie, graal des Cognaçais, permet de tester La Fleur Blanche by Braastad, un cognac jeune et souple, avec un tonic. Le tout reste frais et joliment aromatique.
On peut, snob que nous sommes, lui préférer le Braastad Organic, VSOP issu de l’agriculture biologique. Une acidité bien présente vient soutenir la rondeur de ce très joli cognac qui laisse monter de belles notes florales en finale. On reste stupéfait par la densité des produits goûtés, du VS au VSOP en passant par l’éclatant XO (4), et la variété de la gamme qui s’étend jusqu’au pineau des Charentes.
Les frimeurs qui récitent par coeur leur alphabet du whisky auraient tout intérêt à le redécouvrir.