Des gilets jaunes, de la sociologie et du temps pour le dire.
Vendredi dernier sur France Inter, jâai Ă©coutĂ© Une semaine en France. Le format, câest une heure de discussion entre une journaliste, Claire Servajean, et un·e invité·e, en lâoccurrence Serge Paugam.
Serge Paugam, ce sont mes annĂ©es « fac de socio ». De 2006 Ă 2010, jâai arpentĂ© les couloirs de La Censive, imposant bĂątiment blanc de lâUniversitĂ© de Nantes, sorte de gros navire dotĂ© de ponts, de hublots et dâune proue. Nos enseignant·e·s nous berçaient de contemporains (des hommes !) qui nourrissaient nos rĂ©flexions : Castel, Passeron, Beaud... Paugam.
Vendredi dernier, Serge Paugam a pris le temps de nous expliquer deux ou trois petites choses sur le mouvement des gilets jaunes.
Dâabord, il note que les revendications sont dâordre social. Et, de ma fenĂȘtre, elles me semblent ĂȘtre une expression de ce quâil est possible de nommer une lutte des classes. Loin dâĂȘtre un mouvement annihilant toute forme de domination comme lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des profils pouvait le laisser imaginer, les gilets jaunes semblent reprendre le chemin de la conscience de classe. Reprendre le chemin de la discussion du compromis entre les riches et les pauvres, de la discussion du socialement acceptable. Et ce que dit ce mouvement, notamment via les cahiers de dolĂ©ance ouverts dans certaines mairies, câest justement que le seuil, le point de rupture est franchi. En dâautres termes, les Ă©carts deviennent tels quâils sont insupportables. Ce faisant, ce mouvement pose la question de la rĂ©munĂ©ration du travail et de son miroir, la rĂ©munĂ©ration du capital. En parallĂšle, il interroge les Ă©carts de rĂ©munĂ©ration du travail. Et tant mieux si, enfin, nous parvenons Ă ouvrir une discussion sur le fait que, dans une mĂȘme entreprise, gagner plus de vingt fois le salaire de la ou du moins bien rĂ©munĂ©ré·e, câest non seulement indĂ©cent mais câest aussi le faire au dĂ©triment de cette ou de ce dernier·e. Ce sont les premier·e·s de cordĂ©e qui sâenrichissent sur le dos des dernier·e·s.
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Ensuite, il note que le mouvement gilets jaunes, câest un mouvement de (re)consitution de lien social, de discussions collectives, de moments ensemble, de partage. Et ce nâest pas rien ! Il avance mĂȘme que ces occupations de ronds-points, mĂȘme si elles devaient sâarrĂȘter, ne resteraient pas sans suite. Certain·e·s pourraient avoir envie de se revoir, de crĂ©er des associations, feraient perdurer des liens dâamitiĂ©, monteraient des listes aux Ă©lections municipales. Bref, il fait le pari dâun processus de socialisation qui en est Ă son tout dĂ©but et qui est aussi important que lâobjet des revendications. Et il est vrai que ce mouvement -et câest ici que je reviens Ă la fac !- me fait diablement penser depuis son avĂšnement Ă mes premiĂšres AG Ă©tudiantes, Ă nos premiĂšres occupations de bĂątiments... dont La Censive, Ă nos blocages de ponts et de pĂ©ages dâautoroute, Ă notre enthousiasme dĂ©bordant Ă toute heure du jour et de la nuit, mĂȘme aprĂšs avoir dormi une poignĂ©e dâheures, Ă notre conviction profonde en notre capacitĂ© Ă changer le monde, Ă nos premiĂšres confrontations avec les forces de lâordre, Ă nos premiĂšres interviews-tĂ©lĂ©s. Exercice dans lequel nous nâĂ©tions pas toujours bons. Bref, les gilets jaunes, câest aussi lâapprentissage du mouvement social, de la contestation, du rapport de force, de la parole publique et, Ă©videmment, le pouvoir nâaime pas trop ça.
Un conseil, arrĂȘtez-tout une heure durant et Ă©coutez Serge Paugam : https://www.franceinter.fr/emissions/une-semaine-en-france/une-semaine-en-france-11-janvier-2019. Ăclairant !