Panini Comics, 2015, 17,50âŹ
COLLABOÂ â
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Christos N. Gage & Christian ZanierÂ
Collabo, lâhistoire qui ouvre ce quatriĂšme tome de la sĂ©rie Terres Maudites (Badlands en VO) est un rĂ©cit malade. TarĂ©. Sale. Malsain.Â
Dâabord parce son auteur, Christos N. Gage, bouleverse les enjeux de la saga Crossed en poussant plus loin le curseur avec lequel ont flirtĂ© dâautres scĂ©naristes avant lui, celui dâenvisager que les infectĂ©s puissent faire preuve dâun peu dâintelligence, en mettant en scĂšne Sam le Pompier, colosse bodybuildĂ©, mĂąle Alpha dĂ©bordant de puissance et de testostĂ©rone et premier infectĂ© que lâon rencontre Ă se montrer rĂ©flĂ©chi et capable de se faire obĂ©ir, de dominer la meute.
Sam calcule. Sam planifie. Sam raisonne. Câest assez primitif, puisquâil ne cherche, comme tout bon infectĂ© qui se respecte, quâĂ satisfaire un besoin liĂ© Ă sa condition, celui de faire souffrir un maximum, mais câest quand mĂȘme une rĂ©volution.
Dâautant que Sam a des projets Ă longs termes. Pas au sens de dans 10 ans. Mais Sam ne pense pas quâĂ lâinstant prĂ©sent. La rĂ©compense immĂ©diate, Sam peut sâen passer si attendre lui garantit une gratification plus dĂ©mesurĂ©e encore. Et dâenvisager quâil puisse y en avoir dâautres comme lui, Ă lâinstar des jumelles enceintes, que Gage fait revenir dâun volume prĂ©cĂ©dent, câest potentiellement accepter que la fin du monde ne soit plus seulement celle de lâhumanitĂ©, mais Ă©galement la disparition de toute forme de vie sur la surface de la planĂšte.
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Lâexistence de Sam le Pompier provoque une terreur similaire Ă celle que lâon Ă©prouverait si un jour, des diffĂ©rentes meutes djihadistes qui polluent lâhumanitĂ© de leur existence, Ă©mergeait un chef un tout petit peu moins complĂštement con que les autres. Un chef qui aurait un plan, Ă long terme. Un chef capable de mettre au pas toutes les autres factions dâabrutis et de freiner leur pulsion dâultra-violence immĂ©diate si cela peut les amener Ă frapper de façon bien plus dĂ©vastatrice dans un avenir proche.Â
Jusquâici, les infectĂ©s des diffĂ©rentes histoires de Crossed terrorisaient parce quâils Ă©taient capables des pires exactions, des crimes les plus atroces, sans la moindre inhibition, sans la moindre humanitĂ© et sans avoir peur de mourir (exactement comme les zombies vicelards qui composent les rangs de lâEtat Islamique), mais dans ce volume, la scĂšne oĂč un infectĂ© fait peur comme jamais aucun infectĂ© nâavait fait aussi peur, est celle oĂč lâon voit Sam le Pompier ⊠en train de lire.
Imaginer quâun jour, les barbares dĂ©cident dâaccĂ©der Ă la connaissance pour retourner leur savoir contre lâhumanitĂ©, est probablement le scĂ©nario catastrophe le plus apocalyptique qui soit et câest avec cette idĂ©e que joue lâintrigue de Collabo, dont le final, paroxystique et gĂ©nial, refuse, comme câest devenu la norme dans Crossed, tout happy end.
La deuxiĂšme raison qui rend cette histoire aussi choquante est le traitement du personnage principal. Oliver Dauphinais (pour ĂȘtre Collabo, faut avoir un nom français ?) est un anthropologue qui, comme tous les anti-hĂ©ros lĂąches, individualistes, pleutres, inhumains et psychopathes de la saga, va tout faire pour assurer sa propre survie et quand je dis tout, câest bien sĂ»r tout, mĂȘme le pire, mĂȘme ce que vous nâosez pas encore imaginer avant dâavoir lu Crossed, et ça en fait une ordure absolue, comme tant dâautres avant lui, jusquâĂ âŠ
JusquâĂ ce quâune bascule sâopĂšre et rende Oliver bien plus complexe que prĂ©vu. Et son comportement, sans pour autant devenir acceptable ni moralement envisageable, pose plus de questions quâau dĂ©part et notamment celle qui anime de plus en plus de dĂ©bats au sein de fictions apocalyptiques, celle de se demander ce qui est prĂ©fĂ©rable pour notre planĂšte. La survie de lâhumanitĂ© ou sa disparation pure et simple ?
Difficile en regardant ce que nous sommes devenus aujourdâhui, ce que sont devenus les ordures qui nous gouvernent et le peu dâintĂ©rĂȘt que nous accordons Ă notre environnement, sans lequel, pourtant, nous ne pourrions pas survivre, de ne pas se demander si, effectivement, un bon vieux Reset ne serait pas le bienvenu. Tant quâil reste des choses Ă sauver sur cette planĂšte. Et je dis ça alors que jâai deux enfants en bas Ăąge Ă la maison. Mais je crois que je prĂ©fĂšre encore une Ă©pidĂ©mie qui nous emporterait tous plutĂŽt que de les savoir vivants dans un monde oĂč lâon va sâentretuer pour un peu dâeau, un peu de nourriture, dans des conditions climatiques si extrĂȘmes que seuls les plus riches et les plus forts pourront y survivre.
La position dâOliver, surtout dans la derniĂšre partie du rĂ©cit, nous renvoie donc Ă des questions qui ne permettent plus de porter sur lui un jugement aussi tranchĂ© quâau dĂ©but de lâaventure, mĂȘme si, ce dont il sâest rendu coupable (je rappelle le titre de lâhistoire : Collabo) en fait un personnage perdu et irrattrapable.
Enfin, dernier Ă©lĂ©ment qui rend ce rĂ©cit aussi insoutenable, câest lâidĂ©e de nous entrainer, du dĂ©but Ă la fin, auprĂšs des infectĂ©s. Alors que dans les volumes prĂ©cĂ©dents et dans les autres sĂ©ries issues de Crossed, seuls les passages oĂč les survivants croisent les infectĂ©s donnent lieu Ă des tableaux dantesques de violence gore et obscĂšne, lĂ , câest constamment que lâon patauge dans la perversion ultime des infectĂ©s, chaque case du dessinateur Christian Zanier dĂ©borde littĂ©ralement de dessins crades, infĂąmes, malsains, mettant en scĂšne des comportements si grotesques, si ultra-violents, si dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s, si pornographiques, si sauvages, avec des viols contre-nature et des profanations de corps plus dĂ©lirants que jamais, des mutilations, des dĂ©membrements, des orifices naturels ou causĂ©s par la main des infectĂ©s, pĂ©nĂ©trĂ©s par des sexes turgescents ou des objets contondants, des orgies grand-guignolesques oĂč les participants se baisent avec les viscĂšres extirpĂ©es de leurs victimes, de la pisse et des excrĂ©ment,  et ce dĂ©luge dâinfamie graphique, ce vomi de gore sexuellement outrancier, fini par Ă©tourdir. On a la tĂȘte qui tourne Ă force de dĂ©couvrir dans chaque case autant de sang, autant de sexe tordu, autant dâexactions abominables, et lâĂ©tourdissement procure un dĂ©rĂšglement psychologique ahurissant puisquâau bout dâune 50aine de pages entiĂšrement remplies dâhorreurs et de pornographie, jâen suis venu Ă trouver quelques dessins excitants (il faut dire que Zanier dessine les femmes comme des actrices porno), jâai mĂȘme commencĂ© Ă bander devant des planches illustrant pourtant des pratiques innommables, ce qui prouve quâen Ă©tant enfermĂ© dans un univers oĂč la violence la plus extrĂȘme devient la norme, celle-ci finit par perdre de son impact et la rĂ©vulsion finit peu Ă peu par devenir fascination puis excitation.
Câest donc une expĂ©rience humaine et psychologique extrĂȘme que ce Collabo et je vous rassure tout de suite, maintenant que jâai fini ce rĂ©cit, je suis redevenu tout Ă fait normal et je nâenvisage plus de mettre ma bite dans la bouche dâune tĂȘte de femme dĂ©capitĂ©e.Â
POINT DE RUPTURE â
David Lapham & Miguel A. Ruiz
La seconde histoire est plus classique, bien quâutiliser ce terme Ă propos dâune franchise aussi dĂ©traquĂ©e que Crossed, revient Ă parler dâhumour dans les sketches de DieudonnĂ©. Ăa nâa aucun sens. Mais bon, mĂȘme chez les plus dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s des auteurs, Ă force de se rĂ©pĂ©ter, on atteint une forme, perverse et dĂ©viante, de classicisme.
Et donc le scénariste David Lapham se répÚte.
Pour la troisiĂšme fois, il convoque le personnage dâAmanda, la seule survivante de son traumatisant opus Psychopathe.
AprĂšs sa rencontre avec un club dâadeptes du jeu de rĂŽle extrĂȘme aux pulsions cannibales (pour ne pas trop ĂȘtre dĂ©goutĂ© chaque fois quâils boulottent de lâhumain, ils appellent ça du schmurtz, ce qui mâa toujours fait beaucoup rigoler), Amanda est dĂ©sormais seule et la voilĂ hantĂ©e par le fantĂŽme dâHarold Lorre, le fameux psychopathe, qui sâoffre ainsi un retour sur le devant de la scĂšne, en tant quâentitĂ© qui hante son ex-victime et la transforme, peu Ă peu, en une psychopathe Ă©galement.
PerturbĂ©e, folle Ă lier, complĂ©tement secouĂ©e du cortex, Amanda devient donc Ă son tour une tueuse, influencĂ©e dans ses actes les plus extrĂȘmes (pour mettre ses crimes sur le dos des infectĂ©s, elle mutile affreusement leurs corps et pratique allĂšgrement lâĂ©masculation) par le spectre de Lorre, Ă©lĂ©ment dĂ©clencheur â et on peut le comprendre â de sa folie furieuse.
Bon, faire revenir des personnages aussi marquants, en soi, ça ne me dĂ©range pas, câest mĂȘme marrant de suivre ainsi leur parcours, aussi cinglĂ© soit-il, mais ce quâen fait Lapham ne mĂšne pas Ă grand-chose, un simple festival de meurtres plus gores les uns que les autres, dans un version pas trĂšs inspirĂ©e de slasher old school.
Rien de trÚs neuf sous le soleil des dérÚglements mentaux des survivants de Crossed.
Mais une idĂ©e tout de mĂȘme bien barrĂ©e, celle du gang dâinfectĂ©s extrĂ©mistes religieux, forcĂ©ment obsĂ©dĂ©s par tout ce qui touche Ă la fornication.
Montrer que la religion par ses plus dogmatiques et sectaires aspects, séduit aussi les plus violents, les plus vicieux et les plus dépravés, est une démonstration qui, par sa crédibilité, me met en joie.
Lâinvention la plus meurtriĂšre de lâhumanitĂ© ne pouvait que compter dans ses rangs nombres dâinfectĂ©s. Ăa parait logique.
Mais à part ça, plutÎt décevant ce second récit.