« Si tu n'habites pas en un lieu retiré du monde, si tu vis dans une grande ville, si tu tournes ton attention vers les choses du dehors, si tu observes les hommes et les événements en fréquentant les uns, en prenant part aux autres, te souviens-tu, à chaque contact avec le milieu, de te rapporter à toi comme Individu avec le sentiment de ta responsabilité éternelle? T'enfonces-tu dans la multitude où l'on s'excuse mutuellement, où, comme on dit, un instant il y a foule et l'instant d'après, chaque fois qu'il est question de prendre ses responsabilités, il n'y a plus personne? Ton jugement se mêle-t-il à celui de la foule? Tu n'es pas obligé d'avoir une opinion sur ce que tu ne comprends pas; au contraire, l'éternité t'en dispense, mais elle t'impose de rendre compte comme Individu de ton opinion, de ton jugement. Elle ne te demandera pas, avec la curiosité d'un journaliste empressé, si beaucoup ont partagé la même idée fausse; mais seulement si tu l'as professée et si tu as tristement accoutumé ton âme à l'invoquer pour porter à la légère des jugements irréfléchis en alléguant l'exemple du grand nombre; elle te demandera si tu as peut-être corrompu le meilleur de ton être en te prévalant d'avoir eu raison avec le nombre, c'est-à -dire tort avec lui; et encore, si tu n'as pas nui à une bonne cause en jugeant, toi aussi, avec des incapables qui disposent de la force du nombre, puissante dans le temps, mais nulle dans l'éternité. »