Nous ne sommes pas de taille à nous mesurer à la perfection de nos produits, ce que nous produisons excÚde notre capacité de représentation ...
« il est incontestable que, dans la perspective des institutions, notre transformation en produits de sĂ©rie reproductibles est dâores et dĂ©jĂ accomplie (puisquâelles rĂ©duisent tout homme au poste quâil occupe et aux gestes quâil accomplit) »
Devant lâhumiliante qualitĂ© des choses quâil a lui-mĂȘme fabriquĂ©, la honte sâempare de lâhomme. Il a honte de devoir son existence au processus aveugle de la procrĂ©ation, Ă la diffĂ©rence des produits qui sont irrĂ©prochables car calculĂ©s dans les moindres dĂ©tails, « honte du rĂ©sultat imparfait et inĂ©vitable de cette origine, en lâoccurrence lui-mĂȘme ». Le corps de lâhomme est « raide, rĂ©calcitrant et bornĂ© ». Du point de vue des instruments, il est imperfectible et obsolĂšte. Lâhomme contemporain, ne pouvant se rĂ©signer Ă son infĂ©rioritĂ©, commence par soumettre son corps Ă des « situations physiques limites » : supporter un froid intense, des conditions de dĂ©pressurisation anormale ou les effets de la force centrifuge. Il va ainsi vers sa « possible dĂ©shumanisation », accomplit « sa propre rĂ©ification », espĂ©rant atteindre le « souverain bien de lâutilitĂ© totale », « une pure fonction instrumentale ».
Lâhomme est pĂ©rissable, « exemplaire unique et obsolĂšte ». Au contraire de celle des produits, sa mortalitĂ© nâest pas calculĂ©e. Pire, lâexistence des produits en sĂ©rie leur confĂšre une forme dâimmortalitĂ© que #GĂŒntherAnders nomme « la rĂ©incarnation industrielle ». La passion dominante aujourdâhui des images, lâ « iconomanie », câest-Ă -dire la possibilitĂ© de devenir, « par la photographie, une « reproduction », comme une rĂ©alisation de notre « rĂȘve dâĂȘtre pareils aux choses », une intĂ©gration « au monde des produits ». Les stars de cinĂ©ma sont quasi divinisĂ©es parce quâelles ont rĂ©ussi de façon spectaculaire « leur entrĂ©e victorieuse dans la sphĂšre des produits de sĂ©rie que nous reconnaissons comme âontologiquement supĂ©rieursâ ».
La honte est un trouble de lâidentification. Câest un acte rĂ©flexif, un rapport avec soi-mĂȘme qui Ă©choue par principe et ne prend jamais fin, dĂ©gĂ©nĂ©rant pour finir par devenir un Ă©tat. Face Ă une instance dont il se dĂ©tourne, « un tribunal qui dit comment les hommes doivent vraiment ĂȘtre », lâhomme fait dans la honte « lâexpĂ©rience de quelque chose qui ânâest pasâ, mais quâil âestâ pourtant condamnĂ© Ă ĂȘtre. »
Si la digression sur lâeffroi provoquĂ© par la « naissance Ă la vie sociale », le moment oĂč lâenfant interpellĂ© cesse dâĂȘtre un simple « ĂȘtre-avec » pour devenir un « moi », est fort intĂ©ressante, celle sur le jazz comme « culte industrielle de Dionysos » et les « danses sacrificielles extatiques dĂ©diĂ©es au Baal de la machine » quâil entraĂźne, transformant lâĂ©nergie animale en Ă©nergie mĂ©canique par la « fureur de la rĂ©pĂ©tition », est beaucoup plus dĂ©rangeante.
LâidentitĂ© ambiguĂ« de celui qui Ă©prouve de la honte correspond au « trouble de lâidentification Ă lâinstrument » : « dans sa rencontre avec lui-mĂȘme, lâhomme ne trouve, au lieu de lui-mĂȘme,  quâune chose dĂ©jĂ conforme au monde des instruments ; il dĂ©couvre quâil nâest quâune partie dâun instrument. Ou lâhomme a dĂ©jĂ cherchĂ© Ă sâintĂ©grer Ă lâinstrument (ou au monde des instruments dans son ensemble) ; mais comme il a Ă©chouĂ© dans sa tentative de devenir un instrument, de suivre leur âligneâ et de ne plus faire quâun avec eux, il se trouve lui-mĂȘme, et ne se rencontre donc pas sous la forme dâun partie dâinstrument. Dans le premier cas le âmoiâ se rencontre en tant que âçaâ ; dans le second, le âçaâ se rencontre en tant que âmoiâ. » Lâouvrier doit renoncer Ă agir, « transformer son action en simple processus automatique », obĂ©ir Ă lâinjonction paradoxale « Ă faire de lui-mĂȘme lâorgane de son instrument », « Ă se charger activement de se transformer en un ĂȘtre PASSIF ».
LE MONDE COMME FANTĂME ET COMME MATRICE
 « tout moyen est davantage quâun moyen » il conteste que lâon puisse librement disposer de la technique, « quâil existe des fragments de notre monde qui seraient de purs âmoyensâ auxquels on pourrait rattacher Ă sa guise de âbonnes finsâ ». Le clivage entre « moyens » et « fins » ne correspond Ă aucune rĂ©alitĂ©. Au contraire, lâhumanitĂ© commence lĂ oĂč cette distinction perd son sens. Ainsi la TV, en tant quâinstrument, nous informe et nous dĂ©forme autant que les objets retransmis. Les instruments « dĂ©terminent dĂ©jĂ , par leur structure et leur fonction, leur utilisation », nous dĂ©terminent.
Alors quâen allant au cinĂ©ma, lâhomme de masse consommait collectivement « les marchandises stĂ©rĂ©otypĂ©es produites en masse Ă leur intention », il consomme dĂ©sormais, comme masse fractionnĂ©e, en plus de la marchandise, « les instruments quâexige sa consommation », les postes de radio et de tĂ©lĂ©vision.
« Le type de lâermite de masse Ă©tait nĂ© », enfermĂ© non pas pour fuir le monde mais pour ne jamais manquer « la moindre bribe du monde en effigie ». Tout le monde est dâune certaine maniĂšre occupĂ© et employĂ© comme travailleur Ă domicile, accomplissant sa tĂąche en consommant la marchandise de masse, acquĂ©rant sa propre servitude au lieu dâĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ© pour sa collaboration.
« Les considĂ©rations de Le Bon sur la transformation de lâhomme par les situations de masse sont aujourdâhui caduques, puisque lâeffacement de la personnalitĂ© et lâabaissement de lâintelligence sont dĂ©jĂ accomplis avant mĂȘme que lâhomme ne sorte de chez lui. »
Chacun subit sĂ©parĂ©ment « le procĂ©dĂ© du âconditioningâ ». DĂ©sormais le monde extĂ©rieur, rĂ©el ou fictif, rĂšgne Ă la maison grĂące Ă la tĂ©lĂ©vision, dissolvant complĂštement la famille « tout en sauvegardant lâapparence de la vie familiale », comme une juxtaposition de spectateurs, un « public miniature ». Les instruments nous privent de la parole, donc du langage, et nous devenons « des ĂȘtres infantiles, au sens Ă©tymologique du terme ». Ils nous livrent des Ă©vĂ©nements rĂ©els, non des informations les concernant, sĂ©lectionnĂ©s pour nous ĂȘtre prĂ©sentĂ©s comme une « rĂ©alitĂ© ».
Faire lâexpĂ©rience du monde est devenu superflu puisque maintenant le monde vient Ă nous. Pourtant nous avons le sentiment, vivant dans ce monde distanciĂ©, que toute distance est abolie : les stars de cinĂ©ma nous sont mieux connues que nos collĂšgues de travail. La distanciation a disparu, camouflĂ©e par cette « familiarisation du monde ».
« La situation créée par la retransmission se caractĂ©rise par son ambiguĂŻtĂ© ontologique ; parce que les Ă©vĂ©nements retransmis sont en mĂȘme temps prĂ©sents et absents, sont en mĂȘme temps rĂ©els et apparents, sont lĂ et, en mĂȘme temps, ne sont pas lĂ ; bref, parce quâils sont des fantĂŽmes. » Dans lâhistoire des images humaines, lâimage a toujours impliquĂ© un dĂ©calage temporel par rapport Ă lâobjet reprĂ©sentĂ© : soit pour en rappeler le souvenir, soit pour prĂ©cĂ©der son objet. Avec la tĂ©lĂ©vision, les « images sont simultanĂ©es et synchrones par rapport aux Ă©vĂ©nements quâelles reprĂ©sentent ». La retransmission « nous offre, comme sâil Ă©tait vraiment prĂ©sent, un Ă©vĂ©nement qui a lieu en mĂȘme temps ou presque ». Ceux qui restent assis ici, sont en rĂ©alitĂ© lĂ -bas, partout Ă la fois, câest-Ă -dire nulle part. Il nomme cette « dispersion » de ses contemporains : « schizophrĂ©nie artificiellement produite ». Leur travail les a si dĂ©finitivement habituĂ©s Ă ĂȘtre occupĂ©s, câest-Ă -dire Ă ne pas ĂȘtre indĂ©pendants, quâils sont incapables dâorganiser eux-mĂȘmes leur temps libre, leurs loisirs. « Ce nâest quâen habituant durablement le consommateur Ă cet Ă©tat dâindĂ©cision et dâoscillation, câest-Ă -dire en faisant de lui un homme INCAPABLE de prendre la moindre dĂ©cision, quâon peut ĂȘtre sĂ»r de disposer de lui en tant quâhomme. Câest Ă cette fin et pour profiter de ses consĂ©quences morales quâon entretient chez lui lâincapacitĂ© Ă faire la distinction entre ĂȘtre et apparence, qui nâest peut-ĂȘtre en soi quâune propriĂ©tĂ© phĂ©nomĂ©nologique contingente des retransmissions. »
Si lâon sait bien que ce Ă quoi lâon vient dâassister vient rĂ©ellement dâarriver, nous sommes « privĂ©s par lâimage illusoire de la capacitĂ© de penser Ă ce qui est rĂ©el ».
« Lâintention de la livraison dâimages, de la livraison de lâimage totale du monde, est prĂ©cisĂ©ment (âŠ) de recouvrir le rĂ©el Ă lâaide du prĂ©tendu rĂ©el lui-mĂȘme et donc dâamener le monde Ă disparaĂźtre derriĂšre son image. » « Câest parce quâelle est claire que lâimage tĂ©lĂ©visuelle falsifie lâampleur de lâĂ©vĂ©nement. »
Une nouvelle remplit sa fonction quand celui quâelle informe se voit fournir indirectement un renseignement sur ce qui est absent, sans expĂ©rience propre mais en se fondant sur une perception qui supplĂ©e la sienne. « LâambiguĂŻtĂ© propre aux Ă©missions de radio et de tĂ©lĂ©vision consiste en ceci quâelles mettent dâemblĂ©e et par principe leur destinataire dans une situation oĂč est effacĂ©e la diffĂ©rence entre vivre un Ă©vĂ©nement et en ĂȘtre informĂ©, entre lâimmĂ©diatetĂ© et la mĂ©diation, un Ă©tat oĂč il ne sait pas clairement sâil se tient devant un objet ou devant un fait. » Ce nâest pas la scĂšne elle-mĂȘme qui est consommĂ©e avec la radio ou la tĂ©lĂ©vision mais « une version apprĂȘtĂ©e », un « prĂ©jugĂ© apparaissant sous forme dâimage qui, comme tout prĂ©jugĂ©, dissimule son caractĂšre de jugement et Ă©pargne au consommateur lâeffort dâavoir Ă juger par lui-mĂȘme, ce qui ne lui vient dâailleurs pas Ă lâesprit ».
Lâimage du monde comme un Tout, formĂ©e par lâensemble des Ă©missions particuliĂšres, reprĂ©sente « un Tout mensonger Ă partir de multiples vĂ©ritĂ©s PARTIELLES », destinĂ© Ă faire naĂźtre un « type dâhomme exclusivement nourri de fantĂŽmes et de leurres ». MĂȘme vĂ©ridique, les images mentent car elles masquent ce qui est et contribuent Ă montrer un monde qui ne correspond Ă aucune rĂ©alitĂ© : le sensationnel devient lâincarnation de la rĂ©alitĂ©. Le mensonge nâest plus produit contre la rĂ©alitĂ© mais avec son aide. Non seulement le conditionnement ne se fait pas violemment mais il est mĂȘme dĂ©sirĂ©, par le conditionnement des dĂ©sirs et la standardisation des besoins.
Ăconomie : La reproduction, la marchandise de sĂ©rie est rĂ©elle au sens Ă©conomique, au contraire du modĂšle qui nâexiste que pour ĂȘtre reproduit, au point que les objets uniques, historiques, sont reproduits par la photographie pour entrer dans lâunivers des sĂ©ries. Lâimage est alors plus rĂ©elle, en tant que reproduction, que le modĂšle. De mĂȘme que les paysages photographiĂ©s sont plus rĂ©els que leur prĂ©sence si fugace : « ĂȘtre, câest seulement avoir Ă©tĂ©. » Les choses non fabriquĂ©es, les objets de la nature inexploitables, ne sont ou ne mĂ©ritent pas d'ĂȘtre.
Lâontologie de lâĂ©conomie est en mĂȘme temps une Ă©thique qui vise Ă faire du chaos un cosmos, « Ă faire advenir un Ăąge dâor des produits finis ». Les Ă©vĂ©nements sont Ă©galement matiĂšre premiĂšre qui doit ĂȘtre multipliĂ©e.
Le parfait ajustement de lâhomme au monde et rĂ©ciproquement, nous rassasie certes, puisquâon nous offre tout prĂȘt ce dont nous avons besoin pour vivre, mais pas « notre besoin second de pourvoir Ă ce rassasiement » : la faim de lâeffort. Car « le but nâest que le prĂ©texte de lâeffort et du chemin ». Câest pourquoi lâhomme contemporain apaise cette soif de maniĂšre artificielle, en produisant des rĂ©sistances, devenues produits, pour pouvoir jouir de les avoir surmontĂ©es.
ĂTRE SANS TEMPS - Ă propos de la piĂšce de Beckett En attendant Godot
SUR LA BOMBE ET LES CAUSES DE NOTRE AVEUGLEMENT FACE Ă LâAPOCALYPSE
« Si quelque chose dans la conscience des hommes dâaujourdâhui a valeur dâAbsolu et dâInfini, ce nâest plus la puissance de Dieu ou la puissance de la nature, ni mĂȘme les prĂ©tendues puissances de la morale ou de la culture : câest notre puissance. Ă la crĂ©ation ex nihilo, qui Ă©tait une manifestation dâomnipotence sâest substituĂ©e la puissance opposĂ©e : la puissance dâanĂ©antir, de rĂ©duire Ă nĂ©ant â et cette puissance, elle, est entre nos mains. » Nous sommes « les seigneurs de lâapocalypse ». Nous sommes des titans qui veulent dĂ©sespĂ©rĂ©ment redevenir des hommes, nostalgiques du temps oĂč nous nous plaignions de « notre finitude ».
Nous sommes des « ĂȘtres en sursis », « mortels en tant que groupe et non en tant quâindividus ». Nous nâavons plus le droit dâexister que jusquâĂ nouvel ordre. DĂ©sormais, on ne peut plus se survivre Ă soi-mĂȘme en gagnant lâimmortalitĂ© par la gloire puisque tous les tĂ©moins peuvent ĂȘtre emportĂ©s avec lâhumanitĂ© toute entiĂšre : rien de ce qui a « Ă©tĂ© » ne subsisterait.
Le processus qui aboutirait Ă lâutilisation de la bombe compterait tant de mĂ©diations que tout le monde aurait fait quelque chose mais personne nâaurait rien fait. LâidĂ©e dâune moralitĂ© de lâaction est remplacĂ©e par celle dâun parfait fonctionnement. Les processus sont divisĂ©s en innombrables tĂąches accomplies consciencieusement par dâinnombrables travailleurs spĂ©cialisĂ©s, sans la moindre considĂ©ration morale, ni perspective dâimmoralitĂ© faute de perspective du tout. LâABSENCE DE CONSCIENCE de la somme des tĂąches spĂ©cialisĂ©es et consciencieusement accomplies, se rĂ©vĂšle « une monstrueuse absence de conscience morale ». Le grand nombre de participant et la complexitĂ© de lâappareil « empĂȘchent dâempĂȘcher ». La critique dâune fin perturberait la production du moyen qui sert Ă la rĂ©aliser, crĂ©ant un dangereux prĂ©cĂ©dent. Les moyens justifient les fins, tel est le mot dâordre de notre Ă©poque. Une mise en garde contre la bombe pourrait remettre en question le monde entier.
La bombe est constamment utilisĂ©e, comme moyen de pression, chantage par essence, chantage  exercĂ© sur lâensemble de lâhumanitĂ©, maĂźtres chanteurs compris, et comme expĂ©riences qui ne sont plus des expĂ©riences mais des utilisations, le « laboratoire » devenant coextensif au globe. La bombe a choisi la plus mauvais moment pour apparaĂźtre, le moment oĂč pour la premiĂšre fois depuis des annĂ©es, des millions de personnes se couchaient sans angoisse : « un danger dont la menace nâĂ©tait pas immĂ©diate Ă©tait, Ă lâĂ©poque, ridicule. » La principale cause de notre aveuglement face Ă lâapocalypse est ce que GĂŒnther Anders nomme le « dĂ©calage promothĂ©en » : « Jâappelle âpromĂ©thĂ©enneâ la diffĂ©rence qui rĂ©sulte du dĂ©calage entre notre ârĂ©ussite promĂ©thĂ©enneâ â les produits fabriquĂ©s par nous, âfils de PromĂ©thĂ©eâ â et toutes nos autres performances, la diffĂ©rence qui existe une fois que nous avons rĂ©alisĂ© que nous ne sommes pas Ă la hauteur du âPromothĂ©e qui est en vousâ. »
LâidĂ©e dâapocalypse nâest pour nous quâun simple mot. Si nous savons quelles consĂ©quences entraĂźnerait une guerre atomique, ce âsavoirâ est plus proche de lâignorance que de la comprĂ©hension. La seule tĂąche morale dĂ©cisive aujourdâhui consiste à « Ă©duquer lâimagination morale », Ă surmonter le dĂ©calage, « Ă ajouter la capacitĂ© et lâĂ©lasticitĂ© de notre imagination et de nos sentiments Ă la disproportion de nos propres produits et au caractĂšre imprĂ©visible des catastrophes que nous pouvons provoquer », à « mettre nos reprĂ©sentations et nos sentiments au pas de nos activitĂ©s ».
La « croyance au progrĂšs », « croyance en une progression prĂ©tendument automatique de lâhistoire », en une « progression imperturbable et irrĂ©sistible du toujours-meilleur », nous a privĂ© de la capacitĂ© Ă envisager la fin, puisque lâhistoire Ă©tait prĂ©cisĂ©ment sans fin. « Se reprĂ©senter une âmauvaise finâ Ă©tait spirituellement impossible. »
Nous devons nous emparer des Ă©vĂ©nements Ă venir pour les synchroniser avec notre « unique point dâinsertion dans le temps », avec lâinstant prĂ©sent : ils dĂ©pendent de notre prĂ©sent parce que nous les prĂ©parons maintenant Ă travers ce que nous faisons.  « Nous ne saisirons en quoi consiste notre aveuglement face Ă lâapocalypse que lorsque nous en viendrons Ă le considĂ©rer comme un Ă©lĂ©ment de la situation morale de lâhomme dâaujourdâhui, câest-Ă -dire comme lâune des choses que nous avons le droit, la possibilitĂ©, le devoir de faire ou de ne pas faire. »
Lâexistence de lâhomme actuel est « instrumentalisĂ©e ». Il nâest plus ni complĂštement actif, ni complĂštement passif. Parce quâil collabore, quâil est incapable de repentir, de honte ou de la moindre rĂ©action morale, pour lui, « ĂȘtre moral » câest se conduire de façon complĂštement instrumentalisme, avoir bonne conscience consiste en la satisfaction, voire la fiertĂ©, « dâavoir rĂ©ussi Ă dĂ©connecter complĂštement sa propre conscience morale de son activitĂ© ». « Quel que soit le travail que lâon fait, le produit de ce travail reste toujours âpar delĂ le bien et le malâ. »
Le travail de lâhomme, limitĂ© seulement Ă un fragment, nâaboutit jamais Ă un produit fini. Il nâa donc pas « vision de la finalitĂ© », ni mĂȘme de lâutilisation que lâon fera de cette finalitĂ©, de toute maniĂšre dĂ©jà « prĂ©-vue ». Il sâ « abandonne » Ă son travail, « privĂ© de lâhorizon qui seul lui permettrait dâenvisager la disparition de lâavenir et par consĂ©quence la possible catastrophe ». Il est incapable de penser au danger imminent de la disparition de lâavenir parce quâil ignore lâavenir.
Ce qui est moralement dĂ©cisif nâest pas lâaveuglement face Ă lâapocalypse mais la bombe elle-mĂȘme. ConsidĂ©rant que « tout homme a les principes de la chose quâil possĂšde », GĂŒnther Anders tient pour seul « moral » et vertueux celui qui serait rĂ©solu Ă Ă©liminer tout ce dont les maximes ne pourraient Ă©galement devenir maximes de sa propre action.
Le nihilisme est apparu lorsque lâ « homme russe » a rencontrĂ© lâ « Occident », câest-Ă -dire « une conception selon laquelle la nature Ă©tait aveugle, privĂ©e de tout caractĂšre divin, sans finalitĂ©, sans droit » et Ă laquelle il allait dĂ©sormais devoir exclusivement appartenir. Soudain tout est « nature, » tout ne fait plus quâun, ce qui signifie aussi quâil nây a plus de devoirs, que tout est indiffĂ©rent, que tout est permis. La formule « Tout est un » constitue a la fois le principe du « monisme mĂ©taphysique » et le principe dâun « amoralisme radical et programmatique ». La bombe se comporte en nihiliste dans la mesure oĂč elle considĂšre tout de la mĂȘme maniĂšre, comme quelque chose que la radioactivitĂ© peut contaminer. Quâils le veuillent ou non, quâils le sachent ou non, ceux qui possĂšdent la bombe sont donc des nihilistes. Et ceux quâils menacent le deviennent aussi.
Le nihilisme de masse, une philosophie niant que lâhumanitĂ© ait un sens, est dâailleurs apparu au moment oĂč la bombe, un instrument destinĂ© Ă anĂ©antir lâhumanitĂ©, a Ă©tĂ© produite et utilisĂ©e. Le national-socialisme a Ă©tĂ© le premier mouvement politique Ă nier lâhomme en tant quâhomme, Ă le nier massivement afin de lâanĂ©antir rĂ©ellement. Il a rĂ©ussi Ă joindre le nihilisme classique, philosophie du nĂ©ant, et lâanĂ©antissement pour devenir un « annihilisme ». La production de la bombe atomique devait contrer lâexpansion de lâ« annihilisme » national-socialiste. Le nihilisme français dĂ©crit une existence absurde semblable Ă lâexistence sous la terreur national-socialiste, celle de lâhomme qui a fait lâexpĂ©rience de lui-mĂȘme comme nĂ©ant. Lâinstrument de lâannihilation et le nihilisme philosophique, de commune origine, ont psychologiquement fusionnĂ© en un « syndrome » : lâexistence de la bombe est autant la preuve de lâabsurditĂ© de lâexistence que lâabsurditĂ© de lâexistence lĂ©gitime lâexistence de la bombe.