XXXVI - Léonie est en avance
LĂ©onie est en avance est une piĂšce de chambre pour six comĂ©diens, Ă©crite par Georges Feydeau et mise en scĂšne ici par Antonin Chalon pour ses camarades du Cours Florent. On pense donc comique, forcĂ©ment. Qui dit comique dit dramatique, grotesque, ridicule, et certainement tragique. Tragique, parce que c'est un enfer de gens malades repliĂ©s sur eux-mĂȘmes, incapables d'aller hors d'eux-mĂȘmes. C'est cruel. Et en mĂȘme temps, c'est jubilatoire, parce qu'on se prend d'affection pour ces ĂȘtres Ă©tranges qui se dĂ©voilent sur scĂšne.
Léonie (la tragique Manon Rey) va accoucher huit mois aprÚs son mariage avec Mr Toudoux (l'attendrissant Augustin Bouchacourt), d'une couche sociale inférieure à celle de ses parents (la subtile Mathilde Charbonneaux et l'inénarrable Charly Fournier), dont le pÚre est comte. La confusion est grande : les deux jeunes gens auraient-ils consommé avant le mariage ? Avec l'arrivée de la terrible sage-femme Mme Virtuel (l'invraisemblable Florence Fauquet), se poursuivent le calamiteux supplice du bon Toudoux, devant subir les dénommées souffrances de sa femme, l'aversion de ses beaux-parents, ainsi que le laisser-aller capricieux de la bonne (la curieuse et pimpante Victoire Goupil).
De fil en aiguille, le verdict tombe, le verdict de la fin : c'est une grossesse nerveuse, il n'y avait et n'y aura pas d'enfant, mais une angoisse.
Le texte est une fabuleuse occasion de mettre au centre de la scĂšne l'aversion pour les viscĂšres, l'Ă©trangetĂ© du corps de L'Autre, en l'occurrence le corps de la femme, la sĂ©grĂ©gation des sexes, la peur et les enjeux de la naissance en terme de destinĂ© sociale : le bĂ©bĂ©, le nouveau-nĂ© est le miroir de la vie et de la condition, de la rĂ©ussite sociale, de l'honneur ou de la honte des individus d'une famille. Le nouveau-nĂ© peut ĂȘtre bĂ©nĂ©diction, ou malĂ©diction, ange ou dĂ©mon.
Si les six excellents acteurs du Cours Florent sont éminemment possédés sur scÚne, à grand renfort de ruées hors de soi et d'excentricités compulsives, qu'est-ce qui nous manque ? La chambre. Cette antichambre infernale nous est dévoilée physiquement par la coulisse et les effets de films d'horreur, de fumée et de stroboscope. Mais on oublie assez rapidement que c'est la chambre qui concentre tout, que la chambre est le tourbillon qui avale, tel le fantasme du sexe féminin par cet auteur qui fut un homme, les protagonistes de cette piÚce. Mme Virtuel, la sage-femme, le dit pour ainsi dire clairement : ce dont il est objet, ici, c'est du vagin. C'est une chose étrange et horrifiante, depuis Lilith à la tradition judéo-chértienne, et on ne sait encore vraiment ce que c'est que cette béance ouverte sur le monde du dedans.
Or cette Ă©trangetĂ© qui concentre tous les regards et gĂ©nĂšre le malaise profond (puisqu'au final, il ne s'agira que d'une nĂ©vrose) se perd dans les performances - pourtant excellentes et virtuoses - des acteurs. Beaucoup de regard sur cette chose, sur cette femme enceinte terriblement livide, se permet d'ĂȘtre presque trop anodin. Notamment, il est probable que ce Mr Toudoux ne sache pas comment tout simplement s'y prendre avec sa femme dans un Ă©tat maladif, suant l'organe, suant l'intĂ©rieur du corps, tout simplement parce qu'il n'est pas dit qu'il ne puisse s'y trouver du dĂ©goĂ»t. Il est gentil, il est mignon ce Mr Toudoux, mais il n'a pas d'expĂ©rience. En d'autres mots, il n'est pas fort, il n'est pas de la haute, il n'a pas de stature, c'est un petit bourgeois, bref, c'est un gamin, et en face de lui, c'est une femme, malgrĂ© elle : elle est grosse sans l'ĂȘtre. Pour pousser, si l'on tournait la chose sous l'angle psychanalytique du drame montĂ© par Feydeau : Ă vouloir dĂ©passer, Ă vouloir peut-ĂȘtre compenser la basse condition de son mari, LĂ©onie se gonfle, comme un crapaud, pour concentrer toute l'attention sur elle (et se soustraire au dĂ©sir de son mari), et se muer en une figure de tragĂ©die entre quatre murs pour qui, rĂ©solument, rien ne va et ne peut aller.
Il est ainsi peu probable qu'on puisse y glisser trop de lĂ©gĂšretĂ© dans la forme, comptant sur la densitĂ© hors-norme des comĂ©diens, sans perdre le regard du spectateur sur ce qui est vraiment important lorsque l'on parle d'art : quel condensĂ© ? Quelle synthĂšse assimile le regard du spectateur ? A quoi, Ă quelle idĂ©e obsessionnelle et infiniment simple le spectateur rĂ©duit-il la piĂšce au moment mĂȘme oĂč il la regarde ?
Il faut s'intĂ©resser (pardonnez l'impĂ©ratif scolaire) aux rĂ©flexions de Saint Augustin sur la perception du temps. Nous avons un couple : de l'intention concentrĂ©e sur l'instant - comme sorte d'unitĂ© (l'intentio) - et de l'Ă©talement - en fondu - de chaque instant en l'autre, opĂ©rant et permettant la synthĂšse et la cohĂ©rence (Ă savoir, la distentio animi). LĂ , c'est un peu pareil. Quelle est l'obsession de l'auteur qui soit motrice pour la mise en scĂšne ? Qu'est-ce qui dirige la plume, exclut un pan de la rĂ©alitĂ© et en fait muter un autre ? Car la magie de l'Ă©criture, qu'il s'agit de faire repasser dans le concret des corps sur scĂšne, c'est bien que l'auteur met en scĂšne une fiction qui oblitĂšre la temporalitĂ© rĂ©elle du vĂ©cu - et une foule d'Ă©vĂ©nements parasites qui vont avec -, et fait vĂ©ritablement gesticuler une foule d'autres servant Ă la mĂ©tamorphose du mĂ©tabolisme mĂȘme de la pensĂ©e qui crĂ©e sur l'instant : une chenille, une chrysalide, un papillon.
Sachez, chers amis, muer votre Ăąme rebelle dans une telle mutation pareille Ă la croissance de cette matiĂšre organique et laide du vivant et vous aurez compris : le corps lui-mĂȘme dĂ©truit ses propres cellules pour s'en rĂ©gĂ©nĂ©rer et sans cesse dĂ©gradĂ©, il n'en ressort que plus vivant, tout en demeurant plus informe.
La morale de cette piÚce, s'il y en a une, c'est que la société contemporaine à Feydeau était bien impropre à l'éclatement des désirs, se muant invariablement en névroses.
Il est donc de notre devoir d'en revenir un temps aux névroses, pour les muer de retour en de possibles désirs.




















