Voici sans doute le pont le plus connu et reconnu de la capitale, photogénique, télégénique et cinématographique à souhait, qui, au-dessus de la Seine, se jette et en jette! Le cliché par excellence du romantisme parisien, reliant les Grand et Petit Palais Rive Droite aux Invalides Rive gauche, monumental trait d'union de l'Axe Républicain (constitué sous la IIIème République), avec une vue imprenable sur la Tour Eiffel d'un côté et sur le Louvre de l'autre.
Cet ouvrage fut d'abord conçu comme un symbole de l'amitié franco-russe, le pacte d'alliance ayant été signé en 1892 entre le tsar -éponyme- Alexandre III et le président de la République Sadi Carnot, jetant un pont entre ces deux nations, après l'isolement politique européen de la France à la suite de la guerre franco-prussienne de 1870-71. La pose de la première pierre de la culée du pont s'appuyant sur la Rive Droite, opérée par Nicolas II (le fils d'Alexandre III), eut lieu le 7 octobre 1896, le tsar et sa famille visitant Paris à cette occasion, accueillis par le président Félix Faure. Outre sa symbolisation politique, le pont eut également une visée pratique, la grande Exposition universelle de 1900 approchant, démesurée dans son projet, prodigue par son application, réunissant les deux rives de la Seine dans des aménagements colossaux, comme cette "Rue des Nations", constituée de pavillons monumentaux (et prétendument éphémères) représentants les principales nations du monde dit alors "civilisé", dans un festoiement grandiloquent très "fin de siècle". Reste de cette manifestation superlative les Grand et Petit Palais, ainsi que ce pont les desservant, prodige d'ingénierie civile et de décoration grandiose, le seul de la capitale arborant une douce peinture gris perle, d'où se détachent nettement ses nombreux éléments dorés, étincelant au soleil. Pont en arc de 152 m de portée, large de 30 (ce qui fit de lui le plus large pont de Paris à l'époque), il fut conçu comme un nouvel horizon surplombant la Seine, à chaussée plate, afin de ne pas gêner la vue de la perspective courant des Invalides aux Champs-Elysées. Afin d'endiguer la pression exercée sur ses deux extrémités par son arche faite d'acier moulé, des culées massives furent édifiées sur chacune des deux rives, s'enfonçant dans la vase à plus de 30 m de profondeur, afin d'atteindre la calcaire lutétien composant la majeure partie du Bassin parisien, lui assurant un ancrage géologique pérenne. Ces dites culées furent surmontées de pylônes monumentaux, culminant à 17 m de hauteur, aux quatre angles du pont. Les architectes Joseph Cassien-Bernard et Gaston Cousin les dotèrent, en leur sommet, de quatre groupes sculptés, dorés à l'or fin, représentant chacun Pégase, le cheval ailé mythologique, cabré, retenu par un palefrenier figurant une allégorie de la Renommée, tour à tour des arts, des sciences, du combat et de la guerre... A la base des quatre pylônes, s'érigent des statues, non moins monumentales, représentant, par des attributs égalements d'or, la France du Moyen Âge, de la Renaissance, du Grand Siècle (sous Louis XIV) et de l'époque Moderne. Légèrement en retrait sur chaque rive, devant des obélisques marquant les entrées du pont, des groupes sculptés représentent des lions conduits par des enfants aux attributs des quatre saisons, dûs au ciseau de Georges Gardet pour la Rive Droite et de Jules Dalou pour la Rive Gauche. Les trottoirs, de part et d'autre de la chaussée du pont, sont illuminés par 32 candélabres en bronze, réalisées par l'établissement Lacarrière (à qui l'on doit aussi le lustre de l'Opéra Garnier), arborant pour chacun, à leur base, les armoiries de la France et de la Russie, ainsi que le sigle de la République Française et le blason de la ville de Paris.
Le tablier du pont, quant à lui, est orné de mascarons ornementaux représentant visages féminins méditatifs et têtes barbues masculines rieuses, réunies entre elles par des festons de feuillages et des guirlandes fleuries. En son centre, il arbore encore deux groupes sculptés de nymphes fluviales en bronze, du sculpteur Georges Récipon, surmontés de roseaux aux massettes de verre transparent, visibles depuis les quais ou à bord des nombreuses embarcations se glissant dessous depuis plus de 120 ans maintenant: les nymphes de la Seine encadrant les armes de Paris, côté aval; les nymphes de la Néva (coulant à Saint-Pétersbourg), portant les armes de la Russie, côté amont. Inauguré par le président Émile Loubet le 14 avril 1900, journée ouvrant l'Exposition universelle la plus fastueuse de son temps, le Pont Alexandre-III, malgré sa très (trop?) riche iconographie néoclassique et historiographique, n'a cessé depuis de susciter l'admiration voire l'émerveillement, devenant ainsi l'une des icônes de Paris. Afin d'entériner sa vocation première, la Société de construction des Batignolles, avec l'accord de l'Empire russe, édifia trois ans plus tard, à Saint-Petersbourg, sur la Néva, le Pont de la Trinité, le jumelant ainsi à son homologue parisien. Deux ponts entre deux nations, bâtis pour l'éternité (espérons...)
Cet ouvrage d'art et d'ingénierie est visible dans de nombreux spots télévisés, publicités de parfum, de mode, ou dans des clips musicaux (comme Say Something de Mariah Carey en 2006 ou Someone like you d'Adele, en 2011), dont certains furent tournés au sein de la discothèque Showcase (devenue Faust en 2017), abritée dans l'infrastructure même du pont, côté Rive Droite, accessible depuis l'une des majestueuses volées d'escaliers descendant sur les quais. Le pont accueillit également de nombreux tournages cinématographiques, représentant une certaine image du luxe français dans plusieurs productions américaines, d'Un américain à Paris en 1951 à Midnight in Paris en 2012, ou s'ancrant dans une représentation historique du passé, notamment dans des productions françaises, de Paris-Brûle-t'il en 1963 à Un long dimanche de fiançailles en 2004. Quintessence de son emploi au grand écran, cristallisant une union monumentale entre la France et la Russie, deux adaptations de l'histoire d'Anastasia le font briller d'avantage: en 1956, dans le film d'Anatole Litvak, l'héroïne tente de suicider en se jetant dans la Seine, depuis un parapet du pont reconstitué en studio, alors qu'en 1997, le cinéma d'animation permettant toutes les fantaisies, Don Bluth et Gary Goldman, dans leur chef-d'oeuvre narrant une suite fictive de l'exil parisien de la princesse héritière slave, le flamboyant pont, baptisé du nom de son aïeul, accueille le combat final contre Raspoutine, grimé en grand méchant "disneyen", se désintégrant, sa poussière s'infiltrant entre les pavés recouvrant alors la chaussée. Revanche fantasmée des Romanov sur l'usurpateur, de l'Empire des tsars sur l'Union soviétique, du capitalisme américain sur le communisme...