Lettre aux comitĂ©s locaux, aux soutiens du mouvements, et Ă toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans le mouvement contre lâaĂ©roport et son monde
On assiste ces derniĂšres semaines Ă un dĂ©luge de dĂ©clarations mĂ©diatiques autour de la zad de NDDL et de son avenir â aĂ©roport ou pas, expulsions ou pas, nouveau Larzac ou pas, blablabla. Autant dire quâon ne sây retrouve pas forcĂ©ment, voire pas du tout, voire au contraire.  Quelques retours nous portent Ă croire que câest pas toujours trĂšs clair, pour les membres des comitĂ©s locaux, les soutiens et les sympathisant.e.s, surtout celleux qui sont un peu loin. Câest Ă vous quâon adresse cette lettre, parce quâon a envie dâexpliquer ce quâon comprend de la situation, et aussi de porter une autre voix que celles qui se font le plus entendre.
On, câest quelques habitant.es / occupant.es, de diffĂ©rents lieux de la zad, qui nâont pas toujours les mĂȘmes positions, mais se rejoignent souvent sur la volontĂ© que la zad conserve une certaine radicalitĂ© qui ne soit pas que de façade, en restant attachĂ©.es Ă ce que chacun.e puisse trouver sa place dans ce qui se vit ici.
 Durant lâannĂ©e qui vient de sâĂ©couler, les relations entre les diffĂ©rentes composantes du mouvement contre lâaĂ©roport et au sein des occupant-es ne se sont pas simplifiĂ©es. Lâheure Ă©tait plutĂŽt Ă la crispation, sur fond dâincomprĂ©hensions mutuelles et/ou de dĂ©saccords politiques.  Certain.es continuent nĂ©anmoins Ă maintenir et crĂ©er des ponts entre ces rĂ©alitĂ©s qui se frottent et se heurtent. Câest plus que compliquĂ©, et en mĂȘme temps passionnant. On ne lâĂ©changerait pour rien au monde avec une vie bien rangĂ©e. Mais ça nous pose beaucoup de questions quâon aimerait partager, et câest difficile de raconter tout ça sans rentrer dans les dĂ©tails.
MĂȘme si ces frottements ne sont pas nouveaux, la perspective de lâabandon de lâaĂ©roport, que semble ouvrir le rapport de la mĂ©diation, met une pression supplĂ©mentaire autour de ces embrouilles. Pourtant, lâenjeu de penser ensemble lâavenir de la zone reste fondamental pour beaucoup.
Les structures dâorganisation du mouvement ont aussi Ă©voluĂ©, avec deux transformations principales :
1) il y a quelques mois a Ă©tĂ© créée une "assemblĂ©e des usages" suite Ă des discussions autour de lâavenir des terres. Des personnes des diffĂ©rentes composantes, comitĂ©s, associations... y participent tous les mois. Elle sâest donnĂ© des objectifs ambitieux : dâune part, discuter/gĂ©rer au prĂ©sent lâusage des espaces communs sur zone, sur la base des six points, les diffĂ©rentes pratiques qui y existent, et les conflits qui peuvent Ă©ventuellement en dĂ©couler ; dâautre part penser lâavenir de la zad aprĂšs lâabandon du projet. En son sein, un fonctionnement par commissions sâest mis en place autour de diffĂ©rents thĂšmes. Ces commissions travaillent sur des questions plus ou moins prĂ©cises, font remonter leurs travaux sous forme de propositions Ă lâassemblĂ©e des usages. Les composantes en discutent ensuite en "interne", puis rapportent leur accord ou leurs contre-propositions Ă lâassemblĂ©e des usages suivante pour quâune dĂ©cision y soit prise.
Ce nouveau fonctionnement rĂ©pond aux attentes de certain-es qui le considĂšrent comme plus "efficace", et Ă une certaine forme de fatigue/lassitude liĂ©e aux difficultĂ©s dâavancer ensemble.  On voudrait essayer de ne pas retomber dans les mĂȘmes travers quâailleurs, en terme de confiscation de la parole et de sĂ©paration des dĂ©cisions de celleux quâelles concernent, bref de prises de pouvoir, et câest un pari difficile Ă tenir. RĂ©flechir et dĂ©cider ensemble demande du temps, et donc aussi une capacitĂ© Ă sâextraire de lâagenda imposĂ© par lâEtat. Pour certain.es dâentre nous, la diversitĂ© des paroles des occupant.es peinait dĂ©jĂ Ă sâexprimer en AG du mouvement, et lâAG des usages ne rĂšgle pas ce problĂšme. Pour dâautres, ça semble quand mĂȘme important dâessayer cette forme au vu des enjeux, tout en gardant ces questions en tĂȘte.
2) Par ailleurs, il sâest aussi passĂ© des choses au sein du mouvement dâoccupation. La rĂ©u du jeudi Ă©tait jusquâici le seul espace vraiment commun de discussion des occupant.es. Mais entre la place prise par lâorganisation du quotidien et le temps nĂ©cessaire Ă trouver des accords Ă la mesure de notre diversitĂ©, ça devenait difficile de discuter des sujets vraiment complexes. Des occupant.es ont donc dĂ©cidĂ© de crĂ©er une "AG des occupant.es", mensuelle, pour poursuivre ces dĂ©bats de fond.
« Câest quoi cette histoire de nĂ©gociation ? »
Ces derniers temps, on entend souvent parler de « la possibilitĂ© de nĂ©gocier » (entre lâĂtat et le mouvement anti-aĂ©roport). Pas mal de monde (des comitĂ©s, soutiens, etc.) semble se poser des questions Ă ce sujet. Il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©, dans le cadre de « lâassemblĂ©e des usages », de la formation dâune « dĂ©lĂ©gation intercomposante », dont la mission serait de dialoguer avec lâĂtat sur le devenir de la Zad sans aĂ©roport.
Pour nombre dâentre nous il semble important de rester uni.es face Ă lâĂtat, alors que celui-ci fait tout pour nous diviser entre bon.nes et mĂ©chant.es, intĂ©grables et rĂ©primables.
Câest pourquoi, aprĂšs des dĂ©bats difficiles, il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© que des occupant.es participeraient Ă cette dĂ©lĂ©gation, notamment parce que les autres composantes vont de toute façon y aller. Beaucoup parmi nous ne sont pas dâaccord ou nâen attendent pas grand-chose, parce que face Ă lâĂtat, on ne gagne que ce quâon peut prendre et tenir par la lutte, pas ce quâil veut bien nous concĂ©der. Mais dans un moment aussi critique, nous avons certainement intĂ©rĂȘt Ă voir et savoir ce qui nous lie et nous a liĂ© pendant ces annĂ©es. Câest au-delĂ de la lutte contre lâaĂ©roport que nous espĂ©rons trouver cette cohĂ©sion, parmi les occupant.es et entre composantes du mouvement.
Nous ne voulons pas croire quâĂ ce moment clĂ©, que certain.es appellent « victoire » et dâautres « abandon de lâaĂ©roport », notre mouvement se dĂ©literait et que lâon bataillerait chacun.e pour sa part du gĂąteau, dont la cerise serait lâaccord bienveillant de lâĂtat.  Nous souhaitons au contraire signifier Ă lâĂtat, ainsi quâĂ celleux que notre mouvement effraie, quâensemble nous ne sommes pas seulement des obstacles Ă leurs projets, mais des entraves Ă leur logique, avec ou sans aĂ©roport.
Que par le biais des nĂ©gociations, lâĂtat ait une prise sur ce quâil se passera ici, câest un fait. Mais ça ne signifie pas pour autant que nous lui ouvrons grand les portes de ce que nous avons construit, ensemble et sans lui. Il est et restera, pour nous, un adversaire politique, et nous continuerons Ă construire nos rĂ©alitĂ©s.
Dénonciation des fantasmes des médias
Depuis le rendu de la mĂ©diation, les mĂ©dias se dĂ©chaĂźnent Ă notre sujet. LCI titre un de ses reportages, le 4 janvier : "Zadistes : des terroristes comme les autres ?". La dĂ©mesure nâa plus de limites, on mĂ©lange et confond tout, pour crĂ©er une belle grosse image de peur. Parce que la peur, ça fait vendre du clic (ou du papier), et ça fait voter toujours un peu plus Ă droite aux prochaines Ă©lections. Les mĂ©dias, en tant que deuxiĂšme peau bien Ă©paisse dâun systĂšme dĂ©jĂ rĂŽdĂ©, ont dâores et dĂ©jĂ lancĂ© lâoffensive, et attaquent de toutes part en jouant de tous les outils Ă leur disposition : mensonges, mauvaise foi, dĂ©sinformation, information fragmentĂ©e et dĂ©contextualisĂ©e, caricatures,photos volĂ©es, suppositions, prĂ©jugĂ©s⊠Des classiques, et surtout de quoi engraisser le buzz et le sensationnalisme. La plupart des « infos » sorties sur NDDL sont soit des communiquĂ©s non sourcĂ©s de la gendarmerie soit de la manipulation grossiĂšre.
Pour lâĂtat et ses reprĂ©sentant.es, inciter des Ă©ditorialistes sans aucune connaissance des luttes sociales Ă assimiler les mouvements subversifs Ă des terroristes, est un stratagĂšme habituel de dĂ©signation dâennemi intĂ©rieur. Une diversion bien pratique en plein chantier de casse sociale, qui lui permet en prime dâutiliser un arsenal judiciaire visant Ă surveiller, entraver ou museler les militant-es. Bref, de lĂ©gitimer sa propre violence. En effet, comme on a pu le voir la libertĂ© dâexpression a pour frontiĂšres les notions floues de terrorisme.
Le glissement sĂ©mantique allant de "militant.es convaincu.es", vers "terroristes" en passant par "radica.le.ux" est particuliĂšrement pernicieux. MĂȘme si cette diabolisation ne repose sur aucun fondement juridique, elle permet de faciliter grandement la rĂ©pression et la surveillance des mouvements contestataires. Alors,oui, ils tenteront ce quâils peuvent pour affaiblir ce mouvement : manipulation dâopinion, opĂ©rations de police et barbouzeries diverses,... Mais surtout, ils chercheront Ă exacerber nos diffĂ©rences pour mieux nous diviser. Par ailleurs, lorsque dâautres rĂ©dacteur-ices dressent un portrait lisse, intĂ©grable et apolitique nous ne les remercions pas plus que celleux qui nous criminalisent.
Rapport Ă lâĂ©vacuation/aux expulsions
La zad nâa donc rien a voir avec lâimage de camp retranchĂ© de dangereux dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s, vĂ©hiculĂ©e par les mĂ©dias afin dâocculter le fond politique de ce qui est inventĂ© ici au quotidien.  Pour autant, la vie sur la zone nâest pas non plus une carte postale de gentil.les nĂ©o rural.aux en goguette.  Comme partout, il y a des conflits dâusages, des embrouilles, des dĂ©rapages. Mais ici, nous tentons de rĂ©gler ces questions collectivement, sans recours Ă des flics, Ă des juges, des matons ou des psys. Nous y mettons beaucoup dâĂ©nergie parce que nous croyons que câest possible. Ce que certain-es appellent « zone de non-droit » est pour nous une zone oĂč nos fonctionnements sont pensĂ©s, discutĂ©s, questionnĂ©s quotidiennement, et soumis Ă lâĂ©preuve des diffĂ©rentes rĂ©alitĂ©s. Câest leur loi qui punit les pauvres et protĂšge les riches, leur loi qui met hors-la-loi, rĂ©prime la solidaritĂ©, les personnes sans-papiers, lâhabitat libre et tant dâautres. Ce quâils appellent "non-droit", nous lâappellons "hors-normes". Et ce nâest pas plus la lĂ©galitĂ© que lâillĂ©galitĂ© qui nous semble le critĂšre pour juger de la justesse de nos actes.  Lâinvention dâun modĂšle social en constante expĂ©rimentation, câest parfois chaotique et forcĂ©ment imparfait, mais câest une tentative lĂ©gitime mĂȘme si elle pousse du coude les cadres et les normes. Et cette expĂ©rience collective, vĂ©cue, soutenue et rejointe par de milliers de personnes depuis une dizaine dâannĂ©es, donne de lâespoir et du sens dans une Ă©poque ou le capitalisme ravage ce qui reste de respirable en ce monde. Câest pourquoi nous serons nombreuses Ă dĂ©fendre la ZAD en cas dâintervention policiĂšre, ciblĂ©e ou totale, comme nous lâavons fait en 2012.  Nous savons que comme alors, la lutte ne se jouera pas uniquement dans le pĂ©rimĂštre de la ZAD, mais au sein de toute la constellation de liens, de luttes amies et de soutiens, prĂ©sents pour certaines depuis des annĂ©es. Et malgrĂ© lâasymĂ©trie du rapport de forces annoncĂ© (3000 CRS ? 6000 ?!!), nous rĂ©sisterons au mieux avec lâensemble du prisme de nos modes dâactions. Car notre force est toujours cette diversitĂ© complĂ©mentaire, qui fait tant rager ceux qui veulent sĂ©parer les bons rĂ©sistant-es des mauvais-es.
Nâoublions jamais que la violence vient et viendra dâabord du systĂšme et de lâEtat qui en dĂ©finit le niveau. Le gouvernement prĂ©pare ainsi lâopinion pour une Ă©vacuation dâune extrĂȘme violence, allant peut-ĂȘtre jusquâau meurtre, comme a Sivens, avec lâaide des mĂ©dias qui rabĂąchent jusquâĂ la nausĂ©e les propos gendarmesques sur "la possibilitĂ© dâun mort".
Ce quâon veut : dĂ©fendre la zad pour lutter contre le monde de lâaĂ©roport
Alors que lâĂtat laisse entendre quâil pourrait abandonner le projet, des personnes plus ou moins Ă©loignĂ©es de notre rĂ©alitĂ© dĂ©voilent dans les mĂ©dias leurs projets pour la zad. Nous ne les avons pas attendu.es pour penser notre avenir. LâĂtat et le systĂšme quâil dĂ©fend nous emmĂšnent droit dans le mur, et plutĂŽt que de contribuer au dĂ©sastre en cours, nous nous sentons lĂ©gitimes Ă essayer ici de vivre diffĂ©remment.
Comme convenu avec lâensemble du mouvement, nous voulons un gel de la situation fonciĂšre une fois les historiques revenu.es dans leurs droits , afin de crĂ©er une entitĂ© issue du mouvement qui prendra en charge ces communs. On peut souvent lire ou entendre quâune zad dâaprĂšs lâabandon reviendrait peu ou prou Ă sa vocation uniquement agricole dâavant le projet. Si cette lutte fut dĂšs ses dĂ©buts une lutte pour la dĂ©fense des terres, elle sâest depuis Ă©largie, notamment avec lâarrivĂ©e des occupant.es. Des gens vivent et luttent ici, y ont dĂ©veloppĂ© dâautres pratiques depuis des annĂ©es, et entendent bien continuer.
Nâen dĂ©plaise Ă ceux qui veulent nous amĂ©nager en zone pacifiĂ©e de commerce Ă©quitable, nous souhaitons continuer Ă produire et/ou vivre, hors cadre et hors normes. Nous voulons aussi continuer Ă inventer dâautres maniĂšres de partager et dâĂ©changer en dehors du seul lien marchand, pour ĂȘtre moins dĂ©pendant.es de lâĂ©tat et du marchĂ©, mais aussi pour nos voisin.e.s et pour soutenir dâautres luttes. Nous dĂ©sirons aussi continuer Ă dĂ©finir nos propres rĂšgles et gĂ©rer nos conflits. On nâa pas de rĂ©ponse prĂ©mĂąchĂ©e sur comment vivre autrement dans ce monde, sur les contradictions qui nous traversent, et les compromis quâon est prĂȘt.es ou pas Ă accepter.
Nous voulons prendre soin ensemble des espaces communs (routes, espaces boisĂ©s, prairies, lieux de rĂ©union...) ; travailler Ă renforcer les liens de confiance qui nous unissent dĂ©jĂ Ă nos voisin.e.s, et Ă dĂ©construire les prĂ©jugĂ©s et les fantasmes qui nous sĂ©parent de beaucoup dâentre elleux (notamment via lâorganisation dâinfo-tours dans les bourgs alentour, la participation Ă la dynamisation du bourg voisin...). Pour autant, nous ne voulons pas dâune zad oĂč seul.e.s pourraient rester celleux qui prĂ©senteraient bien devant les journalistes, accepteraient de prendre un statut lĂ©gal ou pourraient/voudraient bien payer des factures. En dâautres termes celles et ceux qui ne feraient pas tĂąche sur la photo de famille.  Nous voulons que la zad reste diverse et surprenante, quây cohabitent des gens aux pratiques variĂ©es, parce quâattachĂ©-es Ă des idĂ©es politiques diffĂ©rentes.  Nous avons dĂ©fendu cette zone ensemble, nous continuerons Ă lâhabiter ensemble. Nous voulons donc que TOUT le monde puisse rester, sans exception. Certain.es partiront peut-ĂȘtre, dâautres arriveront, dâautres ne feront que passer. Comme ça a toujours Ă©tĂ© le cas. Mais quâil nây ait ni expulsion, ni aucune forme dâintervention policiĂšre visant Ă rĂ©primer certain.es dâentre nous.  Nous pensons aussi Ă toutes celles et ceux qui ont dĂ©jĂ subi la rĂ©pression. Nous souhaitons lâamnistie pour les personnes condamnĂ©es dans le cadre de la lutte contre lâaĂ©roport. Nous sommes prĂȘt.es et dĂ©terminĂ©.es Ă lutter pour.
Enfin et peut-ĂȘtre surtout, nous souhaitons que la zad reste une zone de lutte. Ensemble, nous avons sorti ces terres de leur destruction programmĂ©e, y avons mis en place des formes de vie qui nous correspondent, plus collectives et autonomes et ne souhaitons pas nous arrĂȘter lĂ . Nous luttons contre lâaĂ©roport et son monde. Et mĂȘme si le projet est abandonnĂ©, son monde continuera dâexister, et nous continuerons de le combattre de toutes les maniĂšres qui nous sembleront pertinentes. Nous continuerons Ă lutter contre les infrastructures et les projets dâamĂ©nagement du territoire ; contre les politiques migratoires et le racisme dâĂtat, aux cĂŽtĂ©s de celleux qui subissent plus que nous la violence systĂ©mique. Nous continuerons Ă prendre la rue, Ă occuper des bĂątiments et des places publiques avec les travailleureuses, chomeureuses, Ă©tudiantes, prĂ©caires (que nous sommes parfois) contre les politiques capitalistes qui nous mettent un peu plus Ă la merci de lâĂ©conomie. Nous continuerons aussi le travail de dĂ©construction des dominations qui traversent notre sociĂ©tĂ© (sexisme, racisme, specisme, agisme...) en les visibilisant et en les combattant, sur la zad et en dehors.
Alors que le mouvement envisage le triste jeu des nĂ©gociations avec lâĂ©tat, nous espĂ©rons rĂ©ussir Ă prĂ©server ensemble les espaces de libertĂ© qui font de la zad une zone un peu plus respirable que le reste du monde.  Ce pari, nous ne sommes pas du tout sĂ»r.e.s de le gagner, mais on prĂ©fĂšre tenter plutĂŽt que de se laisser diviser.
Quant Ă la portion de la D281 qui traverse la Zad, la dite « route des chicanes », elle est Ă nouveau au centre de lâattention. Des voix sâĂ©lĂšvent dans les mĂ©dias (venant parfois du mouvement) pour rĂ©clamer son « ouverture », voire sa "libĂ©ration".
Le moins que lâon puisse dire est quâil nâexiste pas sur la zad de position consensuelle Ă son sujet.  Depuis sa (re)naissance lors de lâopĂ©ration CĂ©sar, elle a Ă©tĂ© le théùtre de conflits politiques, dâusages et/ou de voisinage, et nous rencontrons des difficultĂ©s pour trouver des solutions qui conviennent Ă tou.te.s - habitant.es, occupant.es, riverain.es et autres usager.es, ou autres composantes du mouvement. Nous nây avons pas les mĂȘmes Ă©vidences, ni les mĂȘmes intĂ©rĂȘts.
FermĂ©e par les autoritĂ©s depuis 2013, la route est Ă la fois habitĂ©e en plusieurs lieux de maniĂšre plus ou moins stable, traversĂ©e de nombreux chemins quotidiens, et circulante aux vĂ©hicules lĂ©gers et tracteurs. Elle voit donc coexister plusieurs pratiques et enjeux. Sây croisent celleux qui y vivent, celleux qui y voient une situation de rencontre -mĂȘme muette- entre des mondes, celleux qui lâempruntent quotidiennement, Ă pied, en vĂ©lo, Ă quatre pattes, Ă cĂŽtĂ© de vĂ©hicules dont la vitesse est rĂ©duite, celleux qui lâempruntent pour des raisons pratiques, de travail ou dâaccĂšs rapide...
On sait aussi que certain-es nâosent pas ou plus la prendre, excĂ©dĂ©.es ou effrayĂ©.es par des histoires parfois avĂ©rĂ©es, relevant parfois de la rumeur ou de lâexagĂ©ration. Il est clair quâil y a eu sur cette route des actes et comportements abusifs, auxquels les occupant.es nâont pas toujours su rĂ©agir de maniĂšre adĂ©quate. Mais nous ne pouvons pas rĂ©duire le dĂ©bat ou les conflits autour de la route Ă ces actes.
Au-delĂ de nos difficultĂ©s Ă trouver une forme pĂ©renne dâexistence Ă cette route vivante, ce qui dĂ©range câest aussi lâidĂ©e dâun espace commun dont la gestion autonome Ă©chappe aux lieux de pouvoir. De nombreuses agglomĂ©rations sont parsemĂ©es de ralentisseurs, de zones oĂč la circulation est limitĂ©e ou rĂ©servĂ©e aux riverains (voire totalement privatisĂ©es). Pourtant, rarement lâon y voit tant dâardeur Ă contester lâexistence de ces dispositions.
La dĂ©fense et la protection face Ă lâĂtat ne sont plus depuis longtemps les seuls enjeux de lâoccupation de cette route. Nous savons bien quâune barricade nâarrĂȘte pas un bulldozer protĂ©gĂ© par des flics, pas longtemps en tout cas. Pour autant, notre attachement Ă cette route ne relĂšve pas dâun "folklore barricadier" Ă balayer dâun revers de main ou Ă musĂ©ifier (mĂȘme si des fois on aime bien cette carcasse de voiture rouillĂ©e taguĂ©e RĂVOLTE, oĂč sâautogĂšre une plate-bande sauvage).
Nous accordons au contraire une importance proprement politique au devenir de cet espace et de ce qui sây joue : lLa remise en cause de la vitesse, de la place de la voiture dans nos vies et sur le territoire, enfin dâune certaine vision fonctionnelle de lâespace qui en dĂ©cide lâusage dâen haut plutĂŽt que sur le terrain. Ces questions seront toujours dâactualitĂ© aprĂšs une hypothĂ©tique fin de la menace policiĂšre. Pour nombre dâentre nous, cette route est aussi une part, petite mais vitale, de cette lutte de lâimaginaire.
VoilĂ pourquoi si cette route redevenait une simple route, au dĂ©triment de tous les usages qui sây sont créés depuis 5 ans, une partie du mouvement le vivrait comme le dĂ©but de la normalisation de la Zone. Nous savons que faire coexister des rĂ©alitĂ©s si multiples demande de lâimplication, de lâĂ©nergie et des actes marquants. Nous nous sommes dĂ©jĂ rĂ©uni.es afin de se poser cette question collectivement et continuerons Ă le faire. On considĂ©re souvent ici les conflits dâusage et politiques comme lâun des sels de cet espace. Et si lâexcĂšs de sel nous fait tirer la langue, un plat fade ne nous tente pas.
Vous le savez sĂ»rement : quelle que soit la dĂ©cision du gouvernement, nous vous invitons Ă nous rejoindre sur la zad le 10 fĂ©vrier pour fĂȘter cette victoire si elle est actĂ©e, ou la hĂąter le cas contraire.  Nous vous attendons nombreuses pour prĂ©parer la suite, en veillant Ă laisser de la place Ă ce qui nous a rendu fort.es jusque lĂ : la coexistence dans un mĂȘme combat de nombreuses cultures de luttes se complĂ©tant mutuellement, cette diversitĂ© qui ne laisse pas dâangle dâattaque au gouvernement.  Les liens qui tissent cette lutte forment une trame qui ne saurait disparaĂźtre avec la fin de la zone Ă dĂ©fendre. Soyons fort.es de ce passĂ© commun pour construire la suite de ce rĂ©cit, pour continuer nos recherches dâun monde plus juste et rĂ©flĂ©chi plus communĂ©ment, pour prĂ©server ces connexions qui ont tellement impactĂ© nos vies et se multiplieront encore.
La zad vivra, pas parce que nous sommes une « cinquantaine dâirrĂ©ductibles ultras-violents », mais parce que nous sommes des milliers Ă avoir un attachement fort Ă cet espace, pour des milliers de raisons. Et ça, ça ne changera pas avec un abandon.
Comme peuvent lâĂȘtre Bure, la No Tav ou Roybon, ce projet dâaĂ©roport nâest quâun symptĂŽme dâune sociĂ©tĂ© en crise profonde, Ă la fois Ă©conomique, politique et sociale. Des symptĂŽmes auxquels dâautres tentent de rĂ©pondre par lâaccueil de rĂ©fugiĂ©.es, la recherche dâune agriculture respectueuse du vivant, ou le fĂ©minisme radical (entre mille autres luttes que nous devrions citer ici).
Ce monde est empreint dâoppressions et dâinĂ©galitĂ©s, et si lâidĂ©e nâest pas de le jeter complĂštement Ă la poubelle, elle est au moins dây provoquer des changements, profonds, radicaux câest Ă dire qui sâattachent Ă la racine. Peu importe les prĂ©jugĂ©s que fait naĂźtre ce mot, il y a en nous de radical tout ce qui cherche un changement profond dans quelque chose. Nous sommes tou.tes radical.aux.
En ça, notre lutte ne sâarrĂȘte pas aux portes dâun aĂ©roport abandonnĂ©. Elle se poursuit au-delĂ , et tant que des bĂ©tonneurs sans scrupules continueront Ă piller des ressources et des espaces, nous continuerons dâentraver leurs machines. Sans pour autant que lâon ait envie de quitter cette zone, qui, dĂšs lors que son avenir sera acquis au mouvement anti-aĂ©roport, pourra constituer une base arriĂšre solide pour ouvrir dâautres brĂšches, et faire exister de la solidaritĂ© lĂ oĂč lâĂ©tat et le marchĂ© nous sĂ©parent et nous isolent.
Bien sĂ»r, lâabandon du projet dâaĂ©roport, sâil se confirme, sonnera comme une victoire. Cela enverra un message Ă toutes les autres personnes et collectifs en lutte : les Ă©tats et les multinationales ne sont pas tout puissants. Nous nâavons pas Ă accepter et subir tous leurs dĂ©sirs. Nous pouvons dire Non, nous organiser pour les faire reculer. Nos luttes peuvent ĂȘtre victorieuses.
NĂ©anmoins, nous sommes beaucoup sur cette zone Ă considĂ©rer que lâabandon de lâaĂ©roport ne constitue quâune victoire partielle. Alors que nous tentons dâempĂȘcher la construction dâun aĂ©roport, plus de 400 autres sont en projets ou en construction dans le monde. Alors que nous dĂ©clarons, Pas dâaĂ©roport, ni ici, ni ailleurs, celui de Nantes Atlantique sera tout de mĂȘme agrandi, au mĂ©pris de toute considĂ©ration pour le changement climatique et ses effets dĂ©jĂ bien perceptibles. Certes, le projet est sur le point dâĂȘtre enterrĂ©, mais le monde qui va avec est, lui, encore bien vivant et va continuer son oeuvre prĂ©datrice.Il serait dommage que la formidable force collective qui sâest constituĂ©e avec des centaines de comitĂ©s et des milliers dâindividu.e.s impliquĂ©s dans cette lutte sâĂ©teigne. On aura encore Ă lutter ensemble pour prĂ©server et arracher des marges de libertĂ©, ici et ailleurs. Car des zones Ă dĂ©fendre, il en existe des milliers.
Quelques occupant.es de la zad
https://zad.nadir.org/spip.php?article5028