Hier j'Ă©tais Ă l'Assignat. C'est fou comme ce lieu disparaĂźt. Il se passe Ă chaque fois des mois avant que j'y revienne, avant qu'il fasse irruption, c'est impossible Ă prĂ©voir. J'Ă©tais place Dauphine - j'y cherche toujours instinctivement la fenĂȘtre rouge qui fait psychoter Nadja - je venais de quitter louis apres une rĂ©pĂ©tition dont je suis sorti sourd, avec l'envie de me lever de table comme au restaurant, de poser mon dĂ©saccord et de partir Ă jamais. J'avais plus la foi ni le plaisir.
Comme Beaubourg est fermĂ© parce qu'un avion Egyptair a sans doute explosĂ© entre Paris et Le Caire, je me dĂ©route vers l'Ăźle de la citĂ©, un coup sur la tĂȘte Ă cause de l'avion, de louis et de mon livre et tout ça se mĂ©lange.
Sur un banc public, je passe une heure à faire le distinguo. Puis square du ver luisant, toujours invisible. Et tout à coup alors que je prends le Pont Neuf dans l'autre direction, l'Assignat réapparaßt.
LĂ -bas il y a Laetitia, et deux verres de vin. Il y a GĂ©rard derriĂšre le comptoir qui est comme un grand pĂšre, on voudrait se blottir contre sa chemisette blanche. Il se souvient de mon prĂ©nom apres une seconde, "Elwah, c'est ça ?", sa voix de rossignol qui monte, sa voix nasillarde, la rampe de son bar et sa lente chevauchĂ©e jusqu'Ă lâarriĂšre cuisine. J'y vais avec lui, il veut bien me faire un steak purĂ©e aprĂšs la fermeture de la cuisine. Des italiens arrivent, avant les fanfarons. Ils sont intellectuels, ils font ici des cinĂ©-clubs trĂšs trĂšs sĂ©rieux avec des petites lunettes. L'un d'eux a comme un tĂ©lĂ©phone dans l'oreille, comme ces gadgets qu'on ne voit dĂ©jĂ plus, ces mains-libres rectangulaires que se fourraient dans l'oreille les chauffeurs de taxi tu te souviens ? En fait pour lui Antonio c'est un appareil auditif, je mets du temps Ă m'en rendre compte. Il le porte trĂšs bien.
On enchaine les babyfoot. Quand on n'a plus de piĂšces on demande Ă GĂ©rard les clĂ©s pour ouvrir le baby comme une huĂźtre, rĂ©cupĂ©rer les piĂšces qu'on a dĂ©jĂ dĂ©pensĂ©es et les remettre dans la fente. Les italiens sont horriblement forts. Jean-Luc m'Ă©paule, câest un gavroche petit et mastoc cheveux poivre et sel qui met des buts Ă la chaĂźne en soulevant les poignĂ©es, en renversant le baby. Ils l'appellent Gianluca.
J'avais un concert auquel je n'irai plus parce qu'il y a eu l'Assignat : soudain cette taniĂšre, soudain cette grande famille, la chaleur comme dans une cheminĂ©e, les tables rapprochĂ©es, les pĂątĂ©s, les merlots, faire l'impasse sur la montre, comme si en parallĂšle, en continu, partout oĂč tu es et quoique tu fasses Ă Londres ou Ă Paris, il y avait au fond d'un puits de pĂ©nombre simultanĂ©ment, sous la surface cuivrĂ©e d'une devanture du 6e, ce lieu d'initiĂ©s, de noceurs, de joueurs de babyfoot dans une ronde de manĂšge sans trifuges et sans fin, qui quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, seront lĂ , toujours lĂ , par gros temps ou par pleine lune, Ă faire chanter leurs voix, leurs trombones, Ă boire des ballons, Ă claquer des petits doigts, des personnages tous bien dessinĂ©s, des galeristes distinguĂ©s, des actrices espagnoles, des dĂ©mineuses anglaises, des proverbes antillais, et puis GĂ©rard derriĂšre son bar, pape immobile. Pendant que le monde fuit en avant, ils se portent eux garant du temps.Â
J'avance doucement tu sais, c'est vraiment dur ce livre mais je me sens soutenu par trois personnes au moins. J'ai un appĂ©tit fĂ©roce pour ce qui me porte au point de bascule le matin, n'importe quoi qui me mette dans un Ă©tat second pour continuer dans la foulĂ©e, pour travailler sans limites. Ăa marche un jour sur deux. Je deale avec lâamertume les autres jours. Je rĂȘve d'avoir le temps pour Lemonade sur YouTube et le douanier rousseau Ă Orsay. Et je reçois par dĂ©charge tes aventures, tes vagues d'amour subites dans le mĂ©tro londonien, elles me recouvrent tes histoires, elles me font du bien comme un soleil brĂ©silien.