Les Enfants du Serpent - Prologue [Eldarya Fanfiction]
                                      --- Si prÚs du but. ---
    Courir. Encore.
    Le souffle court,  la fillette trĂ©bucha une Ă©niĂšme fois sur une des racines cornues dâun chĂȘne brun. Dans un fracas qui lui paraissait plus quâassourdissant alors quâelle nâavait besoin que de discrĂ©tion, elle Ă©touffa un sanglot dĂ©sespĂ©rĂ©. Sa main sâappuya sur la mousse visqueuse et elle tituba en gĂ©missant derechef. Ă ses cĂŽtĂ©s, des fruits lumiĂšres tombĂ©s Ă terre nâĂ©clairaient que faiblement la piste chasseresse quâelle empruntait telle une proie.
   DerriĂšre elle, les cris guturaux des familiers de chasse se faisaient plus pressants, la motivant Ă reprendre une course hĂ©sitante. Elle tenta dâaccĂ©lĂ©rer plus encore. En vain.
     La poitrine de la fillette Ă©tait douloureuse, son souffle frĂ©nĂ©tique ; ses mains et ses pieds engourdis par le froid et lacĂ©rĂ©s de part en part par lâaustĂ©ritĂ© du terrain. Dans un nouveau sanglot futile, elle bifurqua en essuyant une larme dâeffroi sur sa joue.
   Traquée telle une proie, elle courait. Encore.
   Et les chasseurs se rapprochaient. Toujours.
    Le temps dĂ©filait Ă mesure que les arbres et la vĂ©gĂ©tation au sol se faisaient denses et blessants.  La piste de chasse quâelle empruntait avait disparue et si elle atteignait le  Saule-MĂšre protecteur, elle serait sauve.  Jamais ces Ăąmes impures nâoseraient souiller le cĆur de la ForĂȘt. Les Gardiens dont lui avait parlĂ©e si souvent ses parents la protĂšgeraient.
    Bifurquant Ă nouveau, elle traversa difficilement le ruisseau glacĂ© qui se prĂ©sentait devant elle. Ses pieds nus furent emportĂ©s par le courant ou la vĂ©gĂ©tation gluante et elle sâĂ©tala de tout son long dans lâeau vive et froide. CâĂ©tait la fin. Sa derniĂšre chute. Jamais elle nâaurait la force de continuer. Levant les yeux au ciel dans un espoir de rĂ©demption, câest alors quâelle la vit.
    La frontiĂšre salvatrice. Devant ses yeux se remplissant de larmes dâune joie oubliĂ©e, les esprits fous de la forĂȘt dansaient sous la lune. Ectoplasmes dorĂ©s aux allures princiĂšres, les chorĂ©graphies fanatiques des gardiens de la ForĂȘt signaient la fin dâun calvaire pour la jeune fugitive.
    Encore quelques minutes, à peine une centaine de mÚtres, et elle atteindrait le sommet de la clairiÚre sous forme de dune, pour rejoindre les branches protectrices du Saule-MÚre du bois.
     Ses excroissances fourchues lâabriteraient de ses ravisseurs et les esprits de la ForĂȘt lui apporteraient soins et sĂ©curitĂ©. Elle pourrait attendre que les chasseurs partent, et enfin, rejoindre le royaume lointain dâEldarya, cette terre promise pleine de richesses et dâespoirs.
    La fillette se releva, trempĂ©e, et ordonna Ă haute voix Ă ses jambes meurtries dâavancer. En quelques pas lents et douloureux elle sâextirpa du ruisseau mais chaque centimĂštre lui paraissait  plus dĂ©chirant que le prĂ©cĂ©dent.
    Avant quâelle ne puisse sâen apercevoir, elle sâeffondra sur le sol, Ă©puisĂ©e. Elle avait Ă©tĂ© si prĂšs du but.
     « Bougez⊠» sanglota-t-elle faiblement. « Sâil vous plait⊠? »
    Mais rien ne vint. Ses membres ne répondaient plus à ses appels  suppliants.
    Les minutes sâĂ©grĂšnĂšrent au rythme des sanglots de la jeune faery. JusquâĂ ce que mĂȘme ses sanglots finissent par sâĂ©teindre. Le visage embourbĂ© dans la fange du lit du cours dâeau, la fillette ne daigna mĂȘme pas relever son regard mort lorsquâelle sentit un mouvement et des bruits autour dâelle. Elle avait Ă©tĂ© si prĂšs du but.
    Deux grands yeux jaunes  se prĂ©sentĂšrent Ă elle et un museau sembla renifler sa chevelure crasseuse. Alors que des ombres sans visage prĂ©cis  sâaffairaient, elle se sentit soulevĂ©e.
     BallottĂ©e sur une Ă©paule, elle entendit une voix au loin sâesclaffer :
« Il faudra penser Ă prĂ©ciser quâelle est vĂ©loce celle la. On en tirera un bon prix »
« Sssi elle clamsssssse pas avant !» Répondit son porteur dans un sifflement reptilien étrange.
    Apparemment, la derniĂšre rĂ©plique devait ĂȘtre hilarante. Les rires gras des chasseurs sonnĂšrent aux oreilles de lâenfant comme autant de glas funestes. Au loin, le Saule-MĂšre disparaissait, Ă lâinstar de tous ses espoirs.
     Et, sâĂ©loignant de son regard terne, les Gardiens de la ForĂȘt, seuls tĂ©moins de son malheur, laissaient sâĂ©chapper pas Ă pas la libertĂ© et lâinnocence en  dansant sous la lune.
    Une salle sombre, malodorante, funeste.  OĂč se terraient dans le noir, Ă quelques mĂštres de sa peau glacĂ©e, des crĂ©atures abjectes et filiformes, aux yeux gonflĂ©s par le manque de lumiĂšre et dâoxygĂšne potable. Quâimporte le temps quâon la laisserait moisir ici : lâobscuritĂ© ne lâeffrayait pas ; lâattente ne la dĂ©rangerait pas ; la folie ne la prendrait pas.
    Tendant une main vers le mur poisseux de mousse le plus proche, lâadolescente dessina dans le vĂ©gĂ©tal un symbole que sa mĂ©moire chĂ©rissait plus que tout.
   DâoĂč lui venait-il, elle ne savait mĂȘme plus.
    Elle savait seulement quâil existait depuis toujours dans son esprit. Et mĂȘme si ses qualitĂ©s artistiques et le support laissaient Ă dĂ©sirer, la simple contemplation de ces deux semblants de haches entrecroisĂ©es sur un cercle parfait apaisait son cĆur pour les heures suivantes.
    Peut-ĂȘtre lâavait-elle inventĂ©. Peut-ĂȘtre lâavait-elle vu durant ses premiĂšres annĂ©es de servitude chez un de ses anciens maĂźtres, et lâavait-elle reproduit jusquâĂ lâancrer profondĂ©ment en elle. Peut-ĂȘtre reprĂ©sentait-il quelque chose de son « avant ».
    Elle se mit Ă parfaire son dessin, utilisant un de ses ongles encore en Ă©tat. De sa gorge sortirent quelques notes peu mĂ©lodieuses Ă©touffĂ©es, vite stoppĂ©es par lâimpact dâ une pierre coupante contre sa joue, qui laissa un sillon heureusement peu profond, dâoĂč sâĂ©coulĂšrent rapidement quelques perles de sang carmin.
     Feulant de rage envers son agresseur, elle se renfrogna pourtant assez vite vers son extrémité de la cage de pierre. Durant sa période de captivité ici, elle avait appris à respecter le « territoire » des différents protagonistes.
     Ne pas dominer.
     Se taire.
     Ne pas voler.
     Et ne jamais, jamais, ĂȘtre dans la zone dâatteinte de ces faerys la.
    Lâadolescente sentait leurs pulsions sauvages et meurtriĂšres Ă des lieux. Si elle sâapprochait de la zone ou les chaĂźnes de ces bĂȘtes leur permettaient de la rejoindre, elle passerait le pire moment de son existence. Dâinstinct, elle lâavait compris Ă son arrivĂ©e.
    Alors elle avait passĂ© les heures, les semaines ou les mois dans ce recoin de la cellule, se gardant bien dâapprocher de la zone centrale lorsque ces faerys sauvages ne dormaient pas. Et mĂȘme lorsque le sommeil semblait les prendre, lâadolescente sâarrangeait pour atteindre la nourriture du plus loin quâelle le pouvait.
   Un soir, elle avait entendu des os craquer et un cri sâĂ©touffer. Tremblant dâune peur quâelle ne se souvenait pas avoir ressenti depuis longtemps, elle sâĂ©tait aperçue de la disparition dâune des esclaves qui lui tenait semblant de compagnie au matin.
    La crĂ©ature qui lui avait envoyĂ© la pierre il y a de cela quelques minutes avait alors dormi trois jours dâaffilĂ©e, suivant lâ « accident ». DigĂ©rant sa proie.
     à ce souvenir, lâadolescente cessa dâimportuner son compagnon de cellule et retourna prĂšs du glyphe quâelle avait dessinĂ©. Le parfaire Ă©tait devenu une habitude. Et la mousse, si poisseuse, lui offrait un terrain mallĂ©able et sans cesse renouvelĂ©.
    Elle aurait aimĂ© connaĂźtre sa signification. Ou bien son nom, tant est quâil en est un. Que pouvait-elle en savoir aprĂšs tout ? Trahie, vendue comme une vulgaire esclave depuis son plus jeune Ăąge, elle devait attendre ici jusquâĂ ce quâun de ses nouveaux acquĂ©reurs ne viennent la prĂ©senter au marchĂ©.
   Ses anciens maĂźtres Ă©taient Ă ce jour tous dĂ©cĂ©dĂ©s dans des conditions douteuses et en tant quâesclave au mauvais passĂ©, elle avait Ă©tĂ© achetĂ©e par un riche marchand, puis vendue Ă nouveau pour son profit.
   Elle avait alors travaillĂ© huit longs mois dans les mines de Sels dâArkadie, au Sud du continent, et participĂ© Ă une Ă©vasion futile et vite rĂ©primĂ©e.
   JugĂ©e pour le meurtre de plusieurs gardes, elle aurait du perdre la vie. Mais on lâavait enlevĂ©e la veille de son exĂ©cution et amenĂ©e ici secrĂštement, dans un but que mĂȘme elle ne sâexpliquait pas.
   Puis elle avait attendu. Et elle avait compris.
   En compagnie dâautres esclaves, et de ces crĂ©atures sauvages, elle les avait vu partir un par un. Soit par la porte, emmenĂ© par des geĂŽliers, soit parâŠ
   Elle regarda Ă nouveau la crĂ©ature aux yeux perçants non loin et se concentra sur le glyphe pour se forcer Ă oublier. Deux haches, et un cercle. La jeune faery se souvenait Ă©galement dâun point rouge vif dĂ©corant le cercle, mais elle ne se souvenait plus de son emplacement. Dans le doute, elle enfonça son index dans la mousse pour en placer quatre successivement.
   Ăa faisait plutĂŽt joli.
   Des bruits de pas se firent entendre, mais lâadolescente ne releva pas. Elle ne grimaça et ne daigna y prĂȘter attention que lorsque la lumiĂšre de lâextĂ©rieur pĂ©nĂ©tra lâenceinte de sa  « demeure » pour agresser ses pupilles.
   « Emmenez celle-la. »
   La voix rĂ©sonna fort Ă lâintĂ©rieur du caveau de pierres. Mise sur ses jambes sans douceur par deux hommes Ă forte carrure,  et empoignĂ©e de force, lâesclave ne rĂ©sista que symboliquement.
   LibĂ©rĂ©e des chaĂźnes qui la maintenait attachĂ©e au mur, on lui passa en contrepartie dâautres entraves plus contraignantes aux pieds et aux poignets. Un collier en fer froid  vint complĂ©ter lâattirail.
   « OĂč va-tâ⊠»
    Son essai de communication rauque se perdit au son dâune plainte sourde. La claque venait de laisser une cuisante marque sur la joue de la jeune faery.
    « Ferme la ! » Ordonna le geĂŽlier en passant une chaĂźne Ă lâintĂ©rieur du passant du collier.
    Elle le gratifia dâun regard furieux, ce qui lui valut un second coup, aussi furieux et rapide que le premier. Le regard ne se baissa pas, toujours aussi intense, et alors quâune rossĂ©e allait suivre, elle fut avortĂ©e par miracle :
   « Eh. Ne lâabime pas⊠On va encore se faire sucrer notre salaire par ta faute. » Cingla son comparse.
   « Ăa mâest Ă©gal. Si on mâavait prĂ©venu quâune petite traĂźnĂ©e dans son genre Ă©tait dans les geĂŽles, je te garantis quâon lâaurait jamais retrouvĂ©. » Ricana-t-il en passant une langue avide sur ses lĂšvres. « Hein ma jolie⊠?»
   « Toujours aussi fĂ©tichiste hein ? Câest les oreilles ou la queue touffue qui te font cet effet ? » Le railla le second, en se joignant aux rires dĂ©placĂ©s. « Elle est trop jeune pour toi espĂšce de tarĂ© ! »
    Au vu de la lueur du regard qui trainait sur les parties de son corps en dĂ©veloppement, la faery savait trĂšs bien quâelle avait eu de la chance que celui-ci ne la dĂ©couvre pas. LâĂąge nâaurait pas Ă©tĂ© une barriĂšre, elle le comprenait bien.
   « Avance, trainĂ©e. Câest lâheure de te vendreâŠÂ» Finit-il par abdiquer dans un murmure presque déçu.
   Lâadolescente nâesquissa pas dâautre gestes. Son seul frisson lui vint des yeux vitreux qui la lorgnaient encore alors que la porte se refermait lourdement derriĂšre elle.
   Accompagnée par un hurlement sinistre de son désormais ancien « compagnon » de cellule, la captive gravit les marches qui se présentaient à elle.
   La servitude lâattendait Ă nouveau au bout du couloir. Le marchĂ© aux esclaves avait Ă©tĂ© ouvert. Et aux sons qui lui parvenaient dĂ©jĂ , il battait son plein.
      Il Ă©tait loin, bien trop loin dâelle, le glyphe aux deux haches qui rĂ©confortait son cĆur. Alors lorsquâon lâattacha dans une cage aux barreaux froids, entassĂ©e contre une bonne vingtaine dâautres faerys de tous Ăąges et de toutes provenances, elle se remit Ă rĂȘver.
   BientĂŽt viendrait son tour, et la fin du rĂȘve.











