Aller voir Edmond, câest avoir le nez creux...!
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Comme tous les autres spectateurs, nous prenons place, dĂ©jĂ ravis (dans le sens Ă©tymologique du ravissement) par le somptueux théùtre du Palais Royal. ParallĂšlement, les comĂ©diens sont sur scĂšne, jouent aux cartes et discutent entre eux comme si nous nâexistions pas. Le concept Ă©tait dĂ©jĂ exploitĂ© dans Le porteur dâhistoire et dans plĂ©thore de piĂšces actuellement, mais cela fonctionne Ă chaque fois.Â
Soudain, alors que la luminositĂ© baisse, le charismatique Jean-Michel Martial prend la parole. GrĂące Ă sa voix hypnotisante, qui entre en totale harmonie avec une mise en scĂšne lĂ©chĂ©e, les spectateurs font un plongeon immĂ©diat dans le Paris artistique de la fin du XIXĂšme siĂšcle...On peut dire que le metteur en scĂšne Alexis Michalik est un vrai âporteur dâhistoireâ. A partir de lĂ , la piĂšce bouillonne et se vit intensĂ©ment, dans un rythme soutenu, sans sâessouffler pendant deux heures que lâon ne voit absolument pas filer, absorbĂ©s que nous sommes.Â
Le metteur en scĂšne aux trois MoliĂšres, dĂ©sire âun vrai théùtre de troupe rappelant les grandes Ă©popĂ©es théùtrales du XIXe siĂšcleâ. VoilĂ pourquoi lâon trouve douze comĂ©diens sur scĂšne, qui jouent en tout trente-et-un rĂŽles.
ImmergĂ©s dans cet autre siĂšcle, parmi les badauds, nous rencontrons un auteur mariĂ© qui peine Ă sortir de lâanonymat, un certain Edmond... Il fait pourtant jouer la grande Sarah Bernhardt dans La princesse lointaine, mais cette piĂšce éloigne les bonnes critiques tandis que les pires sarcasmes sâapprochent. âUn fourâ dont se moquent Ă gorge dĂ©ployĂ©e Feydeau et Labiche que lâon nâavait pas vu venir dans ce ballet scĂ©nique imprĂ©visible.
Nicolas Lumbreras qui joue Ă la fois Feydeau, MĂ©liĂšs, un gĂ©rant boiteux de la salle de spectacle et mĂȘme Tchekov, le tout en se changeant en deux minutes Ă peine. Impressionnant.Â
Le ton est donnĂ©. Nous allons donc de suivre le parcours d'Edmond Rostand, incarnĂ© par l'Ă©nergique Sentou, dans son processus chaotique de crĂ©ation jusquâĂ parvenir Ă la mythique et triomphale premiĂšre de Cyrano de Bergerac. AidĂ© de son ami fidĂšle et superbe, KĂ©vin Garnichat, alors quâil nâa rien proposĂ© depuis deux ans, Edmond donne toute son Ăąme pour Ă©crire et monter Cyrano de Bergerac en trĂšs peu de temps. TrĂšs angoissĂ© mais culottĂ© et prĂȘt Ă tout pour sa future oeuvre, poussĂ© par Sarah Bernhardt, Edmond propose sa piĂšce au grand Constant Coquelin qui accepte avec enthousiasme ferveur. Seul problĂšme (de taille): la piĂšce nâest pas encore Ă©crite. Or Coquelin le presse de plus en plus, allant mĂȘme jusquâĂ sâintroduire chez lui tĂŽt le matin. Cela ne plaĂźt guĂšre Ă la femme dâEdmond - Anna Mihalcea- qui se sent dĂ©jĂ dĂ©laissĂ©e...Â
Nous devenons tĂ©moins de la genĂšse de lâune des piĂšces les plus connues du rĂ©pertoire français dont nous retrouvons des vers et des tirades avec autant dâaffection et dâĂ©motion que sâils Ă©taient de vieux amis de retour...Â
Nuit blanche sur feuille blanche.
Nous assisterons ainsi aux idĂ©es lumineuses, aux doutes incessants et aux remises en question qui rongent, aux Ă©checs, aux petites victoires, bref, aux affres de la crĂ©ation littĂ©raire et artistique. âLes muses (qui,) comme Ă©tranges sâenfuientâ jusquâĂ ce que lâInspiration se manifeste sous la forme dâune femme dont lâami dâEdmond est âamoureuxâ et Ă qui ce mĂȘme Edmond Ă©crit car lâami ne sait pas sâexprimer lui-mĂȘmeâŠ.
Cela vous rappelle quelque chose? Normal! Comme dans la piĂšce, Edmond/Cyrano aide son ami un peu nigaud LĂ©o/Christian Ă courtiser Jeanne/Roxane. La petite histoire dans la grande, et la (con)fusion du texte et de la rĂ©alitĂ© a lieu sous nos yeux Ă©bahis...Â
On retrouve de cette façon certaines scĂšnes et certains topoĂŻ avec un plaisir infini. Une savante mise en abĂźme nous permet de vivre le théùtre dans le théùtre.Â
Ajoutez Ă cela des personnages atypiques et irrĂ©sistibles tel que le fils stupide du comĂ©dien principal, jouĂ© par le mĂ©connaissable RĂ©gis VallĂ©e, qui Ăąnonne le texte comme un Ă©lĂšve ferait une mauvaise rĂ©citation sans se soucier de la ponctuation (https://www.youtube.com/watch?v=RA1z8zkNWvI (Ă 0.53)). Ou encore les deux crĂ©anciers dâEdmond Ă lâaccent corse et aux rĂ©pliques hilarantes! RafraĂźchissant.Â
Conquis, les deux publics applaudissent en miroir: tantĂŽt celui du théùtre de la Porte Saint Martin de 1897, tantĂŽt nous, spectateurs comblĂ©s du Théùtre du Palais Royal. Â
Enfin, derriĂšre cette mise en scĂšne vive et extrĂȘmement astucieuse -dont les changements de dĂ©cors font penser Ă ceux, millimĂ©trĂ©s, dâAriane Mnouchkine- Alexis Michalik propose une ode Ă lâEspoir dans les pires errances car son personnage, mĂȘme acculĂ© de toutes parts, tient fermement le cap, âobstinĂ©mentâ dirait Mnouchkine.  Â
Le teaser parle de lui-mĂȘme:Â
Pierre BĂ©nĂ©zit, Christine Bonnard, StĂ©phanie Caillol, Pierre Forest, Kevin Garnichat, Nicolas Lumbreras, Jean-Michel Martial, Anna Mihalcea, Christian Mulot, Guillaume Sentou, RĂ©gis VallĂ©e, ValĂ©rie Vogt, tous sont plus Ă©poustouflants les uns que les autres...!Â