Gosselin c’est du brutal !
Avec trois romans de De Lillo, l’intraitable metteur en scène nordiste fait une saga américaine pleine de bruit et de fureur. D’où il resort que la culture n’a pas trouvé les moyens de parler aux terroristes.
Julien Gosselin ose tout. Tout ce qui ne se fait pas. Barrer la scène d’écrans derrière lesquels il fait jouer ses comédiens. Adapter non pas un, ni deux, mais trois romans (avec de la vraie littérature dedans). Pousser la patience du spectateur à bout, pendant les 10 heures que dure ce spectacle-fleuve. Ça ne le dérange pas.
C’est que ce jeune turc de la mise en scène a la passion des grands romans contemporains (Les particules élémentaires, M. Houellebecq, 2015 ; 2666, R. Bollano, 2016 ; 1993, Aurélien Bellanger, 2017). Depuis dix ans il se forge des outils scéniques (des mots sur des images, un plateau-studio, de la musique live) pour venir à bout de ces monuments miroirs de notre époque. Et son obsession De Lillo a beaucoup d’ambition et de sens.
Avec ces trois romans il retrace une folle histoire du terrorisme, des années 70 à aujourd’hui avec un souffle épique. C’est l’aventure d’un golden boy retourné par une charmante blonde acoquinée à une bande qui veut faire sauter le New York Stock Exchange (Joueurs). Il y a aussi l’écrivain fasciné par le danger du terrorisme – tension que son écriture n’arrive plus à produire (Mao II). Et enfin nous suivons l’enquête sur cette secte étrange, les Abecederians, qui sacrifient leurs victimes d’après leurs initiales (Les mots).
On le sent tout de suite, De Lillo est un auteur qui appelle le cinéma plus que le théâtre. Et Gosselin suit cette intuition cinéphile en aveugle. Il filme avec la même densité qu’une série Netflix, avec lumières blafardes et bousculade de figurants . C’est haletant, épuisant.
Il ouvre le spectacle avec un mur d’écran masquant la scène, dévoile peu à peu la présence de ses comédiens, cadres d’impeccables plans-séquences, dans le chaos de la ville ou lors de soirées alcoolisées. Ses comparses sont beaux, virvoltants, souvent drôles, parfois fascinants (mention spéciale à Frédéric Leidgens dans le rôle de l’écrivain qui fait le voyage sans retour à Beyrouth).
Gosselin fait feu de tous les supports. Il s’empare de références purement cinématographiques comme La Chinoise de Jean-Luc Godard, pour en faire un morceau de bravoure purement théâtral. D’une conversation pendant une séance photo, il fait une scène de cinéma d’un magnifique noir et blanc, grave comme la solitude de l’écrivain qui se cache. Le metteur en scène nous replonge aussi, le temps d’une pause-pipi, dans les transes de la secte Moon.
Au fil des heures, le mille-feuille romanesque prend de l’épaisseur et un souffle fictionnel inédit emporte la salle, effaçant fatigue et ennui. Peu après minuit, dans la violence des sons et des images, se dessine l’heure des braves, celle des spectateurs sous hypnose, dans le chaos d’une performance généralisée ayant mis a nu, corps, argent et politique.
Avec Gosselin, le terrorisme c’est du brutal.
JOEURS, MAO II et LES NOMS, d’après John De Lillo
Théâtre de l’Odéon, Paris avec le Festival d'Automne à Paris
durée Joueurs - 3h, Mao II - 3h10, Les Noms - 3h / durée de l’intégrale 9h10
17 novembre – 22 décembre - salle Berthier 17e