Ça fait trop au bout d’un moment. Voir tant de morts, apprendre tant de morts, éprouver tant de pertes. Je me suis récemment demandé si je devenais insensible à l’idée de la mort. Alors que dans les années 80 j’ai été accablé d’un sentiment de perte si profond la première fois qu’on m’a dit qu’une personne de ma connaissance venait de mourir du sida, j’en suis petit à petit devenu tellement coutumier que lorsqu’on m’apprend une nouvelle mort je me contente de sourciller puis je case l’information dans un coin de ma psyché et j’essaie de mettre de l’ordre dans mes pensées en me concentrant sur des choses simples, comme payer mon loyer ou acheter de quoi manger pour le repas du soir. Le mois dernier j’ai reçu un coup de fil de quelqu’un qui voulait me dire qu’un type que je connaissais il y a dix ans était mort. On s’était disputés et j’avais décidé que c’était un connard jusqu’au jour où j’ai appris qu’il était malade. Il était alors redevenu parfaitement humain à mes yeux. Depuis lors chaque fois que je l’apercevais dans la rue ça me réconfortait ; de le voir ainsi en vie à occuper l’espace signifiait que mon existence n’était pas menacée par le virus. Maintenant qu’il est mort je me sens plus vulnérable, comme si je me trouvais sur un tapis roulant menant à une énorme machine à tuer. David Wojnarowicz, Au bord du gouffre, Éditions du Rocher/Le Serpent à Plumes, 2004















