JCP : En quoi la cĂ©lĂšbre nouvelle de LĂ©on TolstoĂŻ, « La mort dâIvan Illitch », Ă laquelle Heidegger a fait allusion dans Sein und Zeit, peut-elle constituer une illustration de la thĂšse heideggĂ©rienne sur la mort ?
Françoise Dastur : Je crois mâen ĂȘtre bien expliquĂ©e dans mon livre. Dans toute lâĆuvre de Heidegger, on trouve des rĂ©fĂ©rences nombreuses Ă des poĂštes et Ă des peintres, mais Ă peine une ou deux Ă des Ă©crivains, et cette mention en note de la nouvelle de TolstoĂŻ est la seule rĂ©fĂ©rence Ă une Ćuvre littĂ©raire dans tout Sein und Zeit. Câest dans un paragraphe consacrĂ© Ă la maniĂšre dont la mort est apprĂ©hendĂ©e dans la vie quotidienne comme un Ă©vĂ©nement qui survient constamment dans le monde et peut ainsi frapper de maniĂšre impersonnelle nâimporte qui, que lâon trouve ce renvoi Ă La mort dâIvan Illitch, nouvelle dans laquelle Heidegger voit une illustration particuliĂšrement Ă©clairante, je le cite, du « phĂ©nomĂšne de lâĂ©branlement et de lâeffondrement de ce âon meurtâ ». Ce qui est ainsi profondĂ©ment Ă©branlĂ©, câest ce souci dâune « constante tranquillisation au sujet de la mort » qui nous conduit Ă considĂ©rer que la mort est un Ă©vĂ©nement advenant nĂ©cessairement Ă tous, mais qui ne concerne vĂ©ritablement personne en particulier.
Ce que montre bien TolstoĂŻ, câest que cette maniĂšre dâenvisager la mort repose sur un mensonge que lâon se fait Ă soi-mĂȘme et que ceux qui entourent un mourant, la plupart du temps, ne renoncent pas non plus Ă faire, en lui cachant sa fin prochaine. Le passage sans doute le plus rĂ©vĂ©lateur Ă cet Ă©gard est celui oĂč Ivan Illitch se rend compte quâil nâa jamais voulu prendre Ă son compte, se mentant ainsi Ă lui-mĂȘme, le fameux syllogisme « Caius est un homme, tous les hommes sont mortels, donc Caius est mortel », jugeant, souligne TolstoĂŻ, que « ce raisonnement, applicable Ă Caius, ne valait rien pour lui ». Or ce mensonge quâIvan Illitch se fait ainsi Ă lui-mĂȘme consiste Ă considĂ©rer « la » mort comme un « accident » survenant du dehors Ă un vivant, sans que dans lâĂ©noncĂ© dâune telle vĂ©ritĂ© thĂ©orique ne soit pris en compte par celui qui lâĂ©nonce la possibilitĂ© toujours imminente de sa propre disparition.
Câest Ă partir du moment oĂč « la » mort nâapparaĂźt plus comme un « destin » universel et inĂ©luctable, mais comme « sa mort propre », ce qui nâadvient que dans lâangoisse et lâĂ©pouvante, quâest rĂ©vĂ©lĂ© Ă Ivan Illitch le fait que, je cite Ă nouveau, « toute son existence nâa Ă©tĂ© quâun perpĂ©tuel mensonge, destinĂ© Ă masquer les questions de vie et de mort ». Ce nâest quâĂ lâinstant ultime oĂč il passe de vie et Ă trĂ©pas quâil finit par comprendre que la mort, quâil a constamment refusĂ© de regarder en face, nâa pas cessĂ© de lâaccompagner. Or le fait que la mort nâest nullement un Ă©vĂ©nement Ă venir, pas plus dâailleurs que la naissance nâest un Ă©vĂ©nement passĂ©, mais que lâĂȘtre humain existe « de maniĂšre mortelle », tout comme il existe de maniĂšre native, tout au long de sa vie, est prĂ©cisĂ©ment ce sur quoi Heidegger a voulu mettre lâaccent.
â Extrait d'un entretien paru dans Le Philosophoire n° 45, 2016
photo : 10/18 édition de 1964. Nouvelles précédées de "Tolstoï et l'obsession de la mort" par Cioran