Dans ton kiosque #1 : Marie-Jo, frileuse mais chaleureuse
à la mémoire de Marie-Jo, kiosquiÚre dans le 19Úme arrondissement pendant vingt ans.
Un lieu de convivialitĂ©. Câest ainsi que les habitants du quartier se rappellent le kiosque de Marie-Jo. Ce petit bout de femme aux cheveux roux mi-longs et aux lunettes Ă grosses montures tutoyait systĂ©matiquement ses clients. « Elle avait toujours un mot chaleureux, mĂȘme si câĂ©tait pour parler de la pluie et du beau temps », se souvient Jacques*, 54 ans, qui venait tous les matins lui acheter LâHuma.
Ses prĂ©fĂ©rĂ©s, câĂ©taient les clients Ă chiens. Car pour se tenir compagnie lors des longs mois dâhiver, il nây avait pas que son petit radiateur Ă©lectrique et son manteau de fausse fourrure lĂ©opard. Marie-Jo apportait son chihuahua dans son minuscule espace vital derriĂšre le comptoir. Ăa engageait souvent la conversation.
Juju*, 73 ans, se souvient ĂȘtre arrivĂ©e Ă peu prĂšs en mĂȘme temps que Marie-Jo dans le quartier, il y a vingt ans. Tous les mercredis, elle lui a achetĂ© TĂ©lĂ©rama. « MĂȘme si ça revenait plus cher quâun abonnement, câĂ©tait mon petit plaisir dâaller chercher TĂ©lĂ©rama et de discuter avec elle », sourit-elle. Marie-Jo se plaignait souvent du froid, isolĂ©e dans sa maisonnette de zinc sur le trottoir, elle qui ne rĂȘvait que de la Corse.
« Ce que jâapprĂ©ciais particuliĂšrement, câest que câĂ©tait vraiment un kiosque de quartier, quâelle attachait de lâimportance Ă ce que son kiosque soit un endroit chaleureux », raconte Juju. Elle se rappelle encore les cartes postales, « sous plastique car si poussiĂ©reuses ! »
Sa journĂ©e type, elle me lâavait racontĂ©e quand je lâavais rencontrĂ©e il y a deux ans. Elle arrivait le matin vers 8 heures, vendait quelques quotidiens et revues aux travailleurs se dirigeant vers la bouche de mĂ©tro situĂ©e de lâautre cĂŽtĂ© du carrefour. Pas de problĂšme pour la pause pipi aller se repoudrer le nez. Sur le coup de 10 heures, elle marchait deux pas pour aller se rĂ©chauffer au cafĂ© du coin du boulevard SĂ©rurier et de la rue de MouzaĂŻa. Ă 11 heures en revanche, câĂ©tait souvent un petit verre de blanc. Le midi, elle fermait le kiosque, rentrait manger chez elle dans son appartement du PrĂ©-Saint-Gervais. LâaprĂšs-midi câĂ©tait plus calme, si bien quâelle sâautorisait parfois de ne pas revenir si elle avait bien vendu le matin. Le samedi matin, câest son fils qui venait la remplacer.
Le 19 septembre 2012, lâhebdomadaire satirique Charlie Hebdo avait publiĂ© une sĂ©rie de caricatures du prophĂšte Mahomet. JâĂ©tais curieuse de les dĂ©couvrir, or ma quĂȘte sâĂ©tait avĂ©rĂ©e vaine car beaucoup de kiosquiers parisiens refusaient de vendre cet exemplaire polĂ©mique. Marie-Jo les avait cachĂ©s derriĂšre elle, craignant, malgrĂ© son fort caractĂšre, de se faire agresser. Elle mâen avait vendu un, câĂ©tait sa politique avec les clients qui entamaient la discussion avec elle.
Un jour, il y a un peu plus dâun an, Juju sâest inquiĂ©tĂ©e. Le kiosque nâĂ©tait plus ouvert depuis une semaine. Puis deux. Elle a appris que Marie-Jo Ă©tait dĂ©cĂ©dĂ©e brutalement dâune crise cardiaque, Ă 62 ans. Juju sâest dit quâil Ă©tait temps de sâabonner Ă TĂ©lĂ©rama. Personne nâa pris la succession de Marie-Jo.
* Les prénoms des habitants ont été modifiés.