La maison de la montagne Episode 11
Tous les ans, le 30 juin, se tenait dans la maison de la montagne une Ă©tincelante fĂȘte des fleurs. Pour lui faire honneur, les PyrĂ©nĂ©es se paraient de leurs plus beaux atours. Le temps dâune nuit de liesse, la vallĂ©e oubliait ses griefs contre les hauts versants. Autour dâun feu de joie, tous bondissaient en rondes sauvages, fausses bourrĂ©es que seule la connivence de la montagne sait invoquer.
Au cĆur de la nuit, ma tante Brune entraĂźnait notre compagnie ardente  â Ă commencer par moi â dans des chorĂ©graphies auxquelles je ne comprenais rien. Ballets bringuebalants, files indiennes fort peu rĂ©glementaires, entrechats si insaisissables que je me prenais Ă fermer les yeux⊠Neveu docile, Ă©chevelĂ©, je lançais mes bras et mes jambes Ă lâemporte-piĂšce en cercles concentriques, espĂ©rant bricoler lâillusion que je savais danser.
Mon grand-pĂšre mâavait appris cette bourrĂ©e des alpages le jour de mes quatre ans (comment y Ă©chapper, dans cette famille de noceurs ?). Depuis, il rĂ©itĂ©rait son apprentissage dĂšs quâun vieux montagnard sortait sa cornemuse: Suzanne les appelait les « bouilleurs de sons »⊠HĂ©las, dĂšs que Marius se mettait Ă Ă©grener Ă mon oreille ces histoires Ă dormir debout â les pas quâil fallait compter comme dans une multiplication, le dialogue du pied droit avec le pied gauche comme dans mes cours, plus tard, dâhistoire politique â, mes pensĂ©es sâenvolaient en ramages sur les collines.