@30jourspourecrire - Jour 7
Corps
J'ai longuement hésité avec le thÚme « Mémoire d'autres vies ». Il y aurait eu tant de choses à dire. Mais « Corps », il y a à la fois si peu et tant de choses.
J'ai toujours eu un rapport avec le corps difficile.
Depuis l'adolescence, je suis de celles dont on se moquait. Appelons un chat un chat : j'ai pris du poids, énormément de poids à partir de mes 9 ans, à mon retour en métropole. A partir de ce moment là , je n'ai plus jamais aimé les miroirs et le reflet qu'ils me renvoyaient.
Je n'Ă©tais pas dans les standards des annĂ©es 1990-2000. J'ai grandi Ă une Ă©poque oĂč l'on devait ĂȘtre mince pour ĂȘtre belle, et donc pour ĂȘtre intĂ©ressante. Bridget Jones Ă©tait considĂ©rĂ©e comme grosse et ne pouvait donc pas ĂȘtre aimĂ©e. Ma mĂšre Ă©tait complexĂ©e par le peu de ventre qu'elle avait, dĂ» Ă trois grossesses.
J'ai grandi avec un corps que je détestais, et que je déteste encore aujourd'hui. Il a évolué avec les années, dans le bon ou le mauvais sens. Ce corps me porte, et je sais que je devrais l'aimer, mais je n'y arrive pas. Je n'y arrive plus.
Avant d'ĂȘtre maman, cela allait mieux. J'avais un IMC encore trop Ă©levĂ©, mais j'avais appris Ă m'accepter. Exit les rĂ©gimes, bonjour le rééquilibrage alimentaire, et au fond, nous n'avions qu'une vie.
Et puis j'ai eu un enfant, et tout ce que cela implique. J'ai eu de la « chance » : j'ai perdu du poids le premier trimestre. Je ne gardais aucun aliment que je mangeais. Dix kilos en trois mois, ce n'est pas mal⊠si on oublie les cĂąlins constants aux WC, les cheveux gras mĂȘme lavĂ©s tous les jours et les boutons sur le visage. Certaines femmes vivent leur meilleure vie enceintes. Moi, c'Ă©tait tout le contraire.
Rajoutez à cela l'angoisse de cette pandémie qui commençait à sévir, cette Covid sur lequel nous n'avions aucun recul. Mon corps construisait un autre corps dans une ambiance de peur.
Le second trimestre, un kilo par mois. Et le dernier⊠eh bien, il fallait ce qu'il fallait : deux kilos par mois. Perdu dix kilos, repris neuf. Je m'en sortais bien.
Cette balance, elle m'obsédait.
AprÚs l'accouchement, sous le second confinement, j'ai perdu du poids "grùce" à l'allaitement, aux nuits courtes, à la fatigue, à l'hypervigilance maternelle. Et à cÎté de mon corps que je trouvais disgracieux, marqué de vergetures, il y avait ce nouveau petit corps dont je devais prendre soin. Parce que c'était vital pour lui que je le fasse.
J'ai pris soin de lui. Et moi ? Moi, je m'en fichais. Je me trouvais laide, grosse. Alors quelle importance ?
J'ai fui les appareils photo, me cachant derriÚre eux. Papa et bébé ont tellement de photos d'eux. Et moi⊠moi si peu. C'était mieux ainsi. On ne pouvait pas voir mon double menton, mon ventre, mes cuisses, mon visage rond.
Le temps m'a rattrapée et la physiologie a fait le reste. Avec l'ùge, j'ai accumulé un peu plus de poids. La balance oscille entre 85 et 95 kilos selon les moments. Pour une femme d'1,63 m, c'est un problÚme.
Je ne connais mĂȘme plus ma taille de pantalon. Essayer des vĂȘtements est une vĂ©ritable Ă©preuve. Je cache ce que je peux, comme je le peux, parfois avec succĂšs, parfois non.
Je chéris le corps de mon fils. Je lui apprends à l'aimer et je suis incapable d'en faire autant avec le mien.
Ces bourrelets, ce corps que je dĂ©teste, je veux le changer. Du sport, parce que je mange bien et Ă©quilibrĂ©. Ăa, c'est une certitude puisque j'ai fait un suivi diĂ©tĂ©tique.
Et avec le chaos de ma vie, je ne cesse de me dire que si ce corps avait été plus beau, plus harmonieux, plus gracieux, il aurait été plus attirant.
Cette sirÚne qui a emporté ma vie, elle est magnifique. Vraiment. Elle est grande, élancée. Elle a peu de formes, mais elle est belle. Elle est tout ce que je ne suis pas, tout ce que mon corps rond n'est pas.
Elle est attirante à ses yeux. Ils se le sont écrit, et je les ai lus, ces messages : « Je t'ai dans la peau. » « J'ai envie de te baiser. » Ces mots-là , cela fait bien longtemps que je ne les ai pas entendus à mon sujet. Et je comprends. Je comprends.
Je ne suis pas assez. Pas assez belle. Pas assez mince. Peut-ĂȘtre⊠peut-ĂȘtre que si mon corps avait Ă©tĂ© diffĂ©rent, il serait restĂ©âŠ
Mais ce corps que je déteste, je l'aime malgré tout pour une seule chose : il a porté la vie. Il a porté la vie de mon fils. Un fils qui est en bonne santé, qui est un rayon de soleil, et qui se fiche bien que maman ait du ventre ou des cuisses, tant qu'elle peut jouer et danser comme une folle avec lui.
Alors, mĂȘme si j'apprĂ©hende toujours de me mettre en maillot de bain sur la plage, cette annĂ©e, je l'ai fait. Car mon fils ne se souviendra pas des formes de sa maman. Il se souviendra qu'elle a jouĂ© avec lui, qu'elle a fait des chĂąteaux de sable avec lui, qu'elle l'a portĂ© lĂ oĂč il n'avait pas pied, qu'elle Ă©tait lĂ , avec lui, Ă ses cĂŽtĂ©s.
Et ce texte, ces confessions, je les finirai sur une citation du film Barbie, car je trouve qu'elle reflÚte parfaitement l'éducation des femmes de ma génération.
« Il est littĂ©ralement impossible dâĂȘtre une femme. Il faut toujours quâon soit extraordinaires, mais, dâune maniĂšre ou dâune autre, on sây prend toujours mal. Il faut ĂȘtre mince mais pas trop mince, et tu ne peux jamais dire que tu veux ĂȘtre mince, tu dois dire que tu veux ĂȘtre en bonne santĂ© mais en mĂȘme temps tu dois ĂȘtre mince. Tu dois avoir de lâargent mais tu ne peux pas demander de lâargent, parce que ça, câest dĂ©gueulasse. Tu dois ĂȘtre le boss mais tu ne peux pas ĂȘtre mĂ©chante, tu dois diriger mais sans imposer tes idĂ©es. Tu es censĂ©e adorer le fait dâĂȘtre mĂšre mais ne pas passer tout ce foutu temps Ă parler de tes gosses. Tu dois ĂȘtre une femme qui fait carriĂšre mais toujours te prĂ©occuper des autres aussi. Tu dois excuser le mauvais comportement des hommes, ce qui est fou, mais si tu fais une remarque lĂ -dessus, on tâaccuse de te plaindre ! Tu es censĂ©e rester jolie pour les hommes mais pas jolie au point de les tenter trop ou de devenir une menace pour dâautres femmes, car tu es censĂ©e ĂȘtre leur Ă©gale, mais toujours en te distinguant ! Et tu dois toujours ĂȘtre reconnaissante. Mais nâoublie jamais que le systĂšme est truquĂ©, alors trouve un moyen dâen tenir compte mais reste toujours reconnaissante. Tu ne peux jamais vieillir, jamais ĂȘtre impolie, jamais frimer, jamais ĂȘtre Ă©goĂŻste, jamais tâeffondrer, jamais Ă©chouer, jamais montrer ta peur, jamais sortir du lot. Câest trop dur ! Câest trop contradictoire ! Et personne ne te dĂ©cerne une mĂ©daille ou ne te dit merci. Et il ressort de tout cela que, non seulement tu fais tout de travers, mais que tout est de ta faute. Je suis tellement fatiguĂ©e de me voir et de voir toutes les autres femmes se mettre dans tous leurs Ă©tats pour que les gens les aiment. Et si tout cela est vrai aussi pour une poupĂ©e qui reprĂ©sente simplement une femme, alors je ne sais plus quoi penser. »












