Critique: The CO(te)LETTE Film, de Mike Figgis
Le Festival CinĂ©danse MontrĂ©al inaugurait jeudi sa premiĂšre Ă©dition avec THE CO(te)LETTE FILM du rĂ©alisateur britannique Mike Figgis, une adaptation cinĂ©matographique de lâĆuvre de la chorĂ©graphe Ann Van den Broek. Priscilla Guy dĂ©cortique l'oeuvre, y trouvant panache et potentiel, mais peut-ĂȘtre trop peu de synergie entre camĂ©ra et chorĂ©graphie.Â
Trois femmes sont « exposĂ©es » au centre dâune plateforme surĂ©levĂ©e dans un non-lieu Ă aire ouverte: nĂ©ons, froideur et ambiance crue sont au rendez-vous. Incarnant diffĂ©rents clichĂ©s de beautĂ©, de sensualitĂ©, de perversion et de soumission dans un propos fĂ©ministe mis en mouvement par Van den Broek, elles dĂ©filent, posent, sâexposent et sâexhibent pour un auditoire dâune vingtaine de figurants chiquement vĂȘtus, silencieux et voyeurs, majoritairement des hommes. Nonchalamment accoudĂ©s aux bars entourant la plateforme, se chuchotant Ă lâoreille, il regardent le « spectacle ». Câest dans cette ambiance troublante que Figgis nous invite Ă entrer dans lâunivers de ces trois femmes-objets qui, au cours de lâheure qui suivra, se dĂ©mĂšneront dans un marathon violent entre hypersexualitĂ©, violence physique et psychologique, vulnĂ©rabilitĂ© et dĂ©rapages grotesques. DĂ©corĂ© du Grand Prix du Meilleur Film au festival Dance Camera West de Los Angeles, le film est maintenant prĂ©sentĂ© Ă MontrĂ©al Ă lâExcentris.
Si lâoeuvre a des qualitĂ©s indĂ©niables (direction artistique, scĂ©nographie, costumes et ambiance sonore superbes) et que la chorĂ©graphie-choc nous traverse inĂ©vitablement par moments, la magie quâon attend dâune cinĂ©danse de cette trempe nâopĂšre malheureusement pas. MalgrĂ© les mĂ©canismes mis en place par Figgis, Van den Broek et leurs collaborateurs (captation 360 degrĂ©s, plans rapprochĂ©s, mise en scĂšne Ă©tudiĂ©e et camĂ©ra en mouvement), on attend trop souvent le moment oĂč la danse et la camĂ©ra sâeffaceront pour laisser place Ă lâeffet de leur combinaison.
On en garde plutĂŽt lâimpression dâune documentation de la chorĂ©graphie dans un nouveau dĂ©cor que dâune adaptation de la piĂšce pour lâĂ©cran. La camĂ©ra de Figgis ne convainc pas, comme si ce dernier hĂ©sitait entre marcher sur des Ćufs et se lancer sans retenue dans lâarĂšne sans que lâune ou lâautre des options ne soit significative, tandis que la chorĂ©graphie de Van den Broek semble impermĂ©able Ă nous, Ă lâĂ©cran, Ă une optique de rĂ©alisation. Rencontre dâesprits forts empĂȘchant de transcender le matĂ©riel initial de cette cinĂ©danse? Peut-ĂȘtre.
Quoiquâil en soit, quelques scĂšnes puissantes nous confirment quâune poĂ©sie plus profonde et aboutie entre mouvement et cinĂ©ma aurait pu propulser ce film davantage. On pense entre autres Ă cette scĂšne hallucinatoire oĂč deux interprĂštes en manipulent une troisiĂšme, complĂštement nue, fracassant son corps contre le sol dans une Ă©nigmatique chorĂ©graphie rĂ©glĂ©e au quart de tour. La peau claque vivement, les membres semblent dĂ©sarticulĂ©s, la danseuse est complĂštement Ă la merci de la sauvagerie de ses collĂšgues qui accomplissent leur tĂąche avec une froideur qui rend la scĂšne dâautant plus inouĂŻe. Ici, Figgis frappe fort en misant sur le potentiel cinĂ©matique de la chorĂ©graphie et le pouvoir unique du mĂ©dium du film avec la danse: les plans rapprochĂ©s nous offrent des points de vue intimistes qui auraient Ă©tĂ© impossibles dans une salle de spectacle, mettant en lumiĂšre les rougeurs sur les corps dues aux chutes rĂ©pĂ©tĂ©es, les bleus et les marques laissĂ©es par cette danse violente. Le contraste entre le calme apparent de la camĂ©ra qui capte ces moments et la frĂ©nĂ©sie dĂ©mesurĂ©e des interprĂštes dĂ©cuple le malaise pour le spectateur. Autre Ă©lĂ©ment clé : le son. Les respirations, les coups et les bruits de claques sur la peau font certes partie de la chorĂ©graphie initiale, mais sont ici amplifiĂ©s, donnant une touche complĂštement effarante Ă la scĂšne alors que rĂ©sonne le chaos de ces sons dans un volume disproportionnĂ©. On vit un rĂ©el malaise. Heureusement, contrepoint crucial Ă lâĂ©quilibre de la scĂšne, la chorĂ©graphie de Van den Broek, finement articulĂ©e, emboĂźte le pas aux Ă©lĂ©ments mis en place par Figgis : malgrĂ© la violence des gestes du trio, la virtuositĂ© technique de lâenchaĂźnement profĂšre au tout sa dose de surrĂ©alisme et de beautĂ© qui permet de regarder chaque seconde avec Ă©tonnement au lieu de tomber simplement dans lâeffroi. On nous prend en otage entre notre empathie devant cette scĂšne cruelle via la rĂ©alisation de Figgis et notre fascination face Ă la maĂźtrise dâun mouvement chorĂ©graphique efficace. Danse et cinĂ©ma se complĂštent, sâinfluencent, se tempĂšrent lâun et lâautre, forment un tout.
On profite donc de quelques scĂšnes du genre oĂč le mĂ©dium hybride nous surprend avec son langage singulier. Nommons aussi la magnifique scĂšne de party rave oĂč stroboscope, respirations, rythme incandescent, montage ultra rapide et Ă©puisement des interprĂštes dans une chorĂ©graphie dĂ©chaĂźnĂ©e font un effet fabuleux sur le spectateur (et sur son rythme cardiaque!).
En confĂ©rence de presse aprĂšs la projection de mardi dernier, Figgis mentionne la peur de nombreux chorĂ©graphes face au cinĂ©ma, celle que la camĂ©ra ou le rĂ©alisateur vienne « voler » leur danse et quâils nâaient plus de contrĂŽle sur le produit fini. Ătrangement, câest plutĂŽt lâinverse qui semble se produire dans CO(te)LETTE : la danse prend une place convenue/contenue, mais fait peu de compromis et occulte ainsi la pertinence du film en lui laissant surtout un rĂŽle de documentation. La camĂ©ra reste en tĂ©moin, au mieux en support Ă la chorĂ©graphie, Ă lâexception de rares passages. Ă ce titre, cet Ćil voyeur tombe vite dans une dynamique facile et gratuite par rapport aux danseuses dĂ©jĂ en proie aux regards des figurants et confinĂ©es Ă leur monticule⊠On pousse le concept une miette trop loin pour que ce soit intĂ©ressant avec cette camĂ©ra de reality show qui sâapproche grossiĂšrement des corps. On est vite saturĂ© de la proposition et on attend que les possibilitĂ©s du mĂ©dium viennent nous Ă©lever ailleurs. Il suffit de penser aux films Contrecoup de Pascal Magnin ou encore Enter Achilles de Clara Van Gool et Lloyd Newson pour retrouver la puissance que dĂ©gage lâadaptation dâune chorĂ©graphie pour lâĂ©cran rĂ©ussie.
Ainsi, au final, on regrette dans CO(te)LETTE le potentiel cinĂ©matique de la chorĂ©graphie de Van den Broek, trop peu exploitĂ©, et un apport plus subtil et clair de la camĂ©ra. Dommage, lâinverse aurait Ă©tĂ© dĂ©licieusement terrifiant, si lâon se fie Ă lâeffet dĂ©coiffant des quelques passages de synergie entre danse, camĂ©ra, rĂ©alisation et montageâŠ
Tout de mĂȘme un film Ă voir en cette pĂ©riode dâeffervescence pour la danse Ă lâĂ©cran, pour vous faire votre propre idĂ©e et pour apprĂ©cier les moments magiques qui sây dĂ©voilent.
--Priscilla Guy
Le festival Cinédanse Montréal a lieu du 20 au 23 septembre au Cinéma Impérial de Montréal. Consultez la programmation complÚte au www.cinedanse-mtl.com.
Priscilla Guy est chorĂ©graphe, interprĂšte et vidĂ©aste basĂ©e Ă MontrĂ©al. Â







