Chris Dancy, Steve Mann, Gordon Bell... autant de personnalités un peu loufoques qui sont devenues des références de la tendance du "lifelogging" qui désigne le fait d'enregistrer et d'archiver toutes les informations de sa vie.
Chris Dancy, "l'homme le plus connecté sur Terre"
Demandez Ă Chris Dancy ce quâil mangeait le 11 aoĂ»t de lâannĂ©e derniĂšre et il vous rĂ©pondra « du poulet ». Il pourra aussi vous dire le temps quâil faisait (24°), la musique quâil Ă©coutait (Walk Away de Kelly Clarksonâs, le nombre dâemails envoyĂ©s (21), le temps passĂ© Ă dormir (8 heures et 35 minutes), le nombre de pas effectuĂ©s (8 088) et lâheure Ă laquelle il a sorti son chien au parc (13h04). Dancy, 45 ans, nâa pas une mĂ©moire hors norme. Câest un « life hacker » de lâextrĂȘme : il collecte des informations sur lui et son environnement grĂące Ă une dizaine dâappareils Ă©lectroniques quâil porte constamment sur lui : une camĂ©ra Narrative Clip qui prend une photo toutes les 5 secondes, un iPhone5S pour la communication de tous les jours et consulter ses applications de « health tracking », un Lumo Black pour lâalerter sâil prend une mauvaise posture, un Moto X phone qui lui permet de donner des ordres vocalement, une smartwatch Pebble, un Wahoo Blue HR pour suivre son rythme cardiaque, un BodyMedia Fit pour mesurer si son corps est suffisamment reposĂ©, un Fitbit, des Google Glass pour mieux filtrer les alertes importantes avec lâapplication Zapier, un Jawbone Up pour tracer ses activitĂ©s lorsquâil est au volant et enfin, un Pulse oximeter pour mesurer la saturation dâoxygĂšne dans le sang.13 autres appareils sont installĂ©s dans sa maison et sa voiture. Il trace Ă©galement virtuellement toute son activitĂ© en ligne. LâexhaustivitĂ© de ces enregistrements est un effort pour mieux comprendre les mĂ©canismes de son comportement et lui permettre de se concentrer sur dâautres sujets et vivre plus tranquillement. Son projet a commencĂ© il y a de ça 5 ans, lorsquâil a commencĂ© Ă archiver ses tweets. Il nâĂ©tait alors pas possible de les retrouver aussi facilement depuis lâoutil de recherche Twitter. Il souhaitait les collecter afin dâen faire une sorte de journal. En parallĂšle, il commença Ă©galement Ă reporter ses statuts Facebook sur des fichiers Excel. Sâen est suivi « un effet domino », explique-t-il dans une interview pour Bloomberg. Il chercha tous les appareils susceptibles de lâaider Ă quantifier son activitĂ©. Depuis, il centralise toutes les donnĂ©es tracĂ©es sur Google agenda, ce qui lui permet de les rechercher facilement. Tout ce que ses capteurs tracent (tempĂ©rature, activitĂ© physique, sommeilâŠ) et tout ce quâil fait en ligne (photos, emails, achats) est envoyĂ© sur le calendrier virtuel avec une Ă©tiquette et un code couleur associĂ©s et dĂ©finis parmi une liste de 10 thĂšmes (santĂ©, loisir, environnement, social media, savoir, travail, voyage, opinion, crĂ©ation de contenu, argent et spirituel). Le rĂ©sultat est un assemblage multicolore qui fourmille dâinformations et qui selon Chris Dancy renferme un nombre impressionnant de corrĂ©lations inattendues et lui permet ainsi de mieux comprendre son corps et amĂ©liorer son activitĂ©.
Steve Mann, "le pĂšre des wearable technologies"
Chris Dancy, connu actuellement pour ĂȘtre lâhomme le plus connectĂ© du monde, nâest pourtant pas le seul reprĂ©sentant de ceux qui se font dorĂ©navant appeler les « lifeloggers ». Steve Mann, professeur Ă lâUniversitĂ© de Toronto en ingĂ©nierie Ă©lectronique et informatique est considĂ©rĂ© comme « le pĂšre du wearable computing », technologies portatives. Il commença en 1980 avec une invention appelĂ©e « Digital Eye Glass », un oeil de verre numĂ©rique pour aider ses porteurs Ă amĂ©liorer leur vue. En captant les diffĂ©rentes densitĂ©s lumineuses, la lunette permet de rendre visible ce qui pourrait, Ă lâĆil nu, ĂȘtre considĂ©rĂ© comme trop sombre ou trop Ă©blouissant. Steve Mann appelle ce mĂ©canisme « augmediated reality », la rĂ©alitĂ© augmentĂ©e mĂ©diĂ©e. Un jour, ce dernier attira lâattention de policiers pensant quâil prenait des photos avec ses lunettes Ă©lectroniques, chose impossible en 1981, du fait de la capacitĂ© de stockage insuffisante : 64k de RAM, soit Ă peine assez pour une seconde de vidĂ©o. Ces policiers lui donnĂšrent alors lâidĂ©e de la « veillance » car les seuls endroits oĂč porter son invention semblait poser problĂšme Ă©tait ceux dotĂ©s de camĂ©ra de surveillance. En opposition Ă ces dispositifs de « surveillance », câest-Ă -dire « regarder du dessus », il considĂ©ra son invention comme un dispositif de « sousveillance », soit « regarder dâen dessous ». Tandis que lâapparition des camĂ©ras de surveillance Ă©tait croissante, ces derniĂšres se trouvaient de plus en plus associĂ©es aux instances de la haute autoritĂ©. En opposition, lâinvention de Steve Mann devenait un objet de contre pouvoir, permettant Ă ses utilisateurs, de âsous-veillerâ Ă lâĂ©chelle individuelle. Depuis 1992, Steve Mann est membre du MIT Media Lab oĂč il dĂ©veloppe des appareils portatifs connectĂ©s et gĂ©nĂ©ralement dotĂ©s dâun systĂšme dâenregistrement photo ou vidĂ©o. Selon lui, ces petits appareils portatifs font partie du registre du âlifegloggingâ, soit la rencontre entre les termes Cyborglog et Weblog. Le premier fait rĂ©fĂ©rence aux machines tandis que le second, plus connu sous le nom de âblogâ, fait rĂ©fĂ©rence aux contenus Ă©crits par des utilisateurs. Ainsi, entre ces deux notions se trouve celle du âlifegloggingâ, câest-Ă -dire des informations personnelles publiĂ©es depuis des appareils portatifs et parfois de maniĂšre automatique. Steve Mann inspire aujourdâhui les entreprises dĂ©sireuses de sâapproprier le marchĂ© des wearable devices. On peut citer notamment les Google Glass dĂ©veloppĂ©es dans le Google X Lab ou encore le Narrative Clip.Â
Gordon Bell, cobaye pour MyLifeBits
Microsoft est dâailleurs allĂ© plus loin que la simple industrialisation de ces objets. Lâentreprise a initiĂ© un programme de recherche appelĂ© MyLifeBits. LâamĂ©ricain Gordon Bell, ingĂ©nieur et chercheur en informatique, leur sert actuellement de cobaye en enregistrant tout ce qui constitue son quotidien Ă lâaide dâun appareil photo quâil porte constamment sur lui. Le tout est ensuite conservĂ© sur disque dur (emails, livres quâil a lus, conversations tĂ©lĂ©phoniques). Lâobjectif de ce projet est de pouvoir organiser Ă terme lâensemble des donnĂ©es collectĂ©es pour constituer une mĂ©moire amĂ©liorĂ©e et ainsi pouvoir accĂ©der facilement Ă ses souvenirs ou en tout cas retrouver les activitĂ©s effectuĂ©es Ă un moment prĂ©cis de sa vie. Gordon Bell est Ă lâorigine du terme âlifeloggingâ quâil considĂšre aussi comme un type de âe-mĂ©moireâ. Selon lui, il est important de distinguer la publication volontaire de donnĂ©es sur les rĂ©seaux numĂ©riques (âlifebloggingâ) et le âlifeloggingâ qui consiste Ă enregistrer sa vie de maniĂšre automatisĂ©e pour ensuite la stocker sur des supports numĂ©riques. On retrouve ainsi une rĂ©flexion similaire Ă celle de Steve Mann. Dans son ouvrage Total Recall, How the e-Memory Revolution Will Change Everything, co-Ă©crit avec son collĂšgue Jim Gemmel, il raconte la genĂšse de la numĂ©risation de sa vie.
« La numĂ©risation de mes ouvrages mÊŒa vraiment enthousiasmĂ© et mÊŒa donnĂ© envie de scanner davantage. Je mÊŒy suis dÊŒabord mis tout seul pour voir ce que lÊŒopĂ©ration avait dÊŒintĂ©ressant et dÊŒutile. JÊŒai ainsi scannĂ© une partie de ma correspondance, quelques brevets dÊŒinvention, et une centaine dÊŒarticles. [...] Pourquoi mÊŒarrĂȘter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas utiliser tous les tĂ©raoctets dont je disposais pour stocker absolument tout ? Non seulement mes livres, mes articles et mes mails, mais aussi mes diaporamas, mes brochures, mes bulletins de santĂ©, mes interviews, mes photographies, mes disques et mes films â bref, toutes les donnĂ©es de ma vie ?»Â
Une fois ce travail de numĂ©risation dâautres supports effectuĂ©, Gordon Bell dĂ©cide de passer Ă lâĂ©tape supĂ©rieure : celle dâenregistrer ce quâil vit en direct. Câest alors quâest nĂ© le programme MyLifeBits. Son objectif principal, tel quâexpliquĂ© dans son ouvrage, est de se constituer une mĂ©moire numĂ©rique, une âe-mĂ©moireâ qui puisse servir Ă lâhomme dâextension pour complĂ©ter sa âbio-mĂ©moireâ. En alliant ces deux entitĂ©s, son souhait est dâaboutir Ă une mĂ©moire infaillible. En plus dâĂȘtre un projet de recherche appuyĂ© par Microsoft, MyLifeBits est aussi un logiciel en construction et dont la commercialisation devrait avoir lieu au mois de septembre 2014. DĂ©veloppĂ© par Jim Gemmel et Roger Lueder, ce logiciel est pensĂ© pour faciliter les annotations et les enregistrements de son activitĂ© en ligne.
Un projet largement inspirĂ© par les recherches du scientifique Vannevar Bush, qui en 1945, dĂ©crivit un ordinateur analogique dans lâarticle As We May Think dans la revue The Atlantic Monthly : le Memex. Son nom trouve son origine dans la contraction des termes Dememory Extender, soit âgonfleur de mĂ©moireâ. Dans son article, le chercheur imagine un bureau Ă©lectronique reliĂ© Ă une bibliothĂšque Ă partir de laquelle il est possible de projeter des films ou dâafficher le contenu des livres. LâintĂ©rĂȘt dâune telle invention rĂ©side dans le fait quâelle rĂ©fĂ©rence automatiquement les diffĂ©rents mĂ©dias et les relie entre eux. Une vision avant-gardiste qui a Ă©galement influencĂ© les pionniers de lâinformatique comme Douglas Engelbart et Ted Nelson, inventeurs de lâhypertexte ou encore Ted Nelson Ă qui lâon doit le World Wide Web.
Narrative Clip, ce petit appareil portatif prenant une photo toutes les minutes a rĂ©alisĂ© un court-mĂ©trage sur cette tendance quâest le lifelogging, interrogeant des personnalitĂ©s telles que Steve Mann pour en savoir plus sur ce phĂ©nomĂšne.
Sources : Le Monde, Bloomberg