Tolérance mutuelle et laïcité, ou la tension entre féminismes héritiers du libéralisme classique
Contexte et problématique
Le 10 septembre 2013, le ministre responsable des Institutions dĂ©mocratiques et de la Participation citoyenne, Bernard Drainville, rĂ©vĂšle le contenu dâun projet de charte proposĂ© par le Parti QuĂ©bĂ©cois. Cette Charte des valeurs quĂ©bĂ©coises adresse les questions de la laĂŻcitĂ© et des accommodements religieux. Parmi les cinq propositions mises de lâavant, lâune restreint considĂ©rablement lâaffichage de symboles dâappartenance religieuse au sein du personnel dâĂtat. La Charte propose dâinterdire au personnel dâĂtat le port de la kippa juive, du turban sikh, du voile musulman, du col romain catholique et autres « signes religieux ostentatoires » dĂ©passant les quelques centimĂštres. Lâensemble du personnel dâĂtat est visĂ©, câest-Ă -dire toutes les personnes dont la fonction relĂšve du gouvernement[1]. Pourquoi ? Afin que ces employĂ©s et employĂ©es reflĂštent la neutralitĂ© et la laĂŻcitĂ© de lâĂtat, autant visuellement que par leurs gestes[2]. Puisque cette proposition affecte principalement les quĂ©bĂ©coises musulmanes portant le voile, nous nous intĂ©resserons Ă cet Ă©lĂ©ment de controverse soulevĂ© par la Charte.
Afin de comprendre cette polĂ©mique, nous ferons appel aux propos de John Locke (1632-1704), penseur libĂ©ral de lâEnlightenment. Nous nous intĂ©resserons Ă un extrait de sa Lettre sur la tolĂ©rance, « Distinguer entre les affaires de la CitĂ© et celles de la religion », pour sa description de certains Ă©lĂ©ments-charniĂšre dans la pensĂ©e libĂ©rale classique. Nous chercherons Ă voir comment deux discours politiques modernes sâinspirent dâĂ©lĂ©ments proposĂ©s par Locke pour justifier des postures antagoniques quant au port du voile chez les employĂ©es dâĂtat de confession musulmane au QuĂ©bec. Nous souhaitons montrer les dĂ©clinaisons possibles dâarguments invoquant les principes fondateurs de la dĂ©mocratie â la libertĂ© et lâĂ©galitĂ© â afin de souligner la nĂ©cessitĂ© de demeurer critiques.
Pour comprendre la relation au voile musulman dans le contexte de la Charte des valeurs, nous dĂ©taillerons le discours des deux principales organisations fĂ©ministes quĂ©bĂ©coises quant au port de signes religieux ostentatoires dans la fonction publique. Nous analyserons les propos tenus par la FĂ©dĂ©ration des femmes du QuĂ©bec (FFQ) dans le document La laĂŻcité : un moyen de lutter contre les fondamentalismes religieux, ainsi que les idĂ©es vĂ©hiculĂ©es par le Conseil du statut de la femme (CSF) dans Avis â Affirmer la laĂŻcitĂ©, un pas de plus vers lâĂ©galitĂ© rĂ©elle entre les femmes et les hommes. Alors que ces deux organisations[3] retiennent des Ă©crits de Locke les constats fondamentaux de la sĂ©paration entre lâĂtat et les institutions religieuses, de la protection des libertĂ©s de conscience et de religion et de la neutralitĂ© de lâĂtat[4], elles sâinspirent de ces considĂ©rations pour proposer, dâune part, la tolĂ©rance religieuse mutuelle et, dâautre part, la laĂŻcitĂ© fermĂ©e, soit deux postures antinomiques. Partant de la pensĂ©e de Locke, nous soulignerons donc les interprĂ©tations dissemblables de ce que constitue la neutralitĂ© du personnel dâĂtat selon la FFQ et le CSF, ainsi que leurs conceptions antithĂ©tiques quant au rĂŽle de lâĂtat dans la gestion de la diversitĂ© religieuse. Nous verrons, enfin, comment le discours du CSF sur lâĂ©galitĂ© des genres sert Ă dĂ©finir le « nous » et le « non-nous », les Ă©lĂ©ments constitutifs de lâidentitĂ© nationale quĂ©bĂ©coise.
1. La neutralitĂ© du personnel dâĂtat
Pour Locke, le magistrat, câest-Ă -dire la personne Ă©lue exerçant des fonctions lĂ©gislatives, exĂ©cutives ou judiciaires, doit sâefforcer de distinguer sa vie privĂ©e de sa fonction. Ainsi, lâappartenance religieuse du magistrat ne doit avoir aucune incidence sur ses fonctions, ni allouer de pouvoirs Ă son Ăglise[5]. Si la FFQ et le CSF sâentendent sur lâimpĂ©ratif de neutralitĂ© du personnel dâĂtat mis de lâavant par Locke, ces organismes parviennent Ă des conclusions diffĂ©rentes quant Ă lâappareillage de cette impartialitĂ©.
La posture de la FFQ reflĂšte un passage oĂč Locke postule ceci : « Câest pourquoi la paix, lâĂ©quitĂ© et lâamitiĂ© doivent ĂȘtre toujours cultivĂ©es sans privilĂšge et dans un esprit dâĂ©galitĂ©, entre les diverses Ăglises, tout comme entre de simples particuliers[6]. » Le respect des croyances dâautrui devrait mener Ă une indiffĂ©rence mutuelle entre membres de diffĂ©rentes institutions religieuses, de maniĂšre Ă ce que lâĂtat nâen privilĂ©gie aucune. Ainsi, la FFQ dĂ©fend une « tolĂ©rance religieuse mutuelle », dans les mots de Locke, au sein de la fonction publique : les employĂ©s et employĂ©es dâĂtat doivent demeurer neutres dans leurs actes et Ă©viter le prosĂ©lytisme. Pour la FFQ, les signes religieux ne doivent pas ĂȘtre interdits dans la fonction publique et parapublique[7], puisquâune « croix, une kippa ou un foulard nâempĂȘche personne dâagir avec discernement et professionnalisme. Le fait de ne pas porter un signe religieux nâest dâailleurs pas garant de la neutralitĂ© de lâemployĂ©e des services publics[8]. » Dâailleurs, la FFQ considĂšre quâune interdiction exclusive des signes religieux ostentatoires constitue une discrimination des religions minoritaires et un avantage pour les personnes catholiques ou athĂ©es[9].
En ce qui concerne le port du voile, la FFQ sâen remet au jugement des femmes musulmanes, puisquâelles sont en mesure de « dĂ©cider pour elles-mĂȘmes de leur appartenance ou non Ă une religion et le degrĂ© avec lequel elles appliquent ou non les codes religieux[10]. » Le fait de leur interdire le port du voile enlĂšverait Ă ces femmes leurs libertĂ©s de conscience, dâexpression et de religion, tout en les plaçant devant un « dilemme insoluble », Ă savoir le choix entre un symbole identitaire et leur emploi. Or, pour la FFQ, lâindĂ©pendance financiĂšre est la premiĂšre Ă©tape vers lâintĂ©gration des femmes immigrantes ou racisĂ©es au sein de la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coise ; en ce sens, il faut veiller Ă ne pas Ă©riger davantage dâobstacles socio-Ă©conomiques entre les femmes et leur autonomie. La promotion de lâĂ©galitĂ© entre hommes et femmes permet de conclure quâil ne faut pas interdire le port du voile[11], ni lâobliger[12].
Au contraire, le CSF propose une laĂŻcitĂ© fermĂ©e autant pour lâĂtat que pour son personnel, câest-Ă -dire une interdiction totale des signes religieux afin que les fonctionnaires demeurent neutres visuellement et activement. Selon le CSF, la neutralitĂ© dâactes ne suffit pas, puisque chaque signe religieux possĂšde une histoire et transmet un message auquel la collectivitĂ© attribue un sens particulier, indĂ©pendamment du sens quây confĂšre lâindividu en soi. Le voile, sâil peut ĂȘtre portĂ© par choix libre, demeure un symbole de soumission de la femme musulmane Ă lâhomme musulman dans lâimaginaire collectif. Le CSF affirme donc que « le voile heurte le principe de lâĂ©galitĂ© entre les sexes, puisquâil reprĂ©sente une conception restrictive de la pudeur qui sâapplique aux femmes et pas aux hommes. [âŠ] Il symbolise aussi un premier pas pour imposer la sĂ©grĂ©gation sexuelle et lâexclusion des femmes du domaine public[13]. » Ainsi, le voile, signe dâoppression des musulmanes, doit ĂȘtre aboli dans la fonction publique afin de promouvoir lâĂ©galitĂ© des sexes et par solidaritĂ© avec les femmes musulmanes luttant contre le patriarcat ailleurs dans le monde. Cette interdiction offrirait un vĂ©ritable choix aux musulmanes souhaitant sâĂ©manciper : en intĂ©grant la fonction publique, elles auraient la possibilitĂ© rĂ©elle de se libĂ©rer des pressions culturelles[14].
La FFQ rĂ©plique ainsi : le choix de porter le voile constitue-t-il un faux choix ?La FFQ refuse « ce discours qui alimente lâimpression que les femmes musulmanes ont besoin dâĂȘtre sauvĂ©es[15]et[16]. » Pour la FFQ, il revient aux femmes musulmanes elles-mĂȘmes de juger de leurs comportements et de gĂ©rer leur Ă©mancipation. Les femmes occidentales ont un devoir de solidaritĂ©, mais elles doivent respecter les choix individuels et collectifs des femmes concernĂ©es. Les femmes quĂ©bĂ©coises et les personnes noires ont bien luttĂ© pour leurs droits Ă leur maniĂšre le siĂšcle dernier ; les hommes et les personnes blanches, bien que solidaires, nâavaient pas Ă mener ces mouvements de libĂ©ration respectifs. Pourquoi serait-ce diffĂ©rent pour les femmes musulmanes[17] ?
Ă tout prendre, la FFQ et le CSF dĂ©fendent lâĂ©galitĂ© entre les sexes ainsi que la neutralitĂ© du personnel dâĂtat. Or, ces organisations prĂ©sentent des visions conflictuelles des modes dâarticulation de cette prĂ©misse, ce qui engendre un dĂ©saccord quant Ă lâadministration de la pluralitĂ© confessionnelle par lâĂtat.
2. Le rĂŽle de lâĂtat dans la gestion de la diversitĂ© religieuse
Locke dĂ©crit lâĂtat comme Ă©tant lâinstitution gardienne des « biens civils », ou de « la vie, la libertĂ©, lâintĂ©gritĂ© du corps [âŠ], la possession de biens extĂ©rieurs tels que sont les terres, lâargent, les meubles[18]. » Dans le mĂȘme ordre dâidĂ©e, les sociologues Ălisabeth Campos et Jean-Guy Vaillancourt soulignent que lâĂtat se doit de protĂ©ger la libertĂ© religieuse et de prĂ©venir les « comportements indĂ©sirables, susceptibles de porter atteinte au bien-ĂȘtre des individus et Ă la sĂ©curitĂ© de la sociĂ©tĂ©[19]. » Afin dâexercer cette fonction, lâĂtat quĂ©bĂ©cois emploie, entre autres, les « accommodements raisonnables »[20], qui consistent Ă contraindre « les entreprises et les institutions dâaccommoder, dans des limites raisonnables, les individus susceptibles dâĂȘtre discriminĂ©s[21]. » Voyons ce quâen disent la FFQ et le CSF.
Pour le FFQ, lâĂtat nâa aucun droit de sâingĂ©rer dans la libertĂ© de conscience et de religion dâune femme musulmane en lui prĂ©sentant un « dilemme insoluble » entre le port du voile et son emploi, comme le ferait la Charte des valeurs quĂ©bĂ©coises. LâĂtat doit donc accommoder ces femmes et leur permettre de porter le voile, sans quoi il y a atteinte aux biens civils que constituent la libertĂ© religieuse et lâautonomie financiĂšre[22]. Au contraire, le CSF affirme que lâĂtat doit refuser lâaccommodement religieux aux femmes musulmanes voilĂ©es, puisque ce voile est un mĂ©canisme dâoppression, donc une atteinte aux biens civils de ces femmes. LâĂtat, de par sa fonction de protection des biens civils, doit intervenir auprĂšs de ces femmes dont la libertĂ© est menacĂ©e par leurs pĂšres ou leurs maris[23]. Pourtant, selon la FFQ, le discours du CSF quant Ă lâĂ©galitĂ© homme-femme engendre, entre autres, une sĂ©grĂ©gation entre le « nous » canadien-français et le « non-nous » racisĂ©.
3. Constitution dâune identitĂ© nationale au nom de lâĂ©galitĂ© des sexes
Selon la FFQ, le discours de la CSF perpĂštre un mythe selon lequel lâĂ©galitĂ© entre hommes et femmes serait atteinte au QuĂ©bec et que les immigrants et immigrantes menaceraient cet Ă©tat en raison de pratiques violentes et sexistes comme les crimes dâhonneur. Or, lâĂ©galitĂ© nâest pas atteinte, et cette idĂ©e que les immigrants dĂ©tiennent le monopole de la violence faite aux femmes constitue une gĂ©nĂ©ralisation sensationnaliste de cas marginaux et non-reprĂ©sentatifs de la communautĂ© musulmane. Ainsi, le CSF utilise une prĂ©sentation stĂ©rĂ©otypĂ©e dâhommes musulmans oppresseurs, barbares, violents et fondamentalistes afin de crier Ă lâinĂ©galitĂ© des sexes, pour ensuite exclure la communautĂ© islamique dans son ensemble en lui refusant les accommodements religieux. Toujours selon la FFQ, cela constitue une « instrumentalisation du fĂ©minisme pour justifier lâintolĂ©rance voire la xĂ©nophobie[24]. » Face Ă ce constat, « la FFQ dĂ©nonce activement les discours qui instrumentalisent un principe noble comme le droit des femmes Ă lâĂ©galitĂ© pour faire la promotion dâidĂ©es politiques qui renforce (sic) lâexclusion et la division sociale[25]. » Si le discours du CSF divise la sociĂ©tĂ©, selon la FFQ, il permet dâĂ©tablir une distinction entre le « nous » inclus et le « non-nous » exclus. Voyons ce quâen dit la sociologue Sirma Bilge.
Selon Bilge, le discours du CSF portant sur lâĂ©galitĂ© de genre sert Ă patrouiller les frontiĂšres[26] entre ce qui appartient au « nous » et au « non-nous » afin de cerner lâidentitĂ© du groupe dominant, les QuĂ©bĂ©cois et QuĂ©bĂ©coises dâorigine canadienne-française, Ă des fins de « production de la nation quĂ©bĂ©coise[27]. » Plus prĂ©cisĂ©ment,
Ce phĂ©nomĂšne implique, dans le contexte oĂč le discours de lâĂ©galitĂ© de genre est employĂ© de maniĂšre tendancieuse, des pratiques symboliques qui dĂ©prĂ©cient les relations de genre et les relations intergĂ©nĂ©rationnelles associĂ©es aux groupes minoritaires, par exemple en ravalant leurs conceptions et normes sur la fĂ©minitĂ©, la masculinitĂ©, le mariage ou la sexualitĂ©, au rang dâarchaĂŻsmes ou de pathologies (marquĂ©s par la dĂ©pravation, la violence, la soumission, etc.). La patrouille de frontiĂšres implique Ă©galement des pratiques matĂ©rielles, comme le profilage racial/culturel intervenant dans la dĂ©finition et lâapplication des politiques en matiĂšre dâimmigration et dâintĂ©gration[28].
Par exemple, le stĂ©rĂ©otype selon lequel les hommes musulmans sont de violents patriarches dysfonctionnels et les femmes musulmanes sont victimes de leur culture fait passer dans le sens commun lâimage dâune communautĂ© barbare, arriĂ©rĂ©e et inĂ©galitaire, ce qui dĂ©lĂ©gitime ses demandes dâaccommodements raisonnables. DĂšs lors, lâĂ©galitĂ© de genre et lâaccommodement multiculturel sont prĂ©sentĂ©s comme deux projets politiques antagoniques[29].
De surcroĂźt, cette patrouille des frontiĂšres entre le « nous » canadien-français et le « non-nous » musulman consolide lâidĂ©e selon laquelle les Canadiens français se dĂ©finissent par leurs valeurs universelles et neutres dâautonomie, de libertĂ© individuelle, de rationalitĂ©, alors que les minoritĂ©s ethniques prĂ©sentent des particularitĂ©s culturelles opprimantes pour lâindividu, irrationnelles et non-reprĂ©sentatives de la majoritĂ©. En ce sens, le stĂ©rĂ©otype islamo-mĂ©prisant renforce lâidentitĂ© canadienne-française et favorise la construction dâun QuĂ©bec souverain[30].
Selon Birge, trois Ă©lĂ©ments du discours servent Ă prĂ©senter les accommodements religieux et lâĂ©galitĂ© entre les sexes comme Ă©tant inconciliables, ce qui engendre une solidification de lâidentitĂ© canadienne-française. Lâon retrouve ces Ă©lĂ©ments dans lâargumentaire du CSF. Dâabord, le refus des accommodements religieux invoque lâargument de « notre propre passĂ© dâoppression religieuse[31] » en tant que peuple soumis Ă lâĂglise catholique, soulignant lâimportance de ne pas « rĂ©gresser ». Le CSF dĂ©die la section « Avant la RĂ©volution tranquille » Ă ce thĂšme, en dĂ©crivant extensivement la mainmise du clergĂ© sur lâĂ©ducation ainsi que son oppression des femmes de lâĂ©poque[32]. Dâautre part, le refus dâaccommoder les minoritĂ©s religieuses au nom de lâĂ©galitĂ© de genre passe par lâargument des « luttes fĂ©ministes que nous avons menĂ©es[33] » ; il ne faudrait surtout pas perdre des droits acquis en protĂ©geant des communautĂ©s aux attitudes prĂ©modernes. Le CSF consacre la section « la RĂ©volution tranquille et la marche des femmes vers lâĂ©galité » Ă cette idĂ©e[34].
LâĂ©lĂ©ment final Ă©voquĂ© par Bilge postule que lâaccommodement de communautĂ©s exerçant des pratiques inĂ©galitaires « va Ă lâencontre de nos valeurs occidentales/nationales modernes[35] ». Câest ici que se cristallise le « nous » et le « non-nous », lâidentitĂ© nationale quĂ©bĂ©coise. Ainsi, le CSF se prononce contre la laĂŻcitĂ© ouverte et le multiculturalisme promus par les accommodements religieux. En plus de promouvoir une inĂ©galitĂ© entre les sexes, ces mesures mettent en emphase les diffĂ©rences culturelles, ce qui fragmente le groupe et nuit Ă la constitution dâun QuĂ©bec souverain. Ces mesures anti-cohĂ©sives « font en sorte que le QuĂ©bec sâefface devant lâautre, soi-disant pour lâaccueillir[36] » et « demande[nt] Ă la sociĂ©tĂ© majoritaire de sâaccommoder et de tolĂ©rer les multiples manifestations ethniques, culturelles et religieuses au sein des institutions Ă©tatiques[37]. » On comprend que la seule identitĂ© acceptable dans les institutions publiques est celle dâune neutralitĂ© universelle incarnĂ©e par le « nous, quĂ©bĂ©cois de souche », dâoĂč la nĂ©cessitĂ© dâabolir les signes religieux ostentatoires ayant prĂ©alablement Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s comme autant de symboles dâoppression, des femmes en particulier.
Dans la logique du CSF, pour toutes ces raisons renvoyant officiellement Ă la protection de lâĂ©galitĂ© entre les sexes et officieusement Ă la dĂ©fense du « nous » canadien-français, les accommodements raisonnables de nature religieuse doivent ĂȘtre refusĂ©s. Câest pourquoi la FFQ conclut son document en critiquant cet argumentaire :
Refusant la construction dâune sociĂ©tĂ© entre des "Nous" de souches et des "Eux", immigrantEs, la FFQ favorise la construction dâun projet de sociĂ©tĂ© autour de valeurs communes comme lâĂ©galitĂ©, la justice, la solidaritĂ©, la paix et la libertĂ©. Ceci implique un effort de la sociĂ©tĂ© pour contrer la discrimination afin que tout le monde puisse accĂ©der aux mĂȘmes droits[38].
La FFQ sâinsurge contre la patrouille des frontiĂšres construite en invoquant lâĂ©galitĂ© de genre, telle que pratiquĂ©e par le CSF.
GrĂące Ă la pensĂ©e de John Locke, nous avons constatĂ© en premier lieu que la FĂ©dĂ©ration des femmes du QuĂ©bec et le Conseil du statut de la femme sâinspirent de lâimpĂ©ratif de neutralitĂ© de lâĂtat et de la promotion de lâĂ©galitĂ© des sexes pour dĂ©fendre des postures conflictuelles : la tolĂ©rance religieuse mutuelle respectant le port de signes religieux chez le personnel dâĂtat, contre la laĂŻcitĂ© fermĂ©e interdisant de tels symboles. Dans un second temps, ayant dĂ©fini la fonction de lâĂtat grĂące aux mots de Locke, nous avons montrĂ© comment ces deux organisations parviennent Ă des conceptions opposĂ©es de la maniĂšre dont le gouvernement devrait administrer la diversitĂ© religieuse, notamment en ce qui concerne le port du voile chez les femmes musulmanes. Finalement, nous avons dĂ©crit comment le discours du CSF en matiĂšre dâĂ©galitĂ© des sexes et de libertĂ© religieuse mĂšne Ă une rupture entre le « nous » constitutif de la nation quĂ©bĂ©coise et le « non-nous » Ă©vincĂ© de ce projet.
Les Ă©carts fonciers entre deux maniĂšres de penser les fĂ©minismes remettent en perspective la nĂ©cessitĂ© de demeurer critiques face Ă la controverse sur le port du voile islamique. Or, les explications fournies par Bilge quant Ă la patrouille des frontiĂšres cristallisĂ©e par le discours sur lâĂ©galitĂ© des sexes ne suffisent pas pour comprendre la tendance au mĂ©pris du voile musulman au QuĂ©bec. Lâauteure soulĂšve un questionnement additionnel : le port du voile est-il rĂ©ellement critiquĂ© pour son lien avec la religion musulmane et pour son rĂŽle supposĂ©ment asservissant, ou parce quâil soustrait les femmes du regard masculin hĂ©tĂ©ronormatif et constitutif de lâidentitĂ© de genre en Occident[39] ?
Bilge, Sirma (2010). « "... alors que nous, QuĂ©bĂ©cois, nos femmes sont Ă©gales Ă nous et nous les aimons ainsi" : la patrouille des frontiĂšres au nom de lâĂ©galitĂ© de genre dans une "nation" en quĂȘte de souverainetĂ© », Sociologie et sociĂ©tĂ©s, vol. 42, n°1, p. 197-226.
Campos, Ălisabeth, et Jean-Guy Vaillancourt (2006). « La rĂ©gulation de la diversitĂ© et de lâextrĂ©misme religieux au Canada », Sociologie et sociĂ©tĂ©s, vol. 38, n°1, p. 113-137.
Conseil du statut de la femme (2011). Avis â Affirmer la laĂŻcitĂ©, un pas de plus vers lâĂ©galitĂ© rĂ©elle entre les femmes et les hommes, [en ligne], http://www.csf.gouv.qc.ca/modules/fichierspublications/fichier-29-1409.pdf (page consultĂ©e le 26 septembre 2013), 161 p.
Dumont, Micheline (2013). La laïcité et les droits des femmes. Réflexions critiques, conférence donnée à la Libraire Paulines à Montréal, le 19 septembre 2013, [en ligne], http://www.lautreparole.org/articles/1592 (page consultée le 26 septembre 2013).
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Laïcité féministe (2013). Laïcité féministe, [en ligne], http://laicitefeministe.com (page consultée le 30 septembre 2013).
Locke, John (1689). « Distinguer entre les affaires de la cité et celles de la religion » dans Pierre Manent (éd.), Les libéraux, Paris, Gallimard, p. 68-87.
[1] Services policiers, garderie, enseignement, santĂ©, municipalitĂ©s, transport en commun, systĂšme de justiceâŠ
[2] Gouvernement du Québec (2013). Nos valeurs, [en ligne], www.nosvaleurs.gouv.qc.ca (site consulté le 28 septembre 2013).
[3] Si la FFQ est une organisation indĂ©pendante, le CSF est un organisme gouvernemental relevant directement du ministĂšre de la Condition fĂ©minine. LâĂ©tude de leurs discours respectifs offre donc une perspective extra- et infra-gouvernementale intĂ©ressante.
[4] Pour la sĂ©paration de lâĂglise et de lâĂtat, le respect de la libertĂ© de conscience et de religion et la neutralitĂ© dâĂtat, voir : John Locke (1689), « Distinguer entre les affaires de la citĂ© et celles de la religion » dans Pierre Manent (Ă©d.), Les libĂ©raux, Paris, Gallimard, p. 70-71 ; FĂ©dĂ©ration des femmes du QuĂ©bec (2013), La laĂŻcité : un moyen de lutter contre les fondamentalismes religieux. Mythes et rĂ©alitĂ©s Ă propos de la FFQ et la laĂŻcitĂ©, [en ligne], http://www.ffq.qc.ca/wp-content/uploads/2013/08/rapport_ laicite_web.pdf (page consultĂ©e le 26 septembre 2013), p. 5 ; Conseil du statut de la femme (2011), Avis â Affirmer la laĂŻcitĂ©, un pas de plus vers lâĂ©galitĂ© rĂ©elle entre les femmes et les hommes, [en ligne], http://www.csf.gouv.qc.ca/modules/fichiers publications/fichier-29-1409.pdf (page consultĂ©e le 26 septembre 2013), p. 56.
[5] John Locke, ibid., p. 70-71, 76.
[7] Ă lâexception des employĂ©s et employĂ©es dâĂtat exerçant une fonction spĂ©cifiquement coercitive (juges, policiers et policiĂšres, etc.).
[8] Fédération des femmes du Québec, ibid., p. 11.
[9] Laïcité féministe (2013). Laïcité féministe, [en ligne], http://laicitefeministe.com/enjeux (page consultée le 30 septembre 2013).
[10] Fédération des femmes du Québec, ibid., p. 10.
[11] Exception faite du voile intĂ©gral (burqa et niqab), puisquâil sâagit dâun obstacle Ă la communication selon la FFQ, en plus de relĂ©guer les femmes Ă une « citoyennetĂ© de seconde zone ».
[12] Fédération des femmes du Québec, ibid., p. 10-11.
[13] Conseil du statut de la femme, ibid., p. 100.
[15] Fédération des femmes du Québec, ibid., p. 12.
[16] Cette idĂ©e de libĂ©ration des femmes musulmanes par les femmes occidentales Ă©clairĂ©es, Ă©mancipĂ©es, rejoint lâimpĂ©rialisme occidental, hĂ©ritage de la pensĂ©e des LumiĂšres. Au nom de leur libĂ©ration de la tyrannie ou de lâignorance, lâOccident a colonisĂ© certains peuples afin de leur indiquer les voies de la Raison. Les deux discours font preuve dâune profonde incomprĂ©hension de lâaltĂ©ritĂ© culturelle. Annick Rouleau, notes prises dans le cours de Sociologie politique donnĂ© par FrĂ©dĂ©rick-Guillaume Dufour Ă lâautomne 2013, cours du 12 septembre 2013.
[18] John Locke, ibid., p. 69.
[19] Ălisabeth Campos et Jean-Guy Vaillancourt (2006), « La rĂ©gulation de la diversitĂ© et de lâextrĂ©misme religieux au Canada », Sociologie et sociĂ©tĂ©s, vol. 38, n°1, p. 117.
[21] Sirma Bilge, (2010), « "... alors que nous, QuĂ©bĂ©cois, nos femmes sont Ă©gales Ă nous et nous les aimons ainsi" : la patrouille des frontiĂšres au nom de lâĂ©galitĂ© de genre dans une "nation" en quĂȘte de souverainetĂ© », Sociologie et sociĂ©tĂ©s, vol. 42, n°1, p. 208.
[22] Fédération des femmes du Québec, ibid., p. 11.
[23] Conseil du statut de la femme, ibid., p. 99-102.
[24] Fédération des femmes du Québec, ibid., p. 14.
[26] Bilge emprunte lâexpression boundary patrolling Ă Lamont, M. et V. MolnĂĄr (2002), «The Study of Boundaries in the Social Sciences », Annual Review of Sociology, vol. 28, p. 167-195.
[27] Sirma Bilge, ibid., p. 201.
[32] Conseil du statut de la femme, ibid., p. 28-36.
[33] Sirma Bilge, ibid., p. 214.
[34] Conseil du statut de la femme, ibid., p. 36-43.
[35] Sirma Bilge, ibid., p. 218.
[36] Conseil du statut de la femme, ibid., p. 65.
[38] Fédération des femmes du Québec, ibid., p. 22.
[39] Sirma Bilge, ibid., p. 220.