āVie nueā du migrant, inclus Ć condition dāĆŖtre exclu
« Cette nouvelle forme de proscription leĢgale, distincte de celle des apatrides, est le produit historique reĢcent de politiques dāilleĢgalisation des migrants, dont on peut suivre, loi par loi, mesure par mesure, la progression dans la plupart des EĢtats du Nord depuis le deĢbut des anneĢes 1970. Cette nouvelle situation dāilleĢgaliteĢ des travailleurs immigreĢs tient au refus des EĢtats de leur accorder le droit de reĢsider et de travailler dans la leĢgaliteĢ. En meĢme temps que les conditions dāentreĢe et de seĢjour eĢtaient rendues plus restrictives, elles plongeĢrent un nombre croissant de travailleurs dans lāilleĢgaliteĢ.AĢ lāancienne et toujours active deĢmarcation selon la nationaliteĢ, sāest ainsi aujourdāhui superposeĢe une nouvelle ligne dāexclusion, qui sāeĢnonce deĢsormais au nom dāun principe de territorialiteĢ. En France, alors meĢme que les droits sociaux tendaient aĢ eĢtre reconnus aĢ tous les reĢsidents sans condition de nationaliteĢ, les autoriteĢs ont peu aĢ peu introduit un nouveau criteĢre de discrimination, celui de la reĢgulariteĢ du seĢjour. Cāest lāexemple de la creĢation dāun deĢlit sui generis, aux fins de lāexclusion leĢgale des migrants, censeĢs par laĢ eĢtre dissuadeĢs dāentrer sur un territoire qui leur refuse lāacceĢs aĢ des droits eĢleĢmentaires.
Or, bien que reĢputeĢs ne pas y eĢtre leĢgalement, les migrants se trouvent bel et bien sur le territoire ; ils y reĢsident physiquement et socialement. De sorte que le premier effet de cette exclusion leĢgale nāest pas de les faire disparaiĢtre, mais de suspendre pour eux toute une seĢrie de droits. On aboutit alors aĢ ce paradoxe que les mesures dāexclusion leĢgale des migrants sans-papiers, pourtant eĢnonceĢes au nom de la souveraineteĢ territoriale ont pour premier effet de produire sur le territoire des situations ouĢ le droit ne sāapplique plus, sur le mode dāenclaves ou de zones franches attacheĢes aĢ des individus devenus en quelque sorte extra-territoriaux. Cette situation opeĢre une rupture par rapport aĢ lāancien principe de la souveraineteĢ territoriale voulant que tout ce qui est sur le territoire soit du territoire, eĢtant donneĢ que reĢsider sur le territoire ne suffit plus aĢ eĢtre pleinement assujetti de facto au droit qui sāy applique. Exclure du droit ces reĢsidents de fait est contradictoire car cela eĢquivaut aĢ une suspension de la loi, suspension qui deĢcoule de la leĢgislation elle-meĢme. Ainsi, au preĢtexte de faire respecter une frontieĢre territoriale, on a creĢeĢ sur le territoire une frontieĢre leĢgale entre ceux qui peuvent eĢtre proteĢgeĢs par le droit et ceux qui ne le peuvent plus.
ReĢputeĢs non-existants alors quāils existent, les individus se voient deĢnier la reconnaissance juridique de leur insertion sociale reĢelle. Comme dans le cas du mort civil, qui eĢtait physiquement vivant mais leĢgalement mort, les relations quāils nouent ne peuvent demeurer quāinformelles. On retrouve un autre trait caracteĢristique de lāeĢtat de proscrit : lāinterdiction de porter assistance. Cāest le Ā« deĢlit de solidariteĢ Ā» : Ā« Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, faciliteĢ ou tenteĢ de faciliter lāentreĢe, la circulation ou le seĢjour irreĢguliers, dāun eĢtranger en France sera punie dāun emprisonnement de cinq ans et dāune amende de 30 000 euros. Ā» Outre la criminalisation de la solidariteĢ priveĢe, lāexclusion leĢgale sāeĢtend aussi aux prestations de lāEĢtat social. En France, ces dernieĢres anneĢes, les autoriteĢs ont multiplieĢ les projets de restriction de lāAide MeĢdicale dāEĢtat dont les personnes sans-papiers deĢpendent pour leur acceĢs aux soins. Sans parler du versant budgeĢtaire de la question, en pratique, Ā« lāintensification des interventions policieĢres pour arreĢter des sans-papiers les ameĢne aĢ ne plus faire les deĢmarches pour obtenir lāA.M.E. Les personnes ne font plus valoir leurs droits, de peur que cela ne deĢbouche sur une interpellation. Ā» De façon plus geĢneĢrale, comme lāexplique Amnesty International : Ā« Le fait quāils nāont aucun statut leĢgal signifie quāils sont souvent reĢticents ou inaptes aĢ faire valoir leurs droits relatifs au travail ou leurs autres droits humains. Ā»
La Ā« proposition 187 Ā», adopteĢe en 1994 en Californie avant dāeĢtre deĢclareĢe inconstitutionnelle, explicitait les principes philosophiques qui sous-tendent de telles politiques dāexclusion des droits fondamentaux. Afin de justifier lāexclusion des illegal aliens des services sociaux, de la santeĢ et de lāeĢducation, le preĢambule de ce texte invoquait le Ā« droit des citoyens aĢ la protection Ā» ā reĢinterpreĢteĢ comme droit aĢ la protection Ā« contre toute personne ou personnes entrant illeĢgalement dans le pays Ā». On retrouve ici la restriction nationaliste du concept de protection, dont jāai montreĢ quāelle constituait, depuis le milieu du XIXe sieĢcle, la base programmatique de la xeĢnophobie politique. LāacceĢs aĢ des droits inconditionnels se trouve ainsi de fait conditionneĢ aĢ lāarbitraire eĢtatique deĢfinissant la reĢgulariteĢ du seĢjour. Lāavertissement dāHannah Arendt doit eĢtre pris au seĢrieux : la restriction eĢtatique-nationale de lāacceĢs aux droits humains produit immanquablement des pheĢnomeĢnes dāexclusion mortifeĢre. LāilleĢgalisation ne fonctionne cependant pas comme une simple mesure dāexclusion. Comme le souligne Nicholas De Genova, elle a aussi et en meĢme temps une fonction dāinclusion paradoxale : lāexclusion leĢgale correspond aussi aĢ un Ā« processus actif dāinclusion par lāilleĢgalisation Ā». Ceci principalement au sens ouĢ lāexclusion leĢgale des travailleurs sans-papiers permet leur inclusion salariale dans des conditions dāextreĢme vulneĢrabiliteĢ. Exclus de la leĢgaliteĢ, ils se trouvent de ce fait meĢme inclus dans des formes dāexploitation particulieĢrement intensives : Ā« AĢ partir du moment ouĢ nous reconnaissons que les migrations sans-papier sont constitueĢes non pour les exclure mais bien au contraire pour les inclure socialement sous des conditions imposeĢes ou accrues et prolongeĢes de vulneĢrabiliteĢ, il nāest pas difficile de mesurer comment le fait dāavoir endureĢ plusieurs anneĢes dāilleĢgaliteĢ peut servir dāapprentissage disciplinaire dans la subordination de leur travail. Ā» La preĢcarisation par lāexclusion leĢgale sert de sas disciplinaire, de docilisation par lāinquieĢtude.
Rendre compte du fonctionnement du pouvoir contemporain dāilleĢgalisation neĢcessite ainsi de porter attention aĢ ce que Judith Butler appelle Ā« des modes complexes de gouvernementaliteĢ, difficilement reĢductibles aĢ des actes souverains Ā». Contrairement aĢ ce que laisse penser leur appellation, les deĢposseĢdeĢs juridiques contemporains ne sont pas seulement des Ā« sans Ā» : la privation nāeĢpuise pas leur deĢfinition. Exclus des modes juridiques dāappartenance, disqualifieĢs pour la citoyenneteĢ, ils sont en meĢme temps activement Ā« qualifieĢs Ā» pour la vie illeĢgale. Loin de retourner aĢ un eĢtat preĢ-politique, dāordre biologique, leurs existences sont activement produites, socialement satureĢes de pouvoir. Critiquant ici explicitement la theĢse dāAgamben, Butler fait valoir que les proscrits modernes ne sont pas releĢgueĢs aĢ la vie nue : ce ne sont pas Ā« des exemples indiffeĢrencieĢs de āvie nueā, mais des eĢtats de deĢpossession sous haute juridiction Ā».Ā Ā»
Une excellente synthĆØse de Chamayou, dans Les chasses Ć lāhomme















