Ăloge des vĂ©gĂ©tariens
La considĂ©ration est inactuelle, et pour une fois du moins, elle semble venir de nulle part. Jâai bien achetĂ© quelques paquets de tofu et commencĂ© Ă faire des recherches pour savoir comment lâapprĂȘter. Jâai bien eu quelques dĂ©bats avec des dĂ©fenseurs farouches du carnivorisme rĂ©cemment â mais jâai tellement de dĂ©bats sur tout rĂ©cemment quâils sont aussi vite disparus quâapparus.
Pourquoi, ce matin, ai-je envie dâĂ©crire sur le sujet? Et le sujet est bien celui que jâidentifie dans le titre : pas le vĂ©gĂ©tarisme, mais les vĂ©gĂ©tariens. Jâai envie de faire un Ă©loge de ces hommes et de ces femmes parce quâils sont des modĂšles de cohĂ©rence, câest-Ă -dire dâun respect profond de la pensĂ©e, qui fait quâon ne peut pas vivre indĂ©pendamment dâelle. Dans combien de contextes quotidiens entre-t-on en contact avec des gens qui disent penser une chose et qui agissent dâune façon qui prouve le contraire? On aurait envie de leur dire â moi, en tout cas, jâen ai envie â que tant quâĂ parler pour ne rien dire, il vaut aussi bien ne pas parler du tout. Parler sert Ă exprimer une idĂ©e, une conviction, une certitude. Ă lancer son caillou dans la mer de la rĂ©flexion humaine, pour voir ce qui peut sortir des ondes quâil y fait rouler. Mais lâĂ©cart entre votre parole et votre pensĂ©e indique que vous ne vous assumez pas assez pour dire ce que vous pensez vraiment. Principe idĂ©omoteur : lâaction rĂ©vĂšle mieux que la parole ce qui se trouve dans un cerveau. Vous pouvez avoir mille raisons de dire une chose. Vous nâavez quâune raison de faire une chose : parce que vous voulez la faire; parce quâelle dĂ©coule de votre certitude.
Et donc les vĂ©gĂ©tariens. La cohĂ©rence, ce nâest pas le lien entre la pensĂ©e et lâaction : ce lien-lĂ est inĂ©vitable. Câest le lien entre la pensĂ©e et la parole : le fait de sâassumer suffisamment, de ne pas avoir honte de soi, et dâaffirmer ses convictions. Que vous dit une personne qui se dit touchĂ©e par la souffrance animale, mais qui mange quand mĂȘme de la viande? Quâelle nâest pas touchĂ©e autant quâelle le dit. Tout est question de degrĂ© : on peut ĂȘtre touchĂ© un peu, beaucoup, passionnĂ©ment, et avoir des habitudes alimentaires qui correspondent. Un vĂ©gĂ©tarisme de principe peut aussi ĂȘtre un vĂ©gĂ©tarisme adaptĂ© aux goĂ»ts et aux rĂ©alitĂ©s quotidiennes â mĂȘme si on admirera toujours plus, et moi aussi, ceux qui sont assez sensibles Ă la cause pour dĂ©passer leurs goĂ»ts et modifier leurs rĂ©alitĂ©s quotidiennes. Dans tous les cas, si on prĂȘche la privation absolue et quâon mange quand mĂȘme de la viande, on dĂ©montre quâil y a une distance entre ce quâon croit et ce quâon clame Ă voix haute. Cette distance est ce quâil y a de plus nuisible Ă un dĂ©bat utile et productif â parce que si tout le monde sâentend pour dire quâil est mauvais de manger des animaux et quâon se retrouve au Steak frites pour cĂ©lĂ©brer lâaccord, rien nâa Ă©tĂ© fait au fond.
Le dĂ©bat politique est parsemĂ© de gens qui se disent de gauche pour mieux exiger de certains quâils cĂšdent leur argent Ă dâautres, mais qui ne sont pas prĂȘts Ă donner la moindre part de leur propre gĂąteau Ă des organismes dĂ©vouĂ©s Ă une panoplie dâactivitĂ©s qui amĂ©liorent concrĂštement le bien-ĂȘtre de certaines catĂ©gories de citoyens. Pourquoi? Le discours habituel : pas de charitĂ©, que de la justice. Ce que jâentends : parce quâon dit une chose, mais quâon en pense une autre. Combien dâapĂŽtres de la tolĂ©rance, de lâamour de la diffĂ©rence et de la diversitĂ©, de lâĂ©coute, de la considĂ©ration dâautrui, du respect, se ferment dĂšs quâon les heurte dans leurs certitudes, et tombent soit dans lâinsulte, soit dans lâindiffĂ©rence? Encore une fois : parce quâils nâont pas dit tout haut ce quâils pensaient vraiment, on nâa pas pu les convaincre de changer leurs idĂ©es. On a essayĂ© de bĂątir quelque chose de solide parce quâon croyait les fondations fortes; mais on rĂ©alise quâil nây a pas de fondation pour quoi que ce soit, et quâon a souvent, au final, argumentĂ© pour rien.
Et il y a les vĂ©gĂ©tariens. Ils ont une sensibilitĂ© pour les animaux, sur laquelle ils basent une thĂ©orie de la diminution de la souffrance animale par une alimentation humaine rĂ©flĂ©chie. Cette Ă©motion et cette intelligence se supportent mutuellement. Sur cette base Ă toute Ă©preuve, ils construisent leur vie, câest-Ă -dire leur pratique vĂ©gĂ©tarienne : lâintĂ©gration de la pensĂ©e dans le quotidien. Ils parlent, aussi. Ils prĂȘchent. Ils veulent convaincre. On le leur reproche. Pourquoi? Ils croient assez en leur vĂ©ritĂ© pour vouloir que les autres les rejoignent dans leur lumiĂšre. Il nây a rien de plus beau chez lâĂȘtre humain que cette dĂ©termination et cette force de volontĂ©. Pour moi, leur discours, leur argumentation, leur dĂ©sir de persuader ne sont que des continuations de leur cohĂ©rence par dâautres moyens. On nâest militant que quand on croit assez en ses idĂ©es pour penser que nâimporte qui aurait avantage Ă avoir les mĂȘmes. Ăvidemment, si on tombe dans le fanatisme, dans le blĂąme, dans la condamnation, on nuira Ă©ventuellement Ă ses propres idĂ©es. Mais il faut insister. Il faut porter le dĂ©bat partout, et profiter de toutes les circonstances pour se faire entendre. Aucune tribune nâest de trop pour lâesprit convaincu.
Ă mes amis vĂ©gĂ©tariens, Ă moi-mĂȘme dont jâespĂšre que la parole exprime toujours le plus clairement et le plus honnĂȘtement la pensĂ©e, et qui essaie sincĂšrement dâĂȘtre meilleur cuisinier pour devenir un vĂ©gĂ©tarien viable et fonctionnel, et Ă tous les autres enfin qui voudraient sây mettre, je lĂšve mon chapeau. Et Ă tous ceux qui se sont sentis atteints par mes critiques sur lâincohĂ©rence, sur la difficultĂ© Ă sâassumer, et sur la nĂ©cessitĂ© de le faire pour participer efficacement au dĂ©bat dâidĂ©es, je ne vous lĂšve pas mon chapeau, mais je vous tends un. Et sâil vous fait, mettez-le. Et si en le mettant vous avez lâidĂ©e de changer dâidĂ©e pour lâenlever, faites-le.
Montréal, Québec 17 juin 2015















